Études et analyses

La timide ouverture médiatique en France aux témoignages d’Algériens sur la guerre de libération./Sadek SELLAM

SADEK SELLAMLa timide ouverture médiatique en France aux témoignages d’Algériens sur la guerre de libération.

Au vu des « succès de librairie pour les mémoires de maquisards », le Monde Diplomatique du mois d’août  a consacré toute une page  à « la guerre d’Algérie par ceux qui l’ont faite ».

Le titre attire particulièrement l’attention des lecteurs qui suivaient régulièrement ces publications  si utiles pour tout historien désireux d’aller au-delà des lieux communs de « l’historiquement correct ». Ces lecteurs ne comprenaient pas  le silence pesant des médias français intéressés seulement par l’actualité politique, et les romans bien vus des tenants de la francophonie à connotation politique.

Les livres publiés par les Algériens sur leur guerre  de libération datent d’avant le cessez-le-feu du 19 mars 1962. « Le meilleur combat » d’Amar Ouzegane a été publié juste après les controverses autour d’ »Histoire d’un parjure » dans lequel Michel Habart n’hésitait pas à parler de « génocides » commis au début de la conquête. Juste après l’indépendance, Laroussi Khalifa faisait sortir le « Manuel du militant algérien ». A la fin des années 60, le colonel Ahmed Benchérif, chef de mintaqa dans la wilaya 4 en 1958, puis membre du conseil de la même wilaya en 1960, publiait « l’aurore des mechtas » en Algérie. L’ancien chef de la Fédération de France du FLN, Mohamed Bedjaoui publiait « Vérités sur la révolution algérienne «  et « la vraie bataille d’Alger ».  Au milieu des années  70,  l’ancien commandant militaire de la wilaya 4, Si Azzedine fit éditer « on nous appelait fellaghas » chez Stock. Dans les années 80, Belkacem Ould Slimane a publié « les Chemins de l’indépendance » qui retrace avec justesse la vie dans les maquis de la mintaqa 4 de la Wilaya5 en 1960, et souligne l’importance de l’Islam dans l’ALN. A la même période,  Ahmed -Toufik al Madani a publié ses mémoires en arabe en trois volumes, dont le dernier couvre la période de  la guerre de libération.  C’est sans doute l’augmentation du nombre de ces témoignages qui a amené J. C. Vatin à appeler de ses vœux, dans son « Algérie, histoire et société »,  des recherches sur l’histoire de l’ALN, qui manquent toujours , malgré la multiplication des témoignages..

Au début des années 90, des émissions de  télévision  sur l’histoire du mouvement national et de la guerre de libération permirent d’entendre des personnalités oubliées comme Ben Khedda, Bentobbal, Ouamrane, Mahsas,….

Des commissions furent créées en vue de l’écriture de l’histoire de l’Algérie contemporaine. Mais ces projets durent être abandonnés après l’assassinat de Mohamed Boudiaf.

Pour ne pas abandonner ce projet, la Wilaya 4 organisa sa première conférence nationale en décembre 1998, prélude à la création de la « Fondation de la Wilaya 4 », qui a à son actif un fonds d’archives écrites et, surtout, orales. Celles-ci  ont beaucoup intéressé le Service d’Histoire de la Défense de Vincennes qui était disposé à échanger avec la Fondation les archives françaises sur la Wilaya 4 contre les témoignages oraux recueillis par elle. Les travaux de la Fondation encouragèrent les capitaines Mourad Krimi et Mohamed Saïki à publier leurs mémoires, en arabe et en français. Plus récemment Mustafa Tounsi, un ancien officier des transmissions de la Wilaya 4, publiait un témoignage aussi stimulant pour l’historien désireux de se conformer au vœu de J. C. Vatin. Benchérif  a publié un autre livre, « parole d’un baroudeur », très intéressant surtout pour les documents mis en annexes , comme le rapport d’Amirouche après l’échec de sa mission de fin 1956 dans les Aurès et, surtout, les lettres très précises du cadi de Médéa Kaddour Mazighi sur « l’affaire Si Salah ».

En 1999, une autre Fondation a publié un gros volume, en arabe, à la mémoire de Mustafa Ben Boulaïd où sont révélées, entre autres, les origines et l’ampleur de l’opposition anti-soummamiste, et les circonstances du ralliement forcé d’Adjoul Adjoul.

Les importantes informations contenues dans cet ouvrage coordonné par Mohamed Menasria, qui a été secrétaire général de l’association des historiens algériens, ont pu être complétées  par les résultats d’une patiente enquête menée par Madaci  qui publia les « Tamiseurs de sable ».

A la fin des années 1990, Bellahcène Bali,  un ancien sous-officier de la Wilaya 5, publiait à Beyrouth, en français,   « années sanglantes de la guerre de libération-  Mémoires d’un jeune combattant de l’ALN à Tlemcen et sa région, 1956-58 », avec une préface de Mahmoud Bouayad, ancien directeur de la Bibliothèque Nationale, devenu conseiller à la Présidence pour la Culture.

Ce livre passé inaperçu a pu néanmoins avoir une notable diffusion auprès des nombreux chercheurs et journalistes réunis en mars 2000 au colloque de Tlemcen sur Messali Hadj, qu’un groupe d’historiens de l’Algérie a curieusement, et vainement, appelé à  boycotter. C’est à l’occasion de cette rencontre que Rabah Bélaïd, chef du département des Sciences Politiques de l’université Hadj Lakhdar de Batna, a distribué plus d’une vingtaine d’articles (en arabe) qu’il avait consacrés à Messali Hadj., bien avant Ammar Nedjar que le Monde Diplomatique présente comme le précurseur des études sur le Zaïm,.

Les publications de mémoires et de témoignages se firent plus nombreuses, avec la parution notamment des livres d’Ali Kafi ( en arabe et en français) et de son adjoint sanitaire, le Dr Toumi (qui fait état de mutilations sexuelles par les « pacificateurs »), sur la Wilaya 2, d’Amar Mellah, M. Bennoui, Tahar Z’biri et Mohamed Séghir Hélaïlia (qui fut secrétaire d’Adjoul Adjoul) sur la Wilaya 1, d’ Ahmed Bensadoun sur la Wilaya 5, de Mohamed  Lemqami sur les débuts de la même Wilaya 5 et sur le MALG, sans parler des témoignages sur la Base de l’Est que complètent utilement les mémoires de Chadli Bendjeddid. Le premier volume des mémoires d’Ahmed Taleb-Ibrahimi renseigne sur le rôle des Oulamas, l’aventure du « Jeune Musulman » (1952-1954), l’histoire de la Fédération de France du FLN et celle de l’UGEMA, que complètent les très intéressants témoignages recueillis par H. Moore.

Le service de santé de l’ALN a  fait l’objet d’un remarquable travail mené par le Dr Mostéfa Khiati  pour les besoins d’un dictionnaire biographique des équipes soignantes durant la révolution.

Les échos de la guerre de libération dans le monde arabe sont retracés dans le recueil de poèmes de solidarité avec l’Algérie composés en Irak et rassemblés par Othmane Saadi. L’ouvrage collectif « Ma’a al Djazaïr »(avec l’Algérie)  publié au Caire en 1958 pour marquer la solidarité avec le peuple algérien de personnalités, dont le francophile Taha Hussein et de nombreux chrétiens, a été réédité parles éditions «  Alam al Afkar », en attendant sa traduction en français, qui intéressera sûrement les historiens spécialisés dans les débats franco-français provoqués par la guerre de libération. On doit au même éditeur la publication de témoignages de Malek Bennabi sur la guerre de libération, dont la franche qualification des crimes coloniaux tranche sur les timidités des tenants d’un ’« historiquement correct » plutôt étriqué.

Ces publications laissaient généralement indifférents les médias français, mais aussi la plupart des historiens de l’Algérie, hormis Harbi, Meynier (seul vrai arabisant parmi les historiens français de l’Algérie) et Stora, qui mentionne dans ses derniers livres toutes les publications algériennes sur la guerre de libération qui lui sont signalées. Tout récemment, le spécialiste de Messali, qui s’efforce d’être un historien de toute l’Algérie,  a publié, avec J. Boyer, un livre où se trouvent présentés 1000 ouvrages consacrés à l’Algérie post-coloniale. Un compte-rendu de ce livre fut proposé à la rédaction du Monde Diplomatique, qui n’a pas donné suite.

Tout cela ne rend que plus important l’article que le Monde Diplomatique du mois d’août consacre aux témoignages d’Algériens sur la guerre de libération..

Mais le lecteur qui s’attendait à un tour d’horizon plus large reste sur sa faim. L’auteur de l’article (un collaborateur extérieur, visiblement) daigne mentionner le livre en arabe du Commandant Si Lakhdar Bourégaa. Il semble croire à une nouveauté qui ne daterait que de 2010. En fait la première édition remonte à 1990.  Ce témoignage a été retenu en raison de l’intérêt de l’auteur de l’article pour le « traître » Si Salah, le chef de la Wilaya 4 devenu « interlocuteur valable » de De Gaulle en juin 1960. Or, depuis la parution de son livre (non lu bien sûr par le journaliste) jusqu’à ses dernières interventions (comme ses récentes émissions sur Chourouq-TV, ignorées également par le collaborateur extérieur du Monde Diplomatique), Si Lakhdar  ne cesse de répéter que les protagonistes de « l’affaire de l’Elysée » ne sont pas considérés comme des traîtres. La mort de l’ancien chef de la wilaya 4, qui était « mystérieuse » pour le Monde jusqu’à récemment, est imputée par le Monde Diplomatique à « un bombardement français ». Alors que Si Salah et son escorte sont tombés dans une embuscade d’un commando de chasse près de Maillot.

Le fil conducteur de cet « envoyé spécial » rappelle curieusement ce que le regretté Chérif Belkacem reprochait aux débats télévisés en France au temps de « l’affaire Aussaresses » de 2001 :  « A entendre les intervenants habituels des chaînes de télévision françaises, pendant les huit années de guerre, il n’y aurait eu que Mélouza, la Bleuite et les harkis ». Le journaliste y a ajouté Abane Ramdane. Il fait connaître le livre d’un proche de ce chahid- qu’il a l’air de prendre pour un ancien maquisard- en ignorant superbement les nombreuses réponses aux violentes attaques de cet auteur,  dont l’argumentation ne relève ni de l’histoire, ni de la mémoire, ni du témoignage, mais de l’injure et de la calomnie tendant à disqualifier quiconque avait osé la moindre critique, non pas de la personne d’Abane Ramdane, mais de certains aspects de son action.

Saïd Saadi semble aussi être pris pour un ancien maquisard, pour son livre sur la mort d’Amirouche, dont le Monde Diplomatique fait  « le héros de  la Wilaya des Aurès »(sic), à titre posthume, en donnant au mot  wilaya le sens administratif actuel de préfecture .

Le journaliste a pris pour argent comptant le récit qui fait du commandant de la wilaya 3 la victime d’un traquenard tendu par les chefs de « l’armée des frontières, Boussouf et Boumédiène ». Or, à la mort d’Amirouche , en mars 1959, ,on était à dix mois de la création de  l’Etat-Major Général de l’ALN, et il n’y avait pas encore d’armée des frontières unifiée. La Wilaya 3 dépendait du COM (Commandement des Opérations Militaires)-Est qui avait à sa tête le colonel Mohammedi Saïd, lequel obéissait au ministre des Forces armées, Krim Belkacem..  Si on devait à tout prix retenir la thèse du traquenard,  il faudrait en rendre responsables ces deux chefs. Selon cette thèse, les services français auraient eu accès au code des transmissions de la wilaya 3, grâce aux chefs de « l’armée des frontières ». Or, on savait à l’époque, et on en est sûr maintenant, que le poste de la wilaya 3 était en panne pendant toute l’année 1959. Puisque la convocation à la deuxième réunion inter-wilayas a été adressée de Ghardimaou (siège du COM-Est) le 19 janvier 1959, par radio au PC de la wilaya 1 qui s’est chargée de le transmettre à la wilaya 3 par la voie du maquis. Et les lieutenants du « congrès » qui contestèrent l’autorité du commandant Mohand Oul Hadj, à partir de l’arrivée du commandant Abderrahman Mira, avaient dû utiliser, fin 1959, le poste de la wilaya 2 voisine pour communiquer avec Tunis.

Il y a dans l’article du Monde Diplomatique bon nombre d’erreurs vénielles qu’on ne peut reprocher à quelqu’un qui semble aborder le sujet pour la première fois, et qui a le mérite d’avoir essayé de rompre le silence médiatique français sur un phénomène dont l’importance n’échappe plus à personne.

Mais plus préoccupants sont ses jugements à l’emporte-pièce sur des livres qu’il n’a pas lus. Selon lui, les témoignages d’Algériens sur la guerre de libération « parlent essentiellement de faits de guerre, de ces milliers de micro-événements », et leurs livres ne seraient  qu’un « mélange de faits réels noyés dans un galimatias d’erreurs et d’interprétations ».

Ce jugement expéditif s’applique difficilement à un auteur comme Ahmed Bensadoun dont le récit sur la mort du colonel Lotfi (29 mars 1960) fragilise la version unique servie par le colonel Jacquin, le chef des services spéciaux sous Challe,  qui continue de fasciner bon nombre d’historiens français de la guerre d’Algérie..

L’envoyé spécial  ajoute que la « rigueur de l’historien manque à ces témoignages ». Mais depuis quand exige-t-on des auteurs de livres de témoignage la rigueur des historiens ? Il semble peu convaincu par le plaidoyer de  Daho Djerbal en faveur des témoignages oraux auxquels l’œuvre d’Omar Carlier (qui a réalisé un millier d’entretiens) doit tant. Il indique  que les « historiens algériens peinent à faire entendre leur voix ». Mais à combien d’Algériens le Monde Diplomatique a-t-il ouvert ses colonnes au moment de « l’affaire Aussaresses », quand un chef de rubrique de son jumeau, le Monde, refusait systématiquement de publier les Algériens, hormis de rares exceptions qui purent se passer des faveurs de ce tenant de « l’entre-soi ».

C’est au vu de cette fermeture que  la Fondation Mokrani a organisé à Alger plusieurs colloques auxquels participèrent des historiens et des doctorants français. Il va sans dire que la presse française passa sous silence ces colloques pourtant très médiatisés par les journaux algériens. Le Monde n’avait pas intérêt à faire connaître ces colloques où de nombreux intervenants parmi les anciens détenus de la Zone Autonome d’Alger parlèrent du juge Bérard,  qui était connu d’eux comme le loup blanc. Mais le journal du soir avait commencé par nier jusqu’à son existence même. La rédaction du Monde chargea le préposé à l’immigration de suivre cette affaire, sans s’aviser de l’importance qu’allait avoir la mémoire coloniale dans l’immigration. Pour cet ancien trotskyste rallié au mitterrandisme, préserver la mémoire de Mitterrand comptait beaucoup plus que la vérité historique. La mémoire de la guerre d’Algérie était alors un enjeu de l’élection présidentielle et le Monde en a rendu compte en fonction des intérêts électoraux du candidat Jospin. La publication du livre de Stora sur le refus de gracier des dizaines de condamnés à mort algériens par Mitterrand en 1956-1957 a contribué à faire sauter un véritable verrou qui permettait à une certaine gauche de brouiller la vérité historique à des fins politiciennes.

Ces considérations avaient amené le gouvernement de la « gauche plurielle » à préparer la mise en place d’une commission d’historiens sur la guerre d’Algérie qui devait être présidée par une bonne spécialiste de la…Shoa !

Comme toute instance officielle, cette commission aurait eu un rôle jdanovien destiné à maintenir les recherches dans un cadre historiquement correct. Etait pressentie pour en faire partie  une jeune historienne qui avait soutenu une thèse sur la torture et les tortionnaires, à laquelle le Monde a consacré un compte-rendu inhabituellement dithyrambique, et  dont le grand historien  C. R. Ageron a souligné les qualités surtout littéraires. Cette brillante diplômée se disait peu intéressée par les torturés algériens, ce qui ne l’empêche pas d’être présentée comme une « historienne de l’Algérie ». Sa thèse sur la torture faisait croire que cette pratique était la spécialité des DOP (dispositif opérationnel de protection, regroupant tous les services de renseignement et de recherche), au moment où d’autres chantaient les louanges des SAS (sections administratives de sécurité) pour leur rôle socio-médical. Mais les SAS étaient accusées d’exécutions sommaires et de tortures, et finirent par être rattachées au V° Bureau chargé de l’Action psychologique pour participer à son travail de sape du moral de l’ALN. Est-ce  la peur de la démystification apportée dans les témoignages des anciens de l’ALN qui explique les réserves sur leur apport, la « rigueur d’historiens » (qui ne caractérise pas tous les livres d’histoire sur l’Algérie) n’étant qu’un prétexte ?

C’est cette spécialiste de l’histoire de France, versée dans l’étude d’une partie de l’institution militaire pendant la guerre d’Algérie, qui a eu le dernier mot au sujet des témoignages d’Algériens sur leur guerre dans l’article du Monde Diplomatique. Elle n’est pas arabisante et les deux tiers des témoignages en question sont en langue arabe (comme l’avait indiqué M. Harbi au journaliste). Et dans ses écrits, on trouve rarement mentionné ce qui se publie en Algérie depuis un quart de siècle. Mais cela n’empêche pas le Monde Diplomatique de lui réserver le « jugement dernier ».

Le progrès de  la recherche solidaire entre historiens français et algériens sur la guerre d’Algérie tant espéré suppose plus d’humilité et un esprit d’ouverture faisant de la vérité historique l’objectif principal.

L’article du Monde Diplomatique en est encore loin, malgré une certaine bonne volonté culturelle de son auteur, qui n’aura pas négligé de privilégier une maison d’édition des hauteurs d’Alger et une librairie du centre-ville pour leur faire une publicité, au risque d’irriter tous ceux qu’il a « oubliés »..

Sadek SELLAM