Études et analyses

Abdelkader El-Medjaoui : Un livre, une polémique et les prémices d’une nouvelle résistance

Abdelkader El-MedjaouiAbdelkader El-Medjaoui :Un livre, une polémique et les prémices d’une nouvelle résistance /Dr. Soumia OULMANE ( petite fille du Chiekh Abdelkader El-Medjaoui)

En 1877, après près de cinquante ans d’occupation française en Algérie, une polémique éclate à Constantine autour d’une livre rédigé dans cette même ville et  imprimé au Caire, la même année.  Son auteur, un enseignant indigène de 29 ans, Abdelkader ben Abdallah El Medjaoui, l’avait fait imprimer en Egypte (cette même année ou Mohamed Abdou obtenait, à « El Azhar » sa « Ijaza »),  probablement pour échapper quelque peu aux mesures de censure imposées par l’administration colonialiste en Algérie.

Cet ouvrage, intitulé « Irchèèd El Mouté3éllimiin » (Directives aux instruits) est publié durant une période qui fait suite aux nombreuses batailles armées et opérations de résistance menées par les autochtones pour repousser l’une des plus puissantes armées au monde de l’époque. Les violentes agressions et les nombreux massacres qu’ont subis les indigènes ont plongé les populations autochtones survivantes dans un dénuement matériel et intellectuel total. S’en suit une misère humaine indescriptible et un obscurantisme sans précédent.

Aussi, devant le fait accompli d’une occupation impitoyable et d’une gestion hégémonique des affaires indigènes, devant la faiblesse des moyens matériels et militaires dont disposent les autochtones, une nouvelle forme de résistance s’impose. La résistance armée étant devenue particulièrement difficile et pratiquement sans issue, fort de sa formation et de ses convictions intellectuelles et religieuses, El Medjaoui se fait un devoir de combattre sur un autre terrain.  « Irchèèd El Moutè3èllimiin » est le premier élément d’une démarche qui fait échos à la stratégie colonialiste qui après avoir affaibli la résistance armée, s’est attelé à affamer les populations et à les déculturer dans le but d’imposer une domination plus forte.     

Dans son livre « Irchèèd El Moutè3èllimiin », El medjaoui commence par faire un état des lieux. Dès les premières lignes, le lecteur est frappé par le ton particulièrement acerbequ’utilise l’auteur pour décrire la situation de la population « indigène », dont près de deux générations n’ont connu que le fait colonial et les méfaits de la colonisation (lui-même est né sous l’occupation, en 1848). Il écrit : « Ce que je vois en ces temps m’en tourmente : l’exode des intellectuels et des enseignants de ce pays, au point que s’est accumulé sur nos frères constantinois, algérois et oranais[1], l’ignorance. S’ils se dispersent, ils hurlent tels des chacals, s’ils se rassemblent, ils se comportent tels des hérissons recroquevillés ». Les métaphores âpres employées par El Medjaoui pour décrire l’état d’ignorance et d’analphabétisme atteint par ses coreligionnaires dénoncent pourtant particulièrement bien la stratégie de décérébration et d’animalisation suivie par la colonisation pour pouvoir s’emparer des âmes des colonisés et par suite, de leurs biens matériels.  Frantz Fanon décrira cette théorie dans son ouvrage « Les damnés de la terre »[2]. De surcroit, cette stratégie de gestion des relations humaines promeut la délation et la méfiance parmi les indigènes : le code de l’indigénat regorge d’articles dans ce sens comme l’article Premier de l’arrêté du préfet d’Alger du 09 février 1875 qui « considère comme infraction spéciale à l’indigénat et comme telle, passible des peines édictées par les articles 463 et 466 du code pénal les faits et actes ci après :…. 14- : Dissimulation et connivence dans les dissimulations en matière de recensement  des animaux et objets imposables. ….. 19- : Asile donné sans en prévenir le chef de douar à des vagabonds, gens sans aveu, ou étranger sans papier….»

Pour sa part,  après avoir brièvement décrit l’extrême dégradation de la situation humaine et intellectuelle des « indigènes » algériens, El Medjaoui propose un autre modèle d’enseignement en direction des musulmans que celui mis en place par l’administration colonialiste et qui fait  alors l’objet de restrictions et de contrôles drastiques en plus d’une dénaturation systématique de la langue et d’une falsification totale de la religion. El Medjaoui est conscient que, pour mieux prendre possession des vies des  autochtones et de l’Algérie, le système colonialiste procédait à un véritable pillage, suivi d’un vigoureux « gommage » de l’intellect algérien.  Le but réel est de procéder, par la suite, au greffage d’une idéologie nouvelle, d’une religion nouvelle, d’une « sous-culture » nouvelle pour aboutir à une  « sous-identité » nouvelle de l’habitant originel de cette terre d’Algérie et sur laquelle la domination colonialiste pourrait alors s’exercer aisément.

Dans le premier chapitre, El Medjaoui  met l’accent, sur la nécessité d’un enseignement de qualité de la langue arabe, principal vecteur de communication et d’accession au savoir et à la science. Il écrit à propos de l’art de la dissertation : «  Cette science est l’une des plus nobles, elle élève celui qui la maîtrise au rang des rois. Où qu’il aille, il sera honoré ». Il met aussi l’accent sur les finesses et les arcanes de la langue, l’importance de la grammaire et des différentes figures de styles,…etc.

L’on pourrait être interpelé par le fait qu’El Medjaoui, dont la religiosité était à la fois profonde et élevée, positionnât la langue avant la religion. Il va de soi qu’une religion comme l’Islam, religion portée par Le Qoran, ne saurait être vécue dans toute sa splendeur si la langue d’origine qui lui sert de vecteur n’est pas maîtrisée dans toutes ses dimensions.

Il cite par la suite les principales sciences qu’il considère comme nécessaires et utiles, d’autant que cette période de l’histoire de l’humanité correspond à l’ « après » révolution industrielle  qui est la conséquence (et qui a permis) un essor sans précédent des sciences modernes. Il exhorte donc ses coreligionnaires à outrepasser les limites établies par les programmes pédagogiques officiels (l’enseignement des indigènes et surtout dans les « médersas » est longtemps resté sous la haute surveillance du Gouvernement Général[3]) et de se lancer à la quête du savoir moderne, des sciences médicales et expérimentales, de l’histoire (sujet alors particulièrement sensible et censuré), de l’agronomie, de l’hydraulique, …

Enfin, l’un des fléaux que subissaient les indigènes était le chômage en raison des expropriations massives, de l’inadéquation entre les exigences des colons et les rétributions accordées aux indigènes, en raison aussi du décalage immense entre les capacités d’embauche et la demande d’emploi (les emplois étant prioritairement accordés aux colons, hormis le travail de la terre en zone difficile). Le chômage et la misère étant donc devenus un désastre dévastateur de la population indigène, El Medjaoui appelle ses frères opprimés, exploités, voire tyrannisés, à ne plus se laisser engloutir par cette léthargie qui les détruit et désagrège leurs êtres et leur Etre.

S’inspirant des écrits d’Ibn Khaldoun, il décrit les différents secteurs d‘activités aujourd’hui subdivisés en secteurs primaire, secondaire et tertiaire. Il rappelle la nécessité de se diriger vers cet élément fédérateur et structurant des êtres humains et des sociétés qu’est le travail sous toutes ses formes. D’autant que les sociétés modernes, sur lesquelles l’empreinte de la révolution industrielle s’est matérialisée par l’apparition d’un nouveau modèle de solidarité interindividuelle, la solidarité mécanique –sous-tendue par l’appartenance à un groupe- laissant place à la solidarité organique -garantie par le rôle de chacun et son apport aux autres membres de son groupe social[4].

En fait, les propos d’El Medjaoui pourraient être assimilés à ceux d’un observateur dont la subtilité de l’analyse  et la pertinence lui permettent d’entrevoir un modèle  sociétal organisé autour du triptyque « Religion-Science – Travail ».

Le message d’El Medjaoui est rapidement décrypté par la puissance coloniale et les réactions dans la ville de Constantine ne se font pas attendre. A l’instigation de censeurs que ce discours dérange, une vague de violence est menée contre l’enseignant.  Il fait l’objet d’insultes virulentes, de graves dénigrements, de séquestrations, et même de menaces de mort. Toujours en phase avec son temps, El Medjaoui parvient à utiliser la presse de l’époque, en l’occurrence le journal « L’échos de Constantine» pour politiser son affaire et la porter sur la place publique. Il prend à témoin l’opinion publique et interpelle les autorités qu’il invite à statuer sur les faits. Il était suffisamment averti pour savoir que ses écrits le mettaient en situation périlleuse[5] La témérité d’El Medjaoui l’avait mis en situation particulièrement critique mais la mobilisation qui se produit pour soutenir cet enseignant que beaucoup de constantinois ont su apprécier et adopter ne reste pas vaine, en particulier, lorsque les étudiants formés par El Medjaoui prennent officiellement parti pour lui.

Après plusieurs semaines d’agitation autour de l’enseignant et de son ouvrage, El Medjaoui est nommé à « El Kettaenia », où il enseignera sous le contrôle d’une administration stricte. L’historien américain Alan Christelow écrira[6] « By naming Mejjawi at the ‘médersa’, the french brought him under closer control ». Il activera cependant dans la ville de Constantine  jusqu’en 1898, année de sa mutation à la medersa d’Alger « Et-Thaâlibiya ». 

Cette polémique a sans doute permis aux indigènes de prendre conscience qu’ils avaient entre les mains une nouvelle arme pour lutter contre la colonisation. Christelow de dire ensuite[7] : «  The pamphlet should be seen as marking the opening of the “local Islah” of the constantinois, an event of  prime importance for Algerian intellectual history”.



[1] Ce sont là les trois départements de l’Algérie d’alors.

[2] Ed. ENAG, 2011, p 34

[3] G.Benoist, De l’instruction et de l’éducation des indigènes dans la province de Constantine, éd.  Hachette, Paris, 1886 . p 27

[4] Cf. E. Durkheim, La division du travail social

[5] Cf. arrêté du préfet d’Alger suscité,  6- : Acte irrespectueux ou propos offensant vis-à-vis d’un représentant ou agent de l’autorité …. 7- Propos tenus en publique dans le but d’affaiblir le respect dû à l’autorité).

[6]Baraka and Bureaucracy. Algerian muslim judjes and colonial state, 1854- 1892 », 1977, vol. 2, p 437.

[7] Op. Cité, p 439.