Études et analyses

Le tort du « nif » /Saber El Maliki

le nifQui accepterait d’être insulté dans son intelligence ? Qui tolérerait que son milieu de vie insulte celle-ci au quotidien ? Comment comprendre l’insalubrité et l’absence d’esprit civique chez des humains doués d’intelligence et de culture ? Comment le comprendre quand, de plus, ce groupement d’humains appartient dans sa majorité à une religion qui ordonne l’ordre, la propreté et l’effort ? Qui douterait que l’humain est porteur de qualités inégalables comparées à celles des autres êtres vivants ? N’est-il pas celui qu’Allah a favorisé sur le reste de ses créatures. Et pourtant, à la différence de ces dernières, il a montré depuis l’instant où il a exprimé sa volonté, écouté son ego, qu’il était capable du pire et qu’il s’accommodait à tout.

Le « nif » dans les détritus où la fin de non recevoir !

Il m’est indécent de comparer notre pays avec d’autres afin de mesurer les degrés d’insalubrité et de désordre dans les espaces publics. Le palmarès de l’Algérie dans ce domaine, et malheureusement dans d’autres, ne donnent pas de la hauteur au « nif », dont se prévaut les repus de la république. Ce « nif » obturateur, livre les incrédules parmi la plèbe au calcul machiavélique des apparatchiks. Ce « nif » anosmique à l’égard des puanteurs qui se dégagent autant de nos rues, que des bureaux climatisés où la corruption et les détournements de fonds putréfient nos espoirs. Un « nif » à l’élasticité « pinocchienne » quand il serve la « boulitique » et à l’épaisseur papyrusienne quand le miroir de la réalité éblouit sa vanité. Miné par la paresse et le nombrilisme ambiants, le « nif » est devenu assassin après qu’il ait été la force libératrice du fatalisme qui rongeait la personnalité de l’algérien avant le 1 novembre 1954.   

Nos villes et nos compagnes les plus reculées, voire les zones non urbanisées, sont ornées de chapelets de réverbères, parfois généreusement allumés le jour et alignés en double files parallèles. Nos espaces urbains sont sillonnées de clôtures « murailles de chine » et, à mesure que le béton les envahisse grâce à la force des chinois, nos villes sont devenues de véritables labyrinthes et un coupe gorge de touristes. Depuis le ciel, les battisses agglomérées et nues offrent un spectacle de désolation identique à celui qu’illustre une photo délavée d’une ville bombardée lors de la deuxième guerre mondiale. Les espaces piétons, souvent inachevés, sont des parcours d’obstacles et surtout le théâtre de l’insolence à faire pâlir le diable lui-même. La saleté et les détritus s’amoncellent et s’essaiment à tous les vents. J’exagère probablement quand j‘écrits que des pavés de nos trottoirs sont plus récents que des détritus qui s’y entassent, mais la réalité ne ment pas.

Nos villes sont sales et pénibles à vivre, ce qui contraste avec les intérieurs des demeures privées, parfois très modestes mais toujours respirant la « Tahara ». Impeccables et hospitaliers, ces intérieurs sont, par chance, les bastions vivants de notre culture. Inconsciemment, l’algérien semble résister au délabrement de son milieu extérieur par la préservation de son milieu intérieur. Une sorte de pied de nez à l’acculturation ambiante et au progrès sauvage. Une fois le pied dehors, cette demeure qui invite au repos d’alcôve, te heurte par son bardage balafré de quincaillerie et te repousse par l’insalubrité de son alentour. Ce contraste entre le dedans et le dehors est-il un signe culturel ou le signe de sa décadence ? Ce contraste est-il une forme de résistance à un pouvoir omniscient et autocratique ou le reflet de son incompétence et sa gabegie ?

Le mal intentionné pointera certainement la culture et les us indigènes, comme l’a eu fait le colon peu d’années après son assaut, la destruction des communautés, l’encasernement d’autres et monopolisation des moyens de la vie publique. Que pouvait-il nous apporter alors qu’à l’époque déjà, Paris était réputée pour sa saleté. Un sursaut de « nif » bien placé en matière de salubrité publique pourrait-il rompre avec le legs colonial et rendre à nos villes et nos villages leur splendeur d’antan et préparer ainsi le pays au tourisme professionnel ? La salubrité publique est une priorité en Islam comme le suggère le Hadith du prophète Mohamed (SAS) quand il atteste que la terre lui a été accordée entièrement comme espace de prosternation. La salubrité publique est donc une responsabilité autant individuelle que collective et se conçoit selon le principe de proximité. Elle doit être confiée à des personnes qualifiées et pas à celles atteintes dans leur santé mentale, voire physique, comme je l’ai personnellement constaté dans plusieurs endroits du pays. Nonobstant, il est généralement admis parmi les citoyens que l’anomie et l’indifférence règnent dans la collectivité algérienne et l’insalubrité n’est que l’un des constats alarmants.

Le « nif » contre le collectif

Le mot est lâché, le collectif est en souffrance ! Le vivre ensemble est devenu un calvaire dans l’Algérie du 21ème siècle.

Je ne voudrai pas mettre trop la faute sur le collectivisme imposé par la force durant les années 60-70, même si ses effets néfastes sur le savoir faire du sujet algérien sont indélébiles. Ni chercher les causes de nos maux dans le libéralisme sauvage qui s’est substitué au premier, sans crier gare, car les promoteurs des deux modèles peuplent encore la tête du système de prédation-rente, sans que leur insolence n’en prenne une ride. Dans un élan de « nif » mal placé, l’un d’eux déclarait, dans un moment d’ivresse mégalomaniaque, vouloir nous envoyer au paradis le ventre plein. Le mieux qu’il ait pu faire était d’ouvrir la voie à la dilapidation du capital-confiance entre administré et administrateur, syndiquer le fellah et abreuver la plèbe de slogans stériles. Ces derniers jours, l’un de ses héritiers vient de s’illustrer par son ignorance et ses propos blasphématoires en confondant vers et versets coraniques. Comment, l’un comme l’autre, ne peut-il pas être confus et ivre de mépris envers les administrés quand la chose publique est confondue avec la chose privée, quand le labeur est confondu avec la providence, quand la fonction est confondue avec son occupant, quand un « harag » est confondu avec un criminel, quand l’improvisation est confondue avec la planification, quand l’enfantillage des politiques est confondu avec le débat politique…Juste pour illustrer cet enfantillage, l’un des caciques de nos partis-cartel politiques a qualifié son rival à la magistrature suprême de « une nouvelle étiquette sur un vieux costume », le débat est clos.

Ces contrastes vertigineux entre le prétendu et le du, entre l’attendu et le livré, entre le dedans et le dehors, cette « asynchronie », selon M. Bennabi*, « est un aspect pathologique de rapports viciés entre les hommes assumant la fonction d’autorité à divers degrés ». Il rajoute : « Le problème est du côté psychologique plutôt que du côté institutionnel : c’est un problème de structures mentales ». Le « nif » aura beau combler la vacuité des « rapports  viciés », mais ses vaines tentatives ne pourront surmonter ce dont il est lui-même l’émanation : « la psychose d’indépendance infantile » *

 

L’intelligence collective et l’incontournable servitude « antinif »

En se penchant sur notre milieu naturel, nous observons que les communautés animales montrent des similitudes avec celles des humains, comme l’atteste Allah (ST) dans le Coran. La notion d’intelligence collective aide à comprendre comment dans des sociétés plus ou moins sophistiquées, ses individus communiquent, régissent leurs interactions et chaque membre en tire bénéfice et se sente plus performant et compétent que seul. Nul place au « nif » !

Comme nous l’enseigne Allah (ST) dans le Coran, les fourmis et les abeilles offrent l’un des merveilleux et beaux spectacles de la création. L’ordre et la propreté y règnent. Si les abeilles sont absorbées par leur labeur, les fourmis se distinguent, de plus, par leur caractère effarouché, ce qui a réussi à tirer un sourire bienveillant de Souleymane (AS). C’est dire que dans notre conception islamique du collectif, celui-ci ne se limite par uniquement au rapport synchrone entre les humains mais comprend également les animaux. Le modèle d’organisation de ces deux insectes nous interpelle sur nos propres motivations, nos choix et notre vocation. Certains rétorqueront que nous ne sommes pas des bêtes, et qu’il n y pas matière à comparaison, d’autant qu’elles obéissent pas instinct. Certes, mais donnent-elles matière à penser, à nous penser dans notre quotidien qui nous insulte ? Je crois que oui, d’autant plus elles subissent les aléas et les métamorphoses dus au « progrès », et je le crois également que oui, parce que cela m’aide à comprendre mieux le sens du « takrim », de la dignité octroyée par Allah à l’homme. Restons encore un moment avec les bêtes afin de tenter de saisir ce qui se joue dans l’engrenage de notre quotidien. Des chercheurs se sont amusés sérieusement à observer le comportement d’une mouche et d’une abeille, Chacune d’elles a été placée dans une bouteille, dont le goulot est laissé ouvert et l’autre extrémité éclairée par une lumière depuis l’extérieur. L’abeille se dirigera instinctivement vers la source lumineuse, qui ordinairement indique pour elle la sortie, et butera répétitivement sur le cul de la bouteille jusqu’à l’épuisement puis la mort. Pour la mouche, la lumière ne veut rien dire. Elle zigzague alors dans toutes les directions et finie par trouver l’issue, sans stratégie, ni mérite. Le comportement chaotique de la mouche semble l’avoir sauvée et l’obstination de l’abeille l’a menée à sa perte. Le chaos de l’une n’est pas antinomique de la répétition de l’autre car chacune y va au « nif », à l’instinct qui les enferme dans un comportement rigide et destructeur dans une situation inhabituelle. Si vous le permettez, faisant une digression sur ce que révèle cette expérience sur les particularités de la mouche. L’interprétation scientifique du verset qui évoque l’exemple de la mouche dépasse la simple notion d’une prédigestion particulière de la mouche, son comportement chaotique trahi également la faiblesse du « solliciteur » et du « sollicité » (Al Haj, 73-74). Allah est l’omniscient. Fermez la parenthèse.

Nous ne pouvons pas prétendre demeurer dans un pays indépendant, si chacun de nous ne limitait pas son indépendance individuelle, ne changeait pas et ne s’adaptait pas aux circonstances dans un élan d’intelligence collective. Le but est de ne pas imiter la mouche et de nous éloigner du comportement de l’abeille, malgré les mérites de celle-ci. On n’est jamais trop intelligent, jamais toujours trop routinier.

« Le renoncement consenti à sa propre indépendance, cette forme de servitude, n’est admissible pour tout un chacun que si il est fondé sur un principe moral. Cette validation morale de la servitude a lieu quand celle-ci se fond dans la notion de service et de devoir »*. Le « nif » fait du tort aux notions de service et de devoir et n’a rien de moral. C’est le « nif » qui insulte notre quotidien et souille l’espace public. Au fait, le « nif » comment le définissez-vous ?

 *M. Bennabi : « Sociologie de l’indépendance », Révolution africaine le 26.09.1964