Études et analyses

LANGUE ET CIVILISATION / Mahi TABET AOUL « Le Jeune Musulman N°10 »

MAHILANGUE OU CULTURE, QUI FAIT L’AUTRE ?

L’émergence du langage fut une étape décisive qui a permis l’expression de la prodigieuse complexité de la culture humaine. Grâce à lui, les hommes sont capables d’utiliser des symboles, c’est-à-dire d’octroyer et de communiquer des significations par l’intermédiaire de signes phoniques et par l’organisation de ces signes en phrases.

Toutes les cultures humaines, qui fondent les civilisations, ont pour fondement le langage. Même les langages des peuples analphabètes possèdent un degré de composition suffisant pour transmettre la totalité de leur culture dans ses éléments et ses connexions. Dans certaines civilisations, le langage ne permet de nommer que les cinq premiers chiffres ;  pour les chiffres plus élevés, on utilise le terme « beaucoup »; d’autres disposent d’un système décimal leur permettant de compter jusqu’aux millions, milliards et même davantage.

La différence entre l’homme et l’animal, c’est qu’avec un apprentissage, l’animal peut être capable de réagir au langage, mais uniquement en tant que signaux ou appels, mais pas tant que véritables symboles.

Le génie d’une langue est conditionné par les éléments que fournit le milieu naturel à sa rhétorique particulière. La topographie et la nature des lieux, le ciel, le climat, la faune, la flore sont des générateurs d’idées et d’images qui sont le patrimoine particulier d’une langue à l’exclusion d’une autre. Par conséquent, la critique interne d’une langue doit y révéler, dans une grande mesure, ses rapports avec les données du milieu naturel où elle est née. Par exemple, la langue du Coran est en parfaite harmonie avec le milieu désertique.

La langue, d’une façon générale, est organisée pour véhiculer la pensée d’une culture et d’une civilisation. Si la culture est le concepteur d’une civilisation, la langue est son moyen de transmission. Une culture évolue sans cesse et doit en permanence adapter la langue qui la véhicule. En somme, la culture fait la langue mais la langue ne fait pas la culture.

La psychologie moderne montre que la langue ne constitue pas la source de la logique mais au contraire elle est structurée par elle. Ceci contredit les affirmations de Durkheim qui, se basant sur le fait que le langage comporte une logique, extrapole en disant que la langue est le facteur essentiel et même l’unique moyen d’apprentissage de la logique par un individu donné, soumis à un type de culture.

                             LA LANGUE ET LE COLONIALISME

La langue autochtone a été toujours la cible prioritaire du colonialisme. En Algérie, Le but ultime était de briser la langue arabe qui véhiculait la culture islamique. Malgré les multiples tentations d’interdire l’enseignement de la langue arabe, les Algériens ont toujours résisté farouchement et parfois au prix de leur vie, contre toute assimilation linguistique. C’était un moyen de résistance culturelle. Une des premières formes de combat contre le colonialisme fut celle de la langue et de sa reconnaissance par les autorités coloniales.

Malgré leur appauvrissement matériel, les citoyens cotisaient sur leurs maigres revenus pour créer des écoles et des Médersas pour communiquer à leurs enfants la langue de leurs parents et ancêtres. La colonisation, malgré ses moyens colossaux et ses cerveaux, n’a pas réussi à briser la langue arabe des Algériens. Sous la pression du peuple, la colonisation fut souvent contrainte d’autoriser la création d’écoles pour l’enseignement de la langue arabe, mais elle revenait très tôt  sur cette autorisation en emprisonnant les maîtres d’école.

La langue, pour les Algériens comme pour le colonisateur était un enjeu stratégique. Pour le colonisé, c’était le moyen de conserver et de sauvegarder sa propre identité et pour le colonisateur le moyen d’imposer sa culture et sa domination. Je me rappelle, qu’étant jeune, nos parents nous amenaient manifester, quand les autorités coloniales refusaient l’ouverture d’une nouvelle école pour l’enseignement de l’Arabe.

                                RENAISSANCE DE LA LANGUE

La renaissance d’une langue ne dépend pas du nombre de mots qui la composent mais de la renaissance culturelle induite par la créativité et le développement généralisé de l’ensemble des secteurs de la vie sociale. Une même langue peut avoir un rayonnement différent suivant qu’elle côtoie une civilisation plus forte ou plus faible. Par exemple, le Français qui s’impose assez facilement comme une langue européenne, se trouve bien relégué au Canada où il côtoie l’Anglais qui est soutenu par la toute puissante Amérique : c’est- à- dire par les centaines de milliers de publications produites par les milliers de maisons américaines d’édition.

Cela ne veut pas dire que l’Anglais soit meilleur dans l’absolu que le Français, mais signifie simplement que l’Anglais prend l’espace de la civilisation Anglo-saxonne. Ce qui explique que l’Anglais a pris de l’extension ces dernières décades et qu’il ne cessera d’en prendre aussi longtemps que la civilisation qu’il véhicule continuera à briller. Ceci est aussi vrai pour l’économie que pour la politique. C’est le Canada et surtout le Québec qui constituent le grand paradoxe de la langue française par la création du plus grand nombre de nouveaux néologismes en français en comparaison avec la France elle-même et les autres pays francophones.

 

La question qu’on peut se poser est de savoir pourquoi la France est incapable de dynamiser la langue française au point où c’est le Québec qui s’en charge? Le Québec francophone est confronté de plus près à la culture Anglo-saxonne et se trouve à l’avant-garde de la lutte des langues qui est synonyme de lutte des cultures. Pour défendre sa culture, le Québec crée et assimile de nouveaux mots au français qu’il emprunte parfois directement de l’Anglais dans un double but : enrichir la langue française et contrebalancer l’évolution rapide de la langue anglaise.

                  LA LANGUE EST LE MIROIR D’UNE CULTURE

En mars 1985, à l’occasion de la tenue du Haut Conseil Français de la Francophonie, l’ancien Chef d’Etat Français, F. Mitterrand déclarait « La francophonie doit changer de rythme et de temps » parce que le « Français a tendance à être une langue paresseuse ». Il ajoute « il faut maintenant mesurer les urgences, proposer et agir ». Le Président Français citait l’exemple de la terminologie où les francophones sauf au Canada ont notamment pris du retard.

L’Allemagne fédérale dispose d’une banque terminologique d’un million de mots alors que la France réunit seulement 400.000 mots. Il faut également citer le Japon et la Chine qui mènent une action sans relâche pour forger de nouveaux termes dans leurs langues et traduisent, à cet effet, le maximum de livres étrangers. Ils déploient de grands efforts dans les domaines scientifiques et techniques pour améliorer le niveau de leurs connaissances et d’enrichir leurs langues de termes nouveaux. Ce qu’on a pris pour habitude d’appeler « les industries du langage ».

Il faut rappeler que les langues comme le Chinois, le Japonais sont des langues complexes et très anciennes qui ne sauraient se mesurer à l’Arabe qui, sur le plan historique, est une langue beaucoup plus jeune. Les Chinois et les Japonais n’ont pas hésité à réinstaller leur langue chez eux, conscients que la langue exprime l’âme et la culture de leur peuple  et que sa renaissance est conditionnée par la valorisation de la culture. En Israël, l’Hébreu a été ressuscité pour qu’il représente une valeur culturelle.

L’orientaliste Massignon disait que « les langues sémitiques présentaient une double disposition : l’une qui leur a permis de recevoir la révélation des écritures monothéistes et l’autre qui a permis à ces langues de suivre et de conduire pendant des millénaires toute la pensée de l’homme, notamment  sa pensée scientifique ».

                                                                                                                                         M.T.A.