Interview

Nora Chekkat-Benameur : « LES ANTIRACISTES AUTOPROCLAMES SONT AUSSI RACISTES » « Le Jeune Musulman N°10 »

noraNora CHEKAT, une militante musulmane, activant au sein d’une Organisation politique en France,  (dans le Vaucluse) met en lumière les difficultés et embuches qu’elle rencontre dans son parcourt de militantisme.

Le Groupe avec lequel elle milite a beaucoup fait parler de lui pour avoir choisi une candidate à une élection électorale portant le Hidjab.

 

 

 

Avec les membres de l’association AJC REV, dans le Vaucluse, vous avez décidé de répondre à l’appel du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) en 2008.  Qu’est ce qui vous a incité à répondre à l’appel de ce nouveau parti, créé à l’initiative de l’ex-Ligue communiste révolutionnaire (LCR) ?

 

Nora Chekkat-Benameur : Le parti était nouveau. Tout était à construire, avec des personnes qui allaient être de tous horizons, de formations militantes diverses et d’histoires différentes. En gros, je pensais – et je n’étais pas la seule – qu’on allait construire un parti avec des gens comme moi, pas forcément universitaires, mais qui ont une expérience de terrain. Je pensais à l’époque que ce serait un regroupement des gens opprimés. Il faut dire en plus qu’il n’existe pas grand chose pour nous, rien pour les Noirs et les Arabo-Berbères des quartiers, en termes de partis ou d’organisations politiques. Cet appel correspondait peut-être aux luttes que nous menions à travers notre association. Nous, ce qui nous intéressait, c’était l’engagement de terrain.

 

Je parle ici de nos rassemblements devant la prison du Pontet dans le Vaucluse, où nous allions dénoncer les conditions carcérales, les « suicides », etc. Dans cette prison, ce sont nos jeunes qui y sont, qui viennent de familles immigrées du quartier. Ce sont eux qui subissent la précarité, le racisme et cette justice à deux vitesses.

 

Je parle aussi de notre volonté de s’organiser dans les quartiers pour défendre les droits des Palestiniennes et des Palestiniens. Plus précisément à travers la campagne BDS, en organisant des manifestations dans le département du Vaucluse. Après l’appel de 2005 des Palestiniens, demandant au monde entier de boycotter les produits et institutions israéliens, la campagne BDS a démarré en 2009 en France, c’est-à-dire à peu près au moment de la création du NPA.

 

Plus généralement, nos actions étaient essentiellement en direction des quartiers populaires, dont étaient issus tous les membres de l’association AJC REV. Nous avons essayé de construire un espace politique qui soit à nous, convivial, à l’image de ce que nous sommes. Nous luttions indépendamment des forces politiques existantes localement. Malgré nos faibles moyens, la population était avec nous dans tous nos combats, toujours en lien avec ce que nous subissons : la violence policière, les crimes racistes, l’échec scolaire de nos jeunes, le chômage, les problèmes énormes de logement…

 

Nous étions aussi connus pour dénoncer systématiquement lors des débats organisés dans nos quartiers, aussi bien par la gauche que la droite, les politiques de la ville qui consistaient à faire comme toujours : du clientélisme. Après la mort de Zyed et Bounna et les révoltes de 2005, des millions avaient été « promis » pour les associations de terrain dans les quartiers. Au final, ce sont toujours les mêmes associations « clientes » qui en ont bénéficié. De notre côté, on n’a pas eu grand-chose.

 

Assez rapidement, des contradictions sont apparues entre votre groupe et le reste du NPA. Pouvez-vous expliquer ces contradictions ?

 

Nora Chekkat-Benameur : La contradiction de base, je dirais, c’était NOUS. Dans ce parti, on s’est rendu compte assez vite qu’il n’y avait pas de Noirs, pas d’Arabes, pas d’Asiatiques, pas de femmes musulmanes « visibles », pas de gens de quartiers, si ce n’est quelques uns… On pouvait presque dire qu’à lui tout seul, notre groupe représentait l’un des trois piliers du NPA, celui des « quartiers ». Les deux autres étaient l’université et les entreprises.

 

Dans la commission nationale des quartiers  populaires, les personnes n’étaient que très rarement du quartier, la plupart étaient des profs, des féministes blanches, dont une qui était au Comité Exécutif (direction du parti) et qui n’acceptait pas que le voile soit autre chose qu’une forme de soumission. Sans surprise, elle était contre la candidature d’Ilham Moussaïd[i].

 

En gros, le décalage entre des gens du quartier, pour la plupart arabes ou noirs, pauvres, déscolarisés, au chômage, musulmans, était bien visible avec le reste du NPA. Tous les désaccords qui sont arrivés par la suite provenaient de là. On s’en doutait déjà un peu quand nous étions dans ce parti, mais ce n’est qu’après en être sortis qu’on s’est rendu compte que ça ne marcherait jamais tant qu’on ne se construira pas notre propre espace politique.

 

Suite à l’agression sioniste de Gaza en décembre 2008, vous êtes passés devant une commission interne de votre ex-parti, le NPA, qui vous accusait de « soutenir le Hamas ». Pouvez-vous expliquer cet épisode ? 

 

Nora Chekkat-Benameur : Cet épisode marque le début de la fin entre eux (le NPA) et nous (AJC REV). Ce qui pour nous était un soutien à la résistance telle qu’elle existe en Palestine (et pas telle que les gauchistes veulent la voir), était pour des membres du NPA une apologie du « jihad », de l’« islamisme » et de l’« obscurantisme ».

 

On nous a reprochés d’avoir porté des brassards verts durant les manifestations contre le carnage à Gaza. Ces brassards verts ont été interprétés comme des « provocations ». Pour eux, il s’agissait d’un soutien aux musulmans. Et comme nous étions nous-mêmes musulmans, alors c’était pour eux du « communautarisme ». C’est à ce moment-là que j’ai bien compris que la plupart des membres de ce parti, comme beaucoup de gauchistes, se revendiquaient clairement comme « anti-religieux ». Ce que je nomme moi, des laïcards intégristes.

 

Par cette « accusation » de soutien au Hamas (comme s’il s’agissait d’une faute), ils ont tenu à nous démontrer leur dévouement à leur dieu, Karl Marx, qui était selon eux contre toutes les religions… Alors que pour nous, il s’agissait d’une continuité dans nos engagements anti- impérialistes et anticoloniaux. Nous étions rentrés en partie sur ces mots d’ordre au NPA et sommes sortis, paradoxalement, à cause d’eux.

 

N’y a-t-il pas quelque chose d’« étrange » pour une organisation se déclarant anti-impérialiste d’accuser ses militants de soutenir une organisation qui résiste, non en théorie mais dans les faits, à une armée coloniale ?

 

Nora Chekkat-Benameur : Je suis tout à fait d’accord, c’est plus qu’étrange, c’est même totalement contradictoire. Et ils doivent encore faire face à leurs propres contradictions. On a ainsi vu des membres du NPA soutenir ou cautionner l’embargo contre Gaza après la victoire du Hamas aux législatives de 2006. De même que des membres du NPA refusaient d’apporter leur soutien au Hezbollah libanais. Par la suite, j’ai lu des tribunes dans lesquelles des militants du NPA soutenaient l’intervention de l’OTAN en Lybie. Et là, tout récemment, certains ont cautionné le coup d’État en Égypte. Dès qu’il s’agit des musulmans, on a l’impression que leur niveau d’exigence politique et moral diminue. C’est comme ça.

 

La candidature d’une femme portant le hijab, Ilham Moussaïd, a beaucoup fait parler de votre groupe en France. Pouvez-vous revenir sur cette candidature et les oppositions qu’elle a provoquées au sein de votre ex-parti ?

 

Nora Chekkat-Benameur : Ilham était membre du NPA. Cela signifiait déjà qu’elle pouvait être candidate à n’importe quelle élection. Ou alors il y aurait deux catégories de militants au sein du NPA, ce que certaines et certains ont d’ailleurs proposé.

 

Ensuite, cette candidature était selon moi importante car il s’agit d’une femme, musulmane, descendante de l’immigration coloniale et habitante d’un quartier.

 

En majorité, le NPA a « rejeté » cette candidature. Quand je dis « rejeté », c’est moins dans un sens juridique, mais plus dans un sens biologique, comme l’organisme rejette un corps étranger. Cela nous a obligés à un long débat, humiliant. Humiliant car il n’avait pas lieu d’être. Ce qui pour nous est normal, relevait pour eux de l’absurde. Le voile représentait pour eux un signe religieux, donc un risque de prosélytisme au sein du parti… Par conséquent, il fallait discuter pour savoir si Ilham était assez légitime. Une telle question ne s’est jamais posée pour d’autres candidates et candidats. Surtout qu’aux régionales, on met à peu près tout le monde sur les listes, certaines sections du NPA ont même du mal à trouver des candidats.

 

Le voile d’Ilham était pour eux un signe de soumission. Une soumission en Dieu et non pas à Karl Marx, la Révolution, la Classe Ouvrière ou le Parti. Ils ont débattu de cette question durant des mois et tout cela pour arriver à une espèce de compromis : « Oui à l’entrée d’une femme voilée en tant que militante, mais non à sa visibilité publique ». En d’autres termes, elle peut continuer à se cacher derrière son voile, tant qu’elle ne figure pas sur une liste. Le dernier candidat du NPA aux présidentielles, Philippe Poutou, est même allé jusqu’à prendre pour référence… Bas les voiles ! de Chador Djavann.

 

[Vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=glj2Lf7P8t0]

 

Au sein du NPA, des « historiques » sont même allés jusqu’à nous reprocher le faible score aux élections, en disant que c’était la « candidature voilée » qui avait flingué la campagne des régionales. Et là-dessus, ils ont un peu raison, sans le savoir : effectivement, dans un pays majoritairement islamophobe, la candidature d’une femme portant le hijab vous fait perdre des voix. De même que des entreprises ne vont pas embaucher des vendeurs musulmans avec une grosse barbe ou un hijab, au prétexte que ça ferait baisser le chiffre des ventes. Ca s’appelle le racisme, et il existe y compris chez les « antiracistes » autoproclamés.

 

Après avoir affronté cette hostilité, les militants de votre groupe ont fini par quitter le NPA. Que retenez-vous de cette expérience? Diriez-vous que la gauche et l’extrême gauche françaises sont toujours marquées par des pratiques coloniales racistes et islamophobes ? 

 

Nora Chekkat-Benameur : Au-delà de cette expérience longue et concrète d’islamophobie, je dirais surtout que le combat continue. Qu’il ne s’arrête pas là, bien au contraire. A une seule condition : l’auto-organisation des Noirs, des Asiatiques, des Rroms, des Arabo-Berbères et des  musulmans, avec une autonomie totale, avec nos expériences et nos espaces propres.

 

Ce ne sera pas avec quelques immigrés éparpillés dans la gauche française que l’on pourra exister et peser politiquement. Ce n’est qu’une fois que nous nous serons organisés, et que cette gauche aura « déconstruit » ses pratiques paternalistes, racistes, conscientes ou inconscientes, qu’on pourra peut-être faire des alliances sur un terrain d’égalité. J’insiste sur le fait que cette « déconstruction » ne se fera pas par magie, mais dépendra de notre capacité à nous organiser pour changer le rapport de force.

 

Cela n’empêche pas de continuer à mener des luttes. Simplement, la priorité me semble être d’abord l’auto-organisation de celles et ceux qui subissent le racisme.

 

Propos recueillis par Youssef Girard



[i] Voir la vidéo dans l’article du site Rue89 : « Le voile et le NPA, une gêne qui couve depuis des mois » (URL : http://www.rue89.com/2010/02/17/le-voile-et-le-npa-une-gene-qui-couve-depuis-des-mois-138832).