Évocations

JACQUES VERGES ET LE COMBAT ANTI-COLONIALISTE /Maitre Badia Hamza-Chérif/J.M11

vergesIl y a un peu plus d’un mois s’éteignait Jacques Vergès. Avocat hors norme, subversif lumineux, militant anticolonialiste acharné et empêcheur de bien penser, sa mort a donné lieu à des nécrologies haineuses, de la part de ceux, lobby sioniste et « nostalgériques » en tête, qu’il aura sa vie durant, mis face à leurs crimes. Pour d’autres, plus nombreux, ce fut un moment de recueillement, à la mémoire de l’Homme Libre, acteur de l’Histoire, la grande, par son combat pour la dignité, celle de tous les hommes, et son engagement permanent aux cotés des humiliés, des sans grades, de ces damnés de la terre dont parlait Fanon.

 

J’ai rencontré Maitre Jacques Vergès, pour la première fois en Août 2004, à Alger, où il donnait une conférence pour la Journée du Moudjahid, à l’invitation de la Fondation du 8 mai 1945. Nous nous reverrons par la suite à différentes occasions, à Alger. Le souvenir qu’il me laisse est celui d’un Homme immense, par sa simplicité et sa disponibilité d’abord, par sa culture et sa finesse d’esprit, et aussi, par ses réparties, cinglantes mais courtoises. Lors cette conférence, au cours de laquelle, il avait exposé avec brio les crimes des colonialismes européens du 19 ème siècle, puis du 20ème, lors des guerres d’indépendances. Crimes contre l’humanité jamais reconnus. A une intervenante, qui lui disait ne pas comprendre qu’il puisse défendre des islamistes,  il a répondra, l’air narquois : « Oui, Madame, c’est ce que me disaient aussi les colonialistes français, quand je défendais le FLN ». Tout Vergès était là.

 

« Le premier couscous, que j’ai mangé,  je l’ai mangé chez Abdelkrim El Khattabi, le héros du Rif » 

 

Né d’un père Réunionnais français, consul de France en Thaïlande, et d’une mère vietnamienne, il n’oubliera sans doute jamais, que son père a été démis de ses fonctions de consul, pour avoir épousé une «Konga ». De retour à la Réunion, son père, médecin, avait comme clients la famille d’Abdelkrim El Khattabi, exilée là par les Français. Sa rencontre, très jeune, avec le héros du Rif, le marquera: « Bien que vaincu, ce héros avait un air de seigneur, et ce sont ses gardiens, qui avaient l’air d’être ses prisonniers». La dignité, toujours. C’est donc très jeune, qu’il sera témoin de la terrible réalité du colonialisme, notamment à Madagascar, qu’il traversait pour aller en France. Et c’est donc, tout naturellement, que dès 1957,  il assurera la défense des militants du FLN, avec passion et selon une stratégie, qu’il va concevoir, à Alger, lors du procès des « poseurs de bombes » où il défendra Djamila Bouhired. Contre la défense « de connivence »,  il adopte « la défense de rupture » : il ne s’agit plus de discuter des faits reprochés à l’accusé, de les minimiser ou de demander des circonstances atténuantes, mais au contraire, l’accusé se présentera comme combattant d’une cause plus légitime que le tribunal censé le juger. L’accusé devient ainsi accusateur, et c’est le procès du tribunal qui aura lieu, celui du colonialisme, de ses lois et de ses méthodes barbares.

 

« Le tribunal se transforme en arène politique »

 

Par-delà le tribunal, c’est à l’opinion publique que la défense s’adresse : ce procès fait la une de toute la presse, française et étrangère. La condamnation à mort de Djamila Bouhired prononcée, c’est aussitôt une campagne médiatique de mobilisation qui est organisée. En Egypte, le film de Youcef Chahine « Djamila l’Algérienne » est diffusé dans tous les pays arabes, des milliers de lettres de protestation, de tous les coins de la planète, arrivent chez le Président Coty. Vergès envoie le texte de sa plaidoirie, édité et préfacé par Georges Arnaud, à De Gaulle, lequel lui répondra, le 8 décembre 1957, avec une mention « Pour vous Vergès, mon fidèle souvenir ». La peine de mort est commuée, Vergès a gagné son pari.

Cette stratégie sera reprise par le collectif des avocats du FLN, créé quelques temps après et aura un impact si important, que la « main rouge », création des services de renseignements français, décide de s’occuper,  à sa manière, du problème : Maitre Ould Aoudia est assassiné.

 

Quelques années plus tard, dans un brûlot « Lettre ouverte à mes amis Algériens devenus tortionnaires », Vergès, interdit d’accès à un tribunal en Algérie, rappellera à certains de ses confrères algériens, qui plaidaient à ses côtés jadis, leurs idéaux trahis. Il préféra, comme toujours, être du côté de ceux que l’on torture.

 

Le procès Klaus Barbie  

C’est le procès, qui lui vaudra toutes les attaques, toutes les calomnies, toutes les critiques, y compris celles de certains militants du FLN…Mais Vergès n’en a cure . Il poursuivra sa défense imperturbable, et il y donnera toute la mesure de son talent, et de ses convictions anti-colonialistes, malgré une campagne médiatique sans précédent du lobby sioniste .

Barbie, ancien nazi, est poursuivi pour crime contre l’Humanité, pour la déportation d’enfants Juifs Français d’Izieu .Aux cotés de Vergès, deux avocats : Jean-Martin M’Bemba de Brazzaville, et Nabil Bouaîta, Algérien .(qui mourra quelques temps après ce procès, dans un mystérieux accident de voiture …)

Dès le début de sa plaidoierie, Vergès donne le ton : « Nous nous inclinons devant le martyr des enfants Juifs d’Izieu, parce que nous portons le deuil des enfants Algériens, et que nous ne séparons pas dans la mort les victimes ». Maître M’Bemba rappellera à son tour les crimes commis par le colonialisme belge au Congo, le travail forcé lors de la construction du chemin de fer en 1930, ainsi que les crimes de 1947 à Madagascar. Et de poser la question : Tous ces crimes n’ont-ils pas inspiré Hitler, et le nazisme ? Le mot de la fin reviendra à Maître Nabil Bouaîta, qui demandera au Tribunal d’inscrire sur la page blanche de son jugement, à côté de l’hommage aux victimes du nazisme demandé par la partie civile : un autre hommage : « Au nom de tous nos morts, Au nom de toutes nos douleurs, Sur le suaire des enfants de Sabra et Chatila, Sur le suaire des enfants de Sowetto, Le Peuple de France en toute humanité ».

Il sera interrompu par les avocats de la partie civile, qui « hurleront  leur indignation », que la défense puisse comparer les enfants Palestiniens aux enfants Juifs d’Izieu !

Dans ce procès, il s’agissait pour la défense de démontrer, qu’entre le nazisme et le colonialisme, il n’y a pas rupture, mais filiation directe. Césaire, dans son « Discours sur le colonialisme » dira : « Il vaudrait la peine …de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du 20 ème siècle…qu’au fond ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, …c’est le crime contre l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici, que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. Et c’est là le reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste ».

Et enfin, c’est la légitimité du tribunal, qui juge Barbie, qui est remise en cause : « Après ce que la France et l’Occident ont perpétré dans les colonies, qui est pire que ce que vous reprochez aux Allemands d’avoir fait en France, quelle légitimité avez-vous pour juger Barbie pour crime contre l’humanité et vous absoudre vous-m^mes, et vos officiers ? ».

Hocine Ait-Ahmed et Mohamed Harbi ont fait paraitre, le 8 Mai 1987, une déclaration, déniant à Vergès le droit de « comparer les crimes contre l’Humanité commis par Barbie et les crimes de guerre commis par la France en Algérie » et ils conclurent : « Si nous, Algériens, nous devions avoir une place dans ce procès, c’est comme témoins à charge contre Barbie ». Or il ne s’agissait pas de défendre le nazisme, mais bien de dénoncer le colonialisme et l’hypocrisie de l’Occident. Jean Genêt, écrivain français anti-colonialiste et pro-palestinien, qui avait aussi comparé les crimes de Sabra et Chatila aux crimes nazis, écrira lui, à Vergès : « J’ai appris que vous défendiez Barbie, vous êtes plus que jamais mon ami ».

 

Qu’en est-il aujourd’hui de ce combat anti-colonialiste ? N’est-il pas plus que jamais nécessaire de garder la mémoire, toute notre mémoire, au lieu de le déprécier ?

« Et si le combat anticolonialiste est attaqué, déprécié, s’il subit les assauts révisionnistes portés par les tenants de « l’Algérie de papa, et les réévaluations des historiens de gauche convertis à la « modernité universelle », c’est parce que sans doute, comme la plupart des pays libérés du colonialisme, l’Algérie est dans l’impasse. Mais, c’est surtout parce que la lutte anticolonialiste ne sera jamais admise en France et en Occident à la dignité de cause historique de l’humanité, aussi limpide et irréprochable que le combat antifasciste. La lutte de libération nationale est confinée dans ce clair-obscur des causes justes et inadéquates héroïques et barbares. A la lumière des débats d’aujourd’hui, les relectures de la guerre nationale d’indépendance s’accumulent, au risque des pires anachronismes, et le combat libérateur est représenté, à la joie des lobbies coloniaux toujours vivaces, comme la plaie des peuples qui l’ont mené. »