Études et analyses

Khawâridj dites-vous ?/Messaoud Boudjenoun. *

BOUDJENOUN      Dans un hadith, le Prophète (qsssl) dit : «Il y a deux catégories de personnes dont dépend le salut ou l’égarement de ma communauté : ce sont les dirigeants et les savants (religieux) ». A voir ce qui se passe actuellement dans le monde arabe, nous pouvons dire sans risque de se tromper que les dirigeants et les savants de l’Islam sont responsables de la situation désastreuse et affligeante dans laquelle se trouvent les peuples arabes. Mais si le comportement des dirigeants peut paraître logique, vu la soif du pouvoir et le penchant pour le culte de la personnalité voire la mégalomanie qui caractérisent beaucoup de dirigeants arabes, qu’ils soient rois ou présidents, on ne comprend pas le comportement de certains savants aux antipodes de toute logique et de toute raison, alors qu’ils sont censés être la conscience de la communauté. Il en est ainsi de l’imam de la grande mosquée sacrée de la Mecque, le cheikh Essudaïs, du recteur de l’Université Al-Azhar le cheikh Ahmed Tayyeb, de l’ancien mufti d’Egypte le cheikh Alî Djumua et d’autres savants qui, au lieu de dénoncer le coup d’Etat perpétré contre un président légitime élu par une majorité d’égyptiens, accusent ceux qui protestent contre le coup d’Etat, d’être des Khawâridj. Rien que cela ! Khawâridj contre qui ? Etymologiquement, le mot « Khawâridj » veut dire ceux qui se rebellent contre l’autorité de l’Etat, un Etat légitime s’entend. Le mot Khawâridj a été donné pour la première fois dans l’histoire de l’Islam à ceux qui se sont rebellés contre l’imam ‘Alî Ibn Abî Tâleb (qu’Allah l’agréé) qui était le calife légitime des musulmans, choisi à l’unanimité. Ainsi donc, les khawâridj sont ceux qui se rebellent contre l’autorité légitime et se mettent en porte à faux avec le choix majoritaire des citoyens.  Or, jusqu’à preuve du contraire, ce sont les auteurs du coup d’Etat dirigé contre le président Mohammed Morsi, un coup d’Etat fomenté par les militaires, appuyés par les partis laïcs et les anciens partisans du raïs déchu, qui se sont rebellés contre un président légitime choisi par le peuple égyptien pour diriger ses affaires. Par conséquent, ce sont ceux-là les Khawâridj et non ceux qui réclament le retour à la légitimité, en manifestant de façon pacifique qui plus est !

Heureusement que les peuples arabes ne sont pas dupes et savent distinguer le grain de l’ivraie, c’est-à-dire les vrais savants qui ne craignent personne en dehors d’Allah et disent toujours la vérité quoi qu’il en coûte, des savants de palais qui pondent leurs fetwa sur injonction des dirigeants. Il est vrai que tout au long de l’histoire de l’Islam, il s’est trouvé de soit disant savants pour justifier des injustices, des coups d’Etat, des crimes historiques, voire même l’occupation de certains pays musulmans par les forces colonialistes, au nom de l’Islam, compris à leur manière et intérêt oblige. En 1909, lorsque le grand sultan Abdelhamid II fut destitué par les francs-maçons de l’association union et progrès dont faisait partie l’ancien dictateur Mustapha Kamal, ceux-ci se prévalurent d’une fetwa décrétée par le mufti de l’Etat ottoman Mûsâ Effendi Kâdhim justifiant cette destitution. Comme toujours, lorsqu’on veut abattre son chien on l’accuse d’avoir la rage. Le grand sultan Abdelhamid II fut destitué mais entra dans l’histoire par la grande porte en tant que héros ayant refusé de céder la Palestine aux sionistes malgré toutes les propositions et tentations alléchantes qui lui ont été faites par leur leader Théodor Hertzl. Quant au mufti Mûsâ Efendi Kâdhim il est passé dans la poubelle de l’histoire pour s’être compromis  — consciemment ou inconsciemment – avec les francs-maçons en leur servant de faire valoir. L’histoire se répète toujours, mais rares sont ceux qui en tirent les leçons.

 

 

  • Ecrivain, journaliste, traducteur.