Études et analyses

MODERNITÉ OU DÉSHUMANISATION /Mr Mahi TABET AOUL /J.M 12

MAHILa modernité, au sens de la valorisation de l’homme, a toujours été une préoccupation majeure de l’humanité qui, de tout temps, a cherché à améliorer la qualité de vie sur tous les plans : spirituel, moral, social, politique, matériel. Le concept de modernité a vu le jour en Occident, au début du 18ième siècle et visait des buts universalisables basés sur la raison et l’avènement des valeurs communes à tous les humains. Progressivement, ce concept a été vidé de sa substance, par son incapacité à orienter positivement le comportement et la vie des hommes.  Le problème de « modernité» se pose aujourd’hui en rapport avec toutes sortes de malaises ou de craintes ressentis, à l’ombre de valeurs véhiculées par le phénomène de la mondialisation. Il se manifeste à travers les revendications identitaires des individus ou des groupes : nations, minorités, etc. La question cruciale à laquelle il faut répondre : « Comment envisager raisonnablement cette modernité dans le monde contemporain? ».

 

La mondialisation, telle qu’elle se développe en Occident, est un processus sournois et rampant qui cherche à uniformiser l’individu au niveau mondial pour en faire un citoyen à partir d’un même moule avec un même comportement. Une telle uniformisation sonnera le glas de l’humanité qui, historiquement, a toujours été caractérisée par une grande diversité. Le succès actuel de la mondialisation peut s’expliquer par trois facteurs :

1. L’individu, aujourd’hui, cède aisément aux sirènes bruyantes ou silencieuses véhiculées par le tapage sans relâche (24h sur 24h) organisé par les réseaux médiatiques à l’échelle planétaire.

2. La fragilité des liens traditionnels qui fondaient nos valeurs et nos choix et qui ont volé en éclat par le travail souterrain de déculturation mené par les laboratoires OVNI de l’Occident,

3. La suprématie de la mafia militaro-politico financière qui a pris le pouvoir au niveau planétaire à travers l’appropriation des banques et des circuits financiers spéculatifs,  des échanges de matières premières et des sources d’énergie et la domestication des divers réseaux de l’information et des médias. En dominant les banques, cette mafia contrôle les flux commerciaux mondiaux.

Plusieurs définitions ont été données au concept de modernité. Parmi les plus courantes, on peut citer :

– La modernité comme une culture (ensemble de valeurs partagées) positive qui permet à une nation de se développer.

– La modernité comme un aboutissement de conditions historiques et matérielles qui permettent de s’émanciper vis-à-vis des traditions, des doctrines ou des idéologies données et non problématisées par une culture traditionnelle.

– La modernité comme un idéal de lutte contre l’arbitraire de l’autorité, contre les préjugés et contre les contingences négatives de la tradition avec l’aide de la raison.

– La modernité comme une raison pour légitimer la domination culturelle, politique, et symbolique,

En combinant positivement ces quatre types d’approches, on peut avancer une définition raisonnable d’une vraie modernité : « LA MODERNITE EST UNE CULTURE FONDEE SUR DES VALEURS UNIVERSELLES, EPUREE DE FACTEURS RETROGRADES ET APPLIQUEE DE FACON SOLIDAIRE, LIBRE ET DEMOCRATIQUE »

 

Dans ce qui suit, on limitera notre examen de la modernité actuelle, uniquement à deux volets : le comportement individuel et la technologie,

 

–    COMPORTEMENT

 

On ne parlera pas, ici, ni du développement du matérialisme, ni de la montée de l’individualisme, ni de l’espace urbain, ni de l’architecture et des formes de construction, ni du mobilier et ni des modifications à l’occidental de nos espaces intérieurs au détriment des espaces collectifs au sein même de la famille. On se limitera à un seul aspect significatif du comportement, celui de l’habillement qui caractérise la jeunesse d’aujourd’hui.

 

–     HABILLEMENT

 

L’industrie mondiale du vêtement cherche à uniformiser le goût des jeunes en matière d’habillement pour lui permettre d’écouler sa production de masse et ce en n’importe quel point géographique de la planète. Par exemple, les derniers pullovers, pantalons, shorts ou baskets d’une même marque sortent sur le marché en même temps et en tout lieu de la planète. Le phénomène de mode est devenu saisonnier et récurrent. On assiste à des comportements automatiques collectifs. Les gens sont conditionnés et en attente permanente de l’arrivée des nouveaux modèles, conçus à des milliers de kilomètres de là. Des sommes colossales sont dépensées par les grandes firmes mondiales pour entretenir les mythes à travers l’image véhiculée la publicité visuelle (TV et médias..) qui annonce, vante et promeut la qualité des nouveaux produits par rapport aux plus récents. On tient ainsi, constamment en halène, le jeune pour le pousser à renouveler sa garde robe, à un rythme effréné afin de satisfaire le culte de la belle silhouette (body sculpture). Ce conditionnement ne concerne pas seulement l’enfant du riche mais aussi l’enfant du pauvre qui usera de tous les moyens, même illicites pour y accéder. Il s’agit là d’un fait social réel où le sentiment d’apparence l’emporte sur toute autre considération. Rien ne doit différencier un groupe de lycéens, quelque soit le milieu d’origine. De dos, ce groupe se compose de silhouettes identiques (même type de pantalons ou de chemises ou de vestes collant au corps selon les saisons) et la seule distinction est la variation et les couleurs. On observe ainsi de parfaites sosies qui ne se distinguent que de près et à condition de bien scruter le visage. Pire, parfois le maquillage est là pour cacher toute différence. Aujourd’hui, l’homme est plus jugé et jaugé selon son apparence que par son esprit ou son comportement social. L’image a pris le dessus sur toute autre considération d’ordre spirituelle. Tout se passe comme si chacun se trouve sous l’emprise d’un comportement collectif automatique, imposé par un mode impersonnel et contre lequel personne ne peut rien. Le jeune est devenu un mannequin ou un clone façonné d’avance pour obéir à la lettre aux ordres et au désir de la grande distribution.

 

TECHNOLOGIE

Albert Einstein disait : « J’appréhende le jour où la technologie passera au delà de notre comportement humain. Le Monde alors, ne générera plus que des idiots ».

Je me rappelle d’une visite au Disney World d’Orlando aux USA. Au pavillon de l’histoire, il y avait un plateau tournant reproduisant une série de décors sur la vie à l’intérieur du foyer familial, au cours des siècles passés. On voit défiler les étapes historiques qui ont marqué l’évolution du mode de vie au cours de l’histoire humaine. On se rend compte ainsi, comment le développement scientifique et technique a introduit le progrès à l’intérieur du foyer familial. Ainsi, on est passé du puisage à la main de l’eau du puits à l’eau directe du robinet, de la planche à linge manuelle à la machine à laver, du feu de bois au braséro au charbon, de la machine à pétrole à la cuisinière à gaz, du tricotage à main à la machine à coudre, du chauffage à bois au chauffage au charbon puis au fuel puis au gaz. Une belle chanson accompagnait la rotation du plateau  et rappelait la vie facile d’aujourd’hui « It is the day, the best day for living now » ou « C’est le jour, le meilleur jour pour vivre maintenant ». C’est une vérité que d’affirmer, sur le plan matériel, qu’on  a jamais connu un meilleur confort au foyer que celui de notre époque.

Aujourd’hui, le monde est submergé par les technologies et les nombreux gadgets dits modernes. Tous les aspects de notre vie quotidienne sont concernés du plus simple au plus complexe. Tous s’y mettent. grands et petits. Toutes conditions et statuts confondus. Il s’agit en fait d’un véritable envahissement dans tous nos domaines d’activités respectifs. C’est cela la modernité, nous dit-on. Il faut en profiter nous encourage-t-on. Qui d’entre nous par exemple peut-il s’imaginer rester désormais un instant sans téléphone portable en poche ? Sa présence « rassurante » est devenue vitale. C’est comme s’il faisait partie intégrante de notre personnalité ! Aucune contrainte à caractère économique ne décourage les potentiels acquéreurs et exploitants devenus de plus en plus nombreux, y compris parmi les plus démunis. C’est même devenu un signe ostentatoire, très visible, voire de confort et de symbole fort du modernisme et même une forme de culture et de civilisation avancées. C’est aussi une nouvelle manière d’être avec une forte dose de compétitivité acharnée et de course effrénée, dressant les uns contre les autres. « Qui seront les premiers à détenir les dernières nouveautés », fiers et pressés de les exhiber à chaque occasion pour épater la galerie, avec parfois une arrogance non dissimulée. On n’a qu’à observer avec quelle aisance même nos enfants apprennent à maitriser et à manipuler toutes sortes d’objets parmi les plus sophistiqués parfois, juste pour la passion des jeux et passer du bon temps. On ne se contente plus des traditionnelles distractions d’il n’y a pas si longtemps, qui faisaient tant le bonheur de tous aux moindres frais. On constate ainsi une forme d’addiction de nos enfants, qui au lieu d’aller jouer à l’extérieur, courir, se dépenser physiquement, restent des heures entières, voire des journées figées devant leurs gadgets électroniques. Leur sang ne circule plus, il stagne avec toutes les conséquences de cet immobilisme dues à cette addiction sur leur esprit et leur santé.
Le paradoxe, est que toutes ces technologies, dont on est devenu si friands et accoutumés, supposées nous faciliter la vie, posent un sérieux problème : celui de notre ÉTAT D’ESPRIT ! Est-il en effet suffisamment adapté aux plans de nos niveaux éducationnels, culturels, scientifiques, économiques, sociaux … Ce qui n’est guère évident ! D’où en effet, les profonds écarts, les inévitables dérapages et autres dysfonctionnements, induisant au sein de nos sociétés déjà fortement décalées, de nouvelles attitudes et de nouveaux comportements souvent en totale opposition par rapport aux avantages qu’on est sensé tirer. Ce qui est d’autant plus grave, c’est que l’on ne réalise pas qu’on ne participe nullement, ni de près ni de loin, dans le processus de production de ces matériels de pointe, exigeant évidemment de fortes capacités de recherches scientifiques, d’organisation, de gestion, d’innovation, de créativité et en particulier un haut niveau de développement. Au lieu de cela et à défaut de nous confronter aux difficultés de l’effort et de la rigueur, on se contente de remplir parfaitement notre rôle de consommateurs insatiables, minés par des caprices de jeunes gamins contents de disposer des tous derniers cris de  » gadgets  » mis sur le marché, quitte à consentir des dépenses aussi faramineuses qu’indécentes et inutiles.
Comme il arrive fréquemment que l’utilisation d’un équipement technologique moderne, qui, au lieu de servir à faciliter la vie et à la rendre plus adaptée au bien commun de tous, finit par devenir non seulement contreproductif mais se transformer en véritable danger pour la société, à l’image des risques divers connus et parfois encore inconnus des équipements électroménagers, des instruments, des moyens audiovisuels et de communication (dont le téléphone portable, la télévision, moyens de transport…).

Prenons le cas de l’automobile, prise comme exemple parmi tant d’autres. Quand elle est placée entre des mains d’une personne d’esprit sain et équilibré, elle a de fortes chances d’être utilisée à bon escient dans le sens de l’intérêt individuel ou collectif. Ainsi, on peut en tirer de grands bénéfices et profiter de services utiles. Dans ce cas, le véhicule peut être considéré comme un moyen réel de travail et de progrès qui bénéficie à tous.

L’automobile, mise entre les mains « d’un esprit boiteux » (Blaise Pascal), peut devenir un engin systématique de destruction et de mort. Aux commandes du véhicule, le « conducteur » dévoyé, inconscient et grisé peut se transformer en véritable monstre, implacable, dévorant et rasant tout sur son passage. Des innocents, dont le seul tort est d’avoir un jour croisé le chemin infernal de ce « chauffard inhumain », peuvent être victimes et subir la mort ou des séquelles irréversibles. Toutes sortes d’explications, d’excuses et de prétextes peuvent alors être avancées pour justifier l’injustifiable. On finit, souvent dans ce type de situation, d’imputer la responsabilité au « Mektoub »  !!! Feignant d’oublier que c’est, d’abord et avant tout, la responsabilité de personnes sans scrupule sans foi et sans loi. Ces personnes veulent apparaitre modernes au volant de bolides achetés à gros sous de l’étranger et que ni leurs cerveaux, ni leurs mains, ni ceux de leur pères ou de leurs concitoyens n’ont façonnés. Le seul souci de ces monstres humains est de se montrer puissants et riches sans posséder un minimum de capacités mentales qui leur permettent de mesurer le juste prix de leurs bolides et les conséquences mortelles de leur extravagance !!!

 

CONCLUSION

 

Par modernité, l’Occident prône la liberté absolue de l’individu, qui conduit plus à un naufrage qu’au rétablissement des valeurs collectives qui permettraient de l’éviter. En manipulant l’homme, à travers une pseudo-liberté sans limite et un pseudo-accomplissement de soi par l’exacerbation des désirs primaires, cette modernité tend à écarter la dimension spirituelle de l’homme. L’idéal d’améliorer la condition de l’homme et de ses besoins ordinaires ne saurait servir de justification pour son propre asservissement. On doit intérioriser organiquement l’environnement et les ressources naturelles de notre planète comme un symbole sacré et ancré au fin fond de nous-mêmes. L’identité moderne ne peut se concevoir sans une meilleure compréhension de la dimension morale qui prend en compte le sens de l’intérêt collectif mais aussi de l’image que nous nous faisons de nous mêmes. Toute identité suppose une éthique, une esthétique et des pratiques. Ce qui n’exclut pas des différences de vocation au niveau individuel. La compréhension de notre héritage historique et culturel exige une attention spécifique pour discerner entre les valeurs de développement et les valeurs de stagnation et de recul afin d’acquérir une conscience moderne.

Pour conclure, on peut citer l’avis de J. Habermas : « la modernité est un projet inachevé que l’humanité doit défendre et reprendre pour ne point perdre son humanité. Sa philosophie implique de ne pas abandonner le monde social au rapport de force causé par le triomphe de la raison instrumentale (simple moyen) sur la raison entendu au sens de la recherche des fins et de leur détermination.