Études et analyses

Du « mouvement beur » à la lutte contre l’islamophobie : la haine de l’autonomie ( partie1)/Rafik Chekkat & Youssef Girard

ISLAMOPHOBIE« Nous faisons alterner les jours de succès et de revers parmi les peuples. »

Coran 3 : 140

 

30 ans après la « Marche pour l’égalité et contre le racisme », nous vivons sous le coup d’une double persistance. Celle du racisme, dont certains à gauche feignent aujourd’hui de redécouvrir l’existence. Celle aussi de l’autonomie problématique des luttes de l’immigration. Autrement dit, les Afro-descendant-e-s, Arabes, Asiatiques et musulman-e-s qui vivent en France, peuvent-ils exister politiquement en dehors de la zone d’influence de la gauche ?

 

Impulsée dans la région lyonnaise mais partie des quartiers sud de Marseille (la Cayolle), le 15 octobre 1983, la Marche réunit quelques semaines plus tard près de 100 000 personnes lors de l’arrivée à Paris, le 3 décembre. C’est cette arrivée triomphale qui est restée dans les esprits, davantage que les raisons qui ont poussé des jeunes, Arabes pour la plupart, à entreprendre cette traversée de la France profonde[1].

 

Parmi ces raisons, figure évidemment le racisme, la multiplication des crimes xénophobes dans les années 1970 et en ce début de la décennie 1980, et l’impunité dont ont bénéficié la plupart de leurs auteurs, malgré la mobilisation des proches et familles de victimes.

 

Citons par exemple le meurtre d’Abdelkader Lareiche, 15 ans, tué le 16 février 1980 par un tir du gardien de l’immeuble, cité Jean Couzy à Vitry-sur-Seine (verdict : 5 ans avec sursis). Le 18 octobre 1980, Lahouari Ben Mohammed, 17 ans, habitant aux Flamants à Marseille, est abattu par le CRS J-P Taillefer lors d’un contrôle d’identité à la Busserine (verdict rendu en 1987 : 10 mois de prison, dont 4 avec sursis). Toujours à la Busserine, Zahir Boudjellal tombe le 21 février 1981 sous les tirs de fusil d’un voisin « excédé par le bruit » (sa mère est morte de chagrin six mois plus tard). Abdennbi Guémiah est assassiné le 23 octobre 1982 à Nanterre, alors qu’il sortait de la mosquée. Toufik Ouanès, 9 ans, est descendu le 9 juillet 1983 par un machiniste de la RATP cité des 4 000 à La Courneuve, le jour de l’Aîd.

 

Ces crimes, qui ont précédé la Marche, se sont poursuivis tout au long de son parcours. Dans la nuit du 14 au 15 novembre 1983, Habib Grimzi, algérien, est tué par des légionnaires dans le train Bordeaux-Vintimille. L’indignation – bien sélective – qu’a suscitée ce meurtre, a contribué à donner une résonance nationale au discours des marcheurs auprès des médias et des réseaux militants de gauche[2].

 

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31Le souvenir des 100 000 personnes venues saluer l’arrivée des marcheurs a fait oublier que la veille, ces derniers prirent part à un « forum justice » organisé à Levallois par le Collectif Jeunes de Paris[3]. Le jour même de l’arrivée, ce sont bien les familles de victimes de crimes racistes qui formaient les premiers rangs du défilé aux côtés des marcheurs, brandissant les portraits des victimes de crimes racistes, en scandant « Égalité des droits, justice pour tous ».

 

Et ce n’est pas la réception par François Mitterrand de quelques marcheurs à l’Élysée qui mit fin aux assassinats et aux mobilisations. 30 ans après la Marche, les violences racistes, policières et pénitentiaires, continuent à charrier avec elles leur lot de souffrances, de mutilations et de morts.

 

Ces victimes, pour la plupart afro-descendantes et arabes, habitantes de cités, sont malheureusement là pour attester de la persistance de la violence d’État. De la persistance de la misère et d’une justice inique. De la persistance du racisme, dont l’État assure la pérennité tout feignant de le combattre à coup de subventions et de cooptations.

 

 

Affiche-Film-La-MarcheMalgré tout le folklore qui accompagne les festivités entourant les 30 ans de la Marche[4], et un film qui la résume à un geste patriotique, une main tendue de quelques jeunes à la France, le racisme et son déni continuent de structurer en profondeur l’ordre social. Les prisons sont toujours aussi pleines de misère, et le chômage, qui frappe plus durement encore les Afro-descendant-e-s, les immigré-e-s coloniaux et leurs enfants, n’a jamais été si élevé.

 

Faut-il en conclure que la Marche n’aura, en définitive, servi à rien ? Bien qu’elle n’ait pas permis d’ébranler l’ordre social raciste – aucune marche ne saurait s’assigner un tel objectif – elle a en revanche permis l’avènement d’une nouvelle génération de militant-e-s, et ouvert la voie à de nouveaux espaces de politisation et de création. D’une certaine manière, c’est un peu l’ « an zéro » dont parlait Bouzid[5], même si on ne commence jamais de zéro, mais toujours du milieu.

 

Car la « génération beur » ne sortait pas de nulle part. Même si sur le moment, elle n’en revendiqua pas ouvertement la filiation, cette génération héritait de fait des combats menés par les générations précédentes d’immigrés, notamment maghrébins, depuis la création de l’Étoile Nord-Africaine (ENA) dans les années 1920, jusqu’aux comités de travailleurs immigrés, les grèves contre les crimes racistes du Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) dans les années 1970, les mobilisations dans les foyers Sonacotra ou encore celles des cités de transit, de Nanterre à Marseille.

 

On se souvient d’ailleurs qu’un mois après l’arrivée de la Marche, une partie significative du « mouvement beur » décida d’apporter son soutien au mouvement des travailleurs immigrés licenciés de l’usine Talbot à Poissy (Yvelines).

 

http://www.youtube.com/watch?v=f727toiGcAg

Affrontement racial à l’usine Talbot de Poissy – 4 janvier 1984

 

La radicalité des combats politiques dont les Marches sont les héritières, et la nouvelle force qu’elles représentaient, ont immédiatement fait de la « génération beur » une menace pour l’ordre social établi, surtout si elle parvenait à s’organiser de manière autonome.

 

Face à ce risque, la gauche n’a pas tardé à lancer son OPA, très peu fraternelle, contre le « mouvement beur » naissant. C’est en effet le 1er décembre 1984 à l’arrivée de la « seconde marche », Convergence 84, que SOS Racisme (qui n’avait pas encore été officiellement créée), va distribuer par centaines de milliers sa fameuse « petite main jaune ».

 

Très vite, SOS Racisme est parvenue à occuper l’ensemble de l’espace politique et médiatique[6], à rendre totalement inaudible la parole des « potes », et à se poser comme l’héritière de la dynamique des Marches.

 

 

http://www.youtube.com/watch?v=cohDiaLLuRQ

Initiée par le pouvoir socialiste, l’Union des Étudiants Juifs de France et des transfuges de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR, devenue NPA en 2009), qui voyaient d’un très mauvais œil tous ces Arabes en keffieh palestinien défiler dans la rue, la mystification SOS a été soutenue par l’ensemble des forces politiques de gauche et d’extrême gauche, toutes tendances confondues. Toutes celles et tous ceux qui se sont opposés à la combine de SOS, se sont retrouvés mis à l’index, diabolisés, et pour finir exclus de l’« espace vital » de la gauche[7].

 

Car pour être audibles par cette gauche, les revendications des « beurs » ne devaient surtout pas s’inscrire dans une perspective de soutien aux luttes de libération des peuples colonisés, particulièrement celles des peuples palestinien et arabe. Les « beurs » devaient se soumettre à l’injonction assimilationniste et rompre avec l’histoire, les traditions, et la religion de leurs parents. L’Hexagone et son passé devait constituer la source à laquelle viendrait s’abreuver l’imaginaire politique de cette génération.

 

Dans les années 1920 et 1930 déjà, l’Étoile Nord-Africaine avait dû se battre pour préserver son indépendance vis-à-vis du Parti Communiste Français, qui voulait la satelliser. Le MTA, qui possédait pourtant des références idéologiques marxistes communes avec l’extrême gauche, fut confronté dans les années 1970 à un problème similaire dans ses relations avec les maoïstes de la Gauche prolétarienne, en raison notamment de leurs positions sur la question palestinienne.

 

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Incapable de rompre avec sa tradition coloniale, la gauche appliqua le même politique paternaliste vis-à-vis du « mouvement beur », qui était pourtant largement influencé par la culture et l’idéologie de cette même gauche. Cette défiance vis-à-vis de mouvements œcuméniques que l’on pourrait qualifier de « réformistes », citoyens et « bon enfant », montre à quel point les adversaires les plus résolu-e-s à une modification même minime du statu quo racial ont souvent été les « antiracistes » et les « progressistes ».

 

Car si les mouvements qui s’inscrivaient dans la dynamique des Marches ont toujours revendiqué une certaine autonomie, leurs modalités d’action, citoyennes et pacifiques, n’avaient pas grand-chose d’effrayant. D’autant que certains acteurs centraux du mouvement avaient été socialisés politiquement dans l’orbite de la gauche française. Farida Belghoul, ancienne animatrice de l’Union des Étudiants Communistes (UEC), ou Mogniss H. Abdallah, surnommé « Maogniss » en raison de son obédience maoïste, avaient fait leurs premières armes politiques au sein de l’extrême gauche.

 

Plus largement, malgré un vernis multiculturaliste, comme les mobylettes du « mélange », les perspectives politiques et esthétiques françaises du « mouvement beur » s’inscrivaient le plus souvent en rupture avec l’héritage culturel arabo-musulman. En 1981, Jimmy « le flambeur » se présentait à la ministre Georgina Dufoix sur un plateau de télévision en déclinant son identité blanchie : « Mohammed, alias Jimmy pour les femmes ! »[8]. Le batteur de Carte de séjour, Djamel Dif, se faisait appeler « Jess » et, en 1986, le groupe reprenait Douce France de Charles Trenet, et l’esthétique villageoise rétro française qui va avec.

 

 

http://www.youtube.com/watch?v=VQsx5DhpojY

En rupture avec l’héritage culturel et politique des générations précédentes, cette perspective favorisait l’engouement d’une partie de la gauche politique et culturelle pour la frange la moins subversive du « mouvement beur ». De Libération à Radio Nova, l’époque était au « beur is beautiful » et à la fantasmatique « Laziza ».

 

« Beurettes » et « beurs » représentaient ainsi de nouvelles figures de l’immigration maghrébine, bien différentes de celles de l’ouvrier immigré isolé, avec son travail harassant, sa culture, sa langue arabe ou berbère, sa foi musulmane, et son attachement au pays d’origine.

 

Si un décalage existait bel et bien entre les parents immigrés, perçus essentiellement comme une force de travail corvéable à merci, et leurs enfants, nés et scolarisés en France, et confrontés à un chômage de masse, médias et politiques ont tout fait pour creuser encore plus ce fossé générationnel.

 

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Pour preuve, lorsque la gauche libéralisa les ondes radios en novembre 1981, des fréquences furent réservées aux communautés immigrées, réparties en fonction de leurs origines géographiques : Européens du Sud, Africains, Arabes. Dans ce cadre, les « beurs » furent détachés de leurs parents immigrés, pour être classés parmi… les Européennes du Sud, avec les Italiens, Espagnols et Portugais.

 

Cette rupture générationnelle et son acculturation concomitante, marquaient à coup sûr une des principales limites du cycle des Marches et d’une grande partie du « mouvement beur ». Un mouvement qui n’a jamais réussi à imposer véritablement son esthétique propre, ses références culturelles, civilisationnelles, politiques et religieuses.

 

Comment constituer, en effet, un mouvement autonome sans références spécifiques ? Comment être véritablement indépendant de la gauche et de l’extrême gauche, si l’on a les mêmes références (politiques, historiques et culturelles) qu’elles ? Si l’on s’inscrit dans les mêmes perspectives et si l’on développe les mêmes modalités d’action qu’elles ? Au final, peut-on être réellement indépendant si l’on reste dépendant intellectuellement et idéologiquement ?

 

Ces questions fondamentales ne se posaient pas encore en ces termes à une époque où les enjeux semblaient se situer ailleurs. Au moment du lancement de SOS Racisme, alors que la gauche, l’extrême gauche, et certaines officines sionistes s’activaient à laminer le « mouvement beur » naissant, le Front National élargissait de plus en plus son audience. Aux élections européennes de 1984, le FN obtenait 10,95 % des suffrages exprimés.

 

Cette conjoncture favorable permit à l’« antiracisme » de faire son apparition sur la scène politique, à grands renforts de concerts et de subventions. Incapable de « changer la vie », de mobiliser un monde ouvrier déclinant et une société s’orientant définitivement vers le néo-libéralisme, la gauche avait besoin de se reconstituer un « espace vital ». L’« antiracisme » devait lui permettre d’en dessiner les contours.

 

Il devenait ainsi, et demeure, l’horizon indépassable de tout Afro-descendant-e, Arabe ou musulman-e, qui veut militer politiquement. Militer pour quoi ? Le vivre ensemble, la diversité, la tolérance et la société métissée. Militer pour des « valeurs » façonnées par la gauche. Et pour finir, voter à gauche.

 

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Pour reconstituer leur « espace vital », les forces de gauche devaient passer sous silence leur passé colonial, leurs accointances sionistes et la réalité de leur présent impérialiste et raciste. Face à toute forme de critique, la gauche rejouait périodiquement la ritournelle sur les dangers d’un retour de la « bête immonde ». Un discours qui a permis à la gauche « antiraciste » de se présenter depuis 30 ans comme l’ultime rempart devant protéger le société française et les « minorités » menacées contre les-idées-nauséabondes-de-l’extrême-droite.

 

Cette nouvelle configuration politique a permis à la gauche d’opposer une fin de non-recevoir aux revendications des immigré-e-s et de leurs enfants. La société française n’étant pas « prête », les militant-e-s de l’immigration et des banlieues devaient faire profil bas et attendre sagement un hypothétique changement des « mentalités », pour ne pas faire le jeu du FN. Toutes les contestations et toutes les revendications pouvaient ainsi être étouffées.

 

Mais alors qu’elle cassait un « mouvement beur », qui par sa culture et ses modalités d’action, s’inscrivait pourtant dans une perspective compatible avec ses objectifs fondamentaux, la gauche n’avait pas su déceler un problème autrement plus grave pour la préservation de son « espace vital » : l’émergence d’un mouvement de revivalisme islamique au sein de la communauté musulmane installée en France.

 

Rafik Chekkat,

Youssef Girard.

 

Deuxième partie de l’article disponible en ligne le 26 Safar 1435 (30 décembre 2013).

[1] Bouzid, La Marche, traversée de la France profonde, Sindbad, 1984.

[2] Ibidem.

[3] Mogniss H ; Abdallah, Rengainez, on arrive!, Libertalia, 2012, p. 80-81.

[4] Groupe des Associations de Bagnolet (GAB), 30 ans de la Marche pour l’égalité, nouvelle spoliation du PS, artdelapaix.over-blog.com.

[5] « Le 15 octobre 1983, une Marche pour l’Égalité et contre le racisme partit de Marseille pour rallier Paris. Pour nous, cet événement fut si fort, il nous apporta tant que nous en avons un peu fait, mais de manière non dite, notre An Zéro. », Bouzid, La Marche…, p. 13.

[6] Pour une analyse détaillée du phénomène SOS Racisme, voir la thèse de doctorat de Philippe Juhem, « SOS-Racisme, histoire d’une mobilisation « apolitique ». Contribution à une analyse des transformations des représentations politiques après 1981 », disponible en ligne : http://juhem.free.fr/SOS-Racisme.PDF.

[7] A titre d’exemple, la revue mensuelle de la LCR, Critique communiste, dénonçait en ces termes les « discours sectaires » des organisateurs de Convergence 84 : « Convergence 84 est passée ainsi de l’affirmation d’une ouverture nécessaire pour construire l’égalité à un discours sectaire : dénonciation des antiracistes et refus de comprendre les avancées réelles dans le combat commun entre organisations antiracistes, associations des jeunes beurs, radicalisation de l’ensemble de la jeunesse. Tout ce qui avait fait la richesse de la traversée de la France par les mobylettes du « mélange » ! Énorme faute qui fera d’une initiative courageuse et efficace un souvenir sans lendemain. »

[8] Ahmed Boubeker, « La « petite histoire » d’une génération d’expérience. Du mouvement beur aux banlieues de l’islam », in. A. Boubeker et A. Hajjat, Histoire politique des immigrations (post)coloniales, France, 1920-2008, Ed. Amsterdam, 2008, p. 180.