Études et analyses

Du « mouvement beur » à la lutte contre l’islamophobie : la haine de l’autonomie ( partie 3)/Rafik Chekkat & Youssef Girard

GIRARD ET CHEKAT« A certains tournants de l’histoire, une société doit savoir avec quel bilan elle s’engage dans la nouvelle étape. »

Malek Bennabi, « La civilisation », Alger (09 janvier 1964)
La multiplication des fronts islamophobes (écoles, universités, espace public, entreprises, « anti-terrorisme »…), témoigne bien entendu de la faiblesse politique collective de notre communauté. L’ampleur des discriminations dont sont victimes les musulmanes et les musulmans installé-e-s en France, impose à toute personne engagée dans le combat contre l’oppression islamophobe, de s’intéresser non seulement aux modalités de construction du « problème musulman[1] », mais aussi de faire le bilan – calmement – de la lutte menée jusqu’ici contre l’islamophobie.
Quelles sont, en effet, les forces, les courants, et les idées, qui permettent un tel déchaînement islamophobe ? Pourquoi nous montrons-nous, pour l’heure, incapables de mettre fin à l’inflation législative et réglementaire islamophobe ? Par qui et comment la riposte face aux attaques islamophobes a-t-elle été menée, notamment depuis le vote de la loi du 15 mars 2004 ? Et avec quels résultats ?
Ce texte ne suffirait évidemment pas à répondre de manière satisfaisante à toutes ces questions. D’autant que cette série d’articles est consacrée, rappelons-le, à la haine de l’autonomie manifestée de manière persistante depuis trois décennies, au moins, par la gauche envers les velléités d’auto-organisation des militant-e-s et collectifs de l’immigration et des banlieues. Dans cette perspective, il est primordial que les premier-e-s concerné-e-s par l’oppression islamophobe tirent le bilan, sur cette problématique, de l’activité militante des « soutiens » de gauche.
Des « soutiens » qui semblent ne devoir rendre de comptes à personne, alors même qu’ils passent leur temps à demander des gages aux musulman-e-s en matière de lutte contre le sexisme, l’homophobie ou encore l’antisémitisme. Des « soutiens » passés maîtres dans la défense molle, et au final contre-productive, de populations musulmanes, si discriminées et dominées, qu’il leur est demandé de ne pas trop faire les difficiles. De saluer comme il se doit, au nom de la lutte contre le « repli communautaire », tous ceux qui à gauche, feraient le moindre geste en leur direction. Et tant pis si ces soutiens de gauche sont membres d’organisations dans lesquelles l’islamophobie prospère.
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Comme évoqué dans la deuxième partie, un « antiracisme » new look vit le jour au tournant des années 2000. Comprenant qu’il fallait désormais tenir compte des effets identitaires du revivalisme islamique, une partie de la gauche choisit de monter au créneau pour « orienter », selon la formule précitée de Maxime Rodinson, des militant-e-s musulman-e-s, que le contexte national et international explosif amenait à se politiser de plus en plus.
A côté des mobilisations de soutien à la résistance du peuple palestinien, l’autre terrain privilégié d’intervention de ce nouvel « antiracisme », fut l’énorme campagne d’intoxication médiatique et politique ayant entouré l’adoption de la loi du 15 mars 2004. La riposte la plus visible contre le projet de loi interdisant le port du hijab à l’école, fut celle menée par le collectif « Une École Pour Tous-tes – contre les lois d’exclusion » (CEPT) et le Collectif Féministes Pour l’Égalité (CFPE). S’il faut noter qu’à l’époque, rares furent celles et ceux parmi les Blancs à s’être prononcés ouvertement contre cette loi[2], ce sont bien les Blancs qui étaient hégémoniques au sein du CEPT, aussi bien que du CFPE[3].
Bien que des différences substantielles existent en fonction des villes, dans la plupart des cas, la mobilisation du CEPT s’est faite selon les mots d’ordre, les références politiques, l’esthétique, et dans les espaces de la gauche « antiraciste ». Avec l’idée de « décommunautariser » et de « désislamiser » la lutte contre l’islamophobie :
« Les manifestations et événements organisés par le CEPT en février 2004 ont marqué une double volonté d’universalisation et de « décommunautarisation de la cause du voile » (Claire de Galembert, 2009), à partir d’un répertoire militant classique. En décalage avec les formes de mobilisation des organisations cultuelles, en rupture avec la stratégie de confrontation du Parti des musulmans de France et en assumant la pluralité culturelle et religieuse de la société française (notamment dans l’élaboration des cortèges et du contenu des slogans), le collectif permet d’extraire la lutte contre l’exclusion des filles voilées du terrain religieux pour l’ancrer dans celui de l’antiracisme et du féminisme[4]. »
Ce n’est pas la transformation d’une société française rongée par le racisme et l’islamophobie qui est souhaitée. Non. C’est plutôt aux musulman-e-s de faire des efforts, de se « décommunautariser », de s’ « universaliser », et de s’ouvrir à la pluralité de la société française, y compris à son racisme. En mot, il s’agit de s’intégrer ou, selon le terme en usage en d’autres temps, de s’assimiler[5].
La volonté de supprimer autant que possible toute référence islamique, traduit d’ailleurs la volonté obsessionnelle des acteurs de l’ « antiracisme » : s’assurer du soutien du plus grand nombre de Blancs. Une contradiction totale. Quel soutien pourrions-nous obtenir de la part de personnes qui seraient gênées par des références islamiques ? Une décennie plus tard, nous voyons d’ailleurs où mène ce type de calculs.
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Sorti en 2004, dans la foulée de la mobilisation CEPT, le film de Jérôme Host, Un Racisme à peine voilé, traduit bien toutes les ambiguïtés des mobilisations contre l’exclusion des musulmanes portant le hijab. Témoignage fidèle de l’atmosphère d’hystérie islamophobe ayant entouré l’adoption de la loi de 2004, ce film a bien entendu le mérite d’exister. Il a sans doute permis à certain-e-s de pouvoir mettre des mots sur un type de discriminations, l’islamophobie. Il a en outre suscité contre lui une levée de boucliers, et sa programmation à travers la France a été des plus difficiles à mettre en place.
Le film fait aujourd’hui encore office de référence pour les opposant-e-s « antiracistes » et « féministes » à la loi anti-hijab, et pas uniquement en raison de la qualité de sa réalisation. Si pour une majorité écrasante de musulman-e-s, l’existence de l’islamophobie ne fait aucun pli, le réalisateur et l’équipe du film, avaient bien conscience qu’au sein de leurs communautés, cette question faisait débat, et que l’islam posait souvent problème. Le but était alors de convaincre de l’iniquité de la loi du 15 mars 2004 un public blanc, et c’est la raison pour laquelle nous pouvons rester sur notre faim.
Surtout, et cela apparaît d’autant plus clairement et facilement que nous nous exprimons une décennie après sa sortie, le film est construit sur une argumentation représentative du discours « antiraciste » déployé à l’époque pour s’opposer à la loi anti-hijab : témoignages de musulmanes victimes d’islamophobie et devant provoquer la compassion ; théorisation de ces discriminations et de la nécessaire riposte « féministe » et « antiraciste » par un intellectuel de gauche non-musulman notamment, et au nom d’un discours sur l’égalité des droits ; et enfin, absence totale de la parole d’hommes musulmans, alors même que la parole de nombreux non-musulmans est relayée dans le film.
Même si cela n’est jamais énoncé en ces termes, cette absence renvoie implicitement à la figure du « dangereux » musulman, qui avec la musulmane « en péril » et l’ « occidental-e éclairé-e », forment les trois figures discursives présentes aussi bien dans le discours islamophobe, que dans un certain discours « antiraciste[6] ».
La volonté de plaire aux Blancs modérés, de s’adresser en priorité à l’opinion publique blanche, n’est d’ailleurs pas propre au CEPT, au CFPE, ou au film de Jérôme Host. C’est la raison d’être de l’ « antiracisme[7] » même, et des campagnes unitaires que nous voyons apparaître, et disparaître, à intervalles réguliers depuis une décennie. C’est pourquoi, celles et ceux qui subissent le racisme – et au nom de qui ces campagnes sont menées – s’en désintéressent la plupart du temps.
Pour le noyau de militant-e-s – souvent composé des mêmes individus – qui impulse ces campagnes, les objectifs sont ailleurs : occuper le terrain politique et médiatique, comme naguère SOS Racisme avait su le faire, et recruter des troupes, en l’espèce musulman-e-s, nécessaires à la recomposition de l’« espace vital » de la gauche, aujourd’hui largement dépeuplé.
Par leurs modalités, leurs slogans, et l’esthétique qu’elles déploient, ces campagnes permettent de mettre en place un véritable « rituel d’initiation » à la culture politique « progressiste », à destination des militant-e-s de l’immigration postcoloniale. Dans une logique assimilationniste héritée de l’empire, la gauche parvient à mobiliser, et même à faire scander à ces Afro-descendant-e-s et descendant-e-s de l’immigration coloniale, des slogans vulgaires et dégradants.
Que dirait-on si au cours d’une manifestation de féministes, un homme invite les femmes présentes à scander : « Les crasseuses, c’est nous ! », « Le sida, c’est nous ! » ? Vraiment, tout cela n’est pas très sérieux.
Si nous sommes si critiques dans le bilan que nous dressons des mobilisations et discours d’une certaine gauche « antiraciste », c’est bien pour pointer l’effet paradoxal qu’ils ont en matière de lutte contre l’islamophobie. Si de telles mobilisations et discours « islamo-gauchistes » – en réalité on ne voit pas ce qu’ils ont d’islamique – permettent en apparence de poser le problème des discriminations islamophobes, ils conduisent concrètement à rabaisser le niveau d’exigence politique de la lutte contre le racisme anti-musulman-e-s. Ils participent à faire de l’islamophobie une thématique sur laquelle on peut s’engager avec légèreté, dans l’unique but de se donner bonne conscience. Un sous-racisme, éternellement négociable, où l’on organise des manifestations au cours desquelles des militant-e-s membres d’organisations islamophobes peuvent prendre la parole, et faire la réclame pour leur structure.
Si l’islamophobie n’était pas construite comme un racisme au rabais, ces militant-e-s seraient tout simplement interdit-e-s de parole. Peut-on un instant imaginer des membres d’une organisation où la judéophobie ou la négrophobie s’expriment sans complexe, prendre la parole à une mobilisation contre… l’antisémitisme ou la négrophobie ? Évidemment, non. La logique à l’œuvre dans le champ de l’ « antiracisme », participe donc à faire de l’islamophobie un sous-racisme, et des musulman-e-s une sous-humanité entièrement à part.
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En dépit de ce travers persistant, sur d’autres points, l’époque a changé. Face à la vigilance accrue des descendant-e-s de l’immigration coloniale, les « antiracistes » ont compris qu’ils ne pouvaient plus aujourd’hui monter seuls au créneau, et qu’il leur fallait sous-traiter une partie du travail à leurs relais « indigènes ». Le décalage culturel entre les « progressistes » et la communauté musulmane étant trop important, le clivage racial si profond, que la gauche a besoin de rabatteurs « indigènes » pour lui servir d’intermédiaires et d’interprètes. Une situation que Malcolm X décrivait, en son temps, de la manière suivante :
« Ils prennent un noir à leurs gages, en font un gros bonnet – un porte-parole de la communauté – il leur dit de venir se joindre à nous dans l’organisation, si bien qu’ils s’en emparent. Alors ils remettent à ce noir des prix Nobel de la paix, des médailles, et d’autres choses encore[8]. »
Pour intégrer le champ de l’ « antiracisme », s’y faire une place, ces relais « indigènes » ont dû intégrer les valeurs dominantes et l’idéologie de ce champ, notamment sa haine de l’autonomie. Compte-tenu du rapport de forces en leur défaveur au sein de ce champ, ces relais se résignent à servir de « courroie de transmission déculturée » entre eux et les militant-e-s musulman-e-s de l’immigration et des banlieues. Une stratégie opportuniste, « par le haut », c’est-à-dire sans le peuple, qui est tout sauf nouvelle. Amar Ouzegane la fustigeait déjà, au début des années 1960 :
« Les moyens d’action, c’était la chikaya, la plainte aux « bons Français de France », par le « wafd », la délégation à Paris où « nos » élus trouvaient des démocrates pour les « entendre » et partager leur indignation, et des ministres assez polis pour les « recevoir » et fortifier les illusions… sur l’ « efficacité » de l’action de quelques individualités – même éminentes ! – pour soulever le fardeau colonialiste sans l’usage du levier populaire.
Voilà pourquoi les élus béni-oui-oui ou « indépendants » n’admettaient pas la contradiction des « z’ouvri » sans diplôme « universitaire » ou des chômeurs « enivrés de kif »… ni des oulémas « ne parlant même pas en français » et qui cherchent à comprendre la politique au lieu de s’occuper à enseigner l’oudhou et la çalate, les règles rituelles des ablutions et de la prière[9]. »
De « l’œuvre positive » de la France coloniale
Les organisations blanches « antiracistes » font donc aujourd’hui campagne contre l’islamophobie accompagnées de leurs musulman-e-s embedded (embarqué-e-s), de la même manière que les armées impérialistes partent en guerre avec leurs journalistesembedded. En nouant de telles alliances, ces individus, organisations, ou collectifs embarqués, jouent un rôle clairement démobilisateur en matière de lutte contre l’islamophobie. Ils abandonnent ainsi le travail de terrain auprès des populations musulmanes jugées non-prêtes au combat politique (comprenez, pas assez blanches), et misent tout sur la construction de réseaux médiatiques et politiques. Ils se servent ensuite de ces réseaux pour invisibiliser les initiatives, qui par leur simple existence, portent témoignage contre l’opportunisme politique des militant-e-s « médiatiques ».
Sans base populaire, et incapables de réfléchir sérieusement car déconnectés des réalités du terrain et trop occupés à travailler leur réseau et à préserver leur pré-carré, les satellites « indigènes » de la gauche cherchent en premier lieu à conserver l’hégémonie « représentative » qu’ils tiennent uniquement de cette gauche. Car c’est bien cette dernière qui s’octroie en France le pouvoir exorbitant de définir qui est « légitime » ou non en matière de lutte contre l’islamophobie.
Le « Forum international contre l’islamophobie » organisé par l’Iremmo, et qui s’est tenu le 14 décembre 2013 à la bourse du travail de Paris, fournit un exemple frappant de la mainmise de la gauche. Lors de l’une des réunions de préparation du Forum, en effet, la représentante parisienne de la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI), une sœur portant le hijab, fut invitée à quitter les lieux. Des militants Blancs de gauche (14 personnes sur les 17 présentes n’avaient aucun lien avec l’Islam), excluent une musulmane… lors d’une réunion consacrée à la lutte contre l’islamophobie. Une situation qui serait impensable dans tout autre domaine militant.
La CRI a décidé de rendre publique cette éviction, qui visait en réalité la personne de son fondateur, Abdelaziz Chaambi. En insistant sur la « légitimité » de la CRI en matière de lutte contre l’islamophobie, et en fustigeant la mise à l’écart de la Coordination du Forum du 14 décembre 2013, la CRI confortait paradoxalement la gauche française dans sa toute-puissance à décider qui est « légitime » ou non en matière de lutte contre l’islamophobie.
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En faisant cela, la CRI prenait après tout acte du pouvoir exorbitant de la gauche, et de la domination qu’elle exerce sur le champ de la lutte contre l’islamophobie. Le problème reste, pour nous, que cette domination est acceptée – par opportunisme ou par fatalisme – par certain-ne-s musulman-e-s, qui espèrent sans doute que cette gauche en déconfiture leur réservera un strapontin, et qu’elle leur servira de protection, le moment venu, contre les formes les plus violentes d’islamophobie.
C’est bien l’une des raisons pour lesquelles il est si difficile de changer les choses. Ce sont à chaque fois les personnalités qui possèdent la plus grande propension à faire des concessions à la gauche, qui sont mises en avant. Ce sont les compromis sur la base du plus petit dénominateur commun, qui sont recherchés. Et ce sont les équilibres les plus précaires, et les alliances les plus improbables, qui sont trouvés, justifiés à chaque fois au nom du sacro-saint « réalisme ». On voit mal comment un groupe humain pourrait combattre avec succès une oppression, s’il doit écouter les appels au réalisme de groupes qui ne subit précisément pas cette oppression ? Liberté et dignité ne sauraient pourtant être négociées, nous le rappelait Malcolm X :
« Maintenant que vient l’heure de notre libération, voilà que vous cherchez au fond du sac, dans l’espoir d’y trouver des non-violents, des pacifistes, des hommes durs à la souffrance qui pratiquent le pardon des offenses. […] Je prétends que la liberté d’un noir a autant de valeur que celle d’un blanc. Je prétends qu’un noir est en droit pour conquérir sa liberté, de faire tout ce que d’autres hommes ont dû faire pour conquérir la leur[10]. »
Pourtant, la tutelle des « antiracistes » est aujourd’hui telle, que tout collectif qui désire mener des actions politiques de manière autonome – c’est-à-dire sans demander l’aval de la gauche – doit perdre son énergie à combattre sur deux fronts. Il doit se défendre presque tout autant contre les attaques de celles et ceux qui disent combattre l’islamophobie, que contre celles des institutions et collectifs qui la propagent. Sans même parler du risque de « récupération », comme au temps béni des agitateurs de « mains jaunes ».
Car ce n’est certainement pas la « division » qui mine la lutte contre l’islamophobie, mais bien la difficulté des acteurs musulmans de cette lutte à créer des espaces autonomes pour discuter et agir, sans les conseils avisés des stratèges de gauche. Nous devons l’affirmer clairement : c’est l’absence d’autonomie qui est le principal facteur de division au sein de la communauté musulmane.
L’unité des musulman-e-s à la base, et sur des fondements politiques autonomes, est plus que jamais nécessaire pour faire face aux politiques et pratiques islamophobes. Comme elle l’était hier ou l’est encore, pour faire face aux armées coloniales et à la domination impérialiste.
Les expériences autonomes, sur lesquelles nous n’avons pas assez insisté dans la première partie, ont bel et bien existé dans les années 1980 dans le sillage des Marches. Mais elles ont été combattues, à la fois par les institutions de ce pays, et par les forces de gauche. C’est la raison pour laquelle ces expériences n’ont pas duré, et n’ont accédé qu’à une visibilité limitée, ce qui explique pourquoi la transmission de leur histoire est si difficile.
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Celles du « mouvement beur », comme les expériences des mouvements précédents de l’immigration, doivent être source de réflexions et d’enseignements. Leurs réussites comme leurs échecs, leurs avancées comme leurs limites, doivent guider nos actions présentes et futures, pour poursuivre le combat initié par elles. Cela, afin de créer les conditions d’une véritable autonomie politique, idéologique, et culturelle.
Pour nous, la question n’est pas tant de savoir « qui parle ? », mais plutôt « à partir de quelles perspectives nous parlons ? », « avec quelles références ? », « quelle histoire ? ». Il ne s’agit pas de délivrer des certificats en « islamité » à quiconque, car nous n’en avons ni la volonté ni la compétence. Il s’agit plutôt d’assumer notre subjectivité, notre identité et notre histoire. Et à partir d’elles, de forger notre langue, notre esthétique, notre éthique et notre politique propres.
Nous savons par expérience que l’identité musulmane des militant-e-s, ou leurs références islamiques, ne sont pas des garanties absolues de leur autonomie politique. Certaines prises de position, ou certains propos tenus par des musulman-e-s, peuvent s’inscrire dans une perspective parfaitement compatible avec l’agenda et les mots d’ordre de la gauche « antiraciste » et « islamophile ».
L’autonomie politique, puisque c’est de cela qu’il s’agit tout au long de ces trois articles, consiste avant toutes choses à partir du point précis où se trouvent les personnes, en l’espèce les musulman-e-s, qui ont décidé de se battre. Toute mobilisation sur la question de l’islamophobie doit partir de là, du cœur de la communauté musulmane, de ses aspirations profondes, de son imaginaire et de ses références. Non de positionnements de quelques militants au sein d’alliances hétéroclites :
« En imposant au peuple un programme qui n’est pas le sien, qui ne répond pas à l’appel de sa foi, de son conscient, de ses convictions, il ne peut y avoir de véritable révolution […]. Le peuple n’a pas besoin de « mandataires » ou d’« élite » qui de gré ou de force tente de le prendre vers des rivages qu’il ne veut pas. D’un peuple meurtri, on ne peut rien espérer. Les masses populaires doivent être les seules sources de pouvoir. Il ne faut surtout pas les berner avec de fausses promesses, mais il faut prouver par des actes nos bonnes intentions[11]. »
C’est bien ce que nous essaierons de faire, en participant aux côtés de nos frères et de nos sœurs aux mobilisations qui auront lieu dans le cadre de la campagne pour l’Abrogation des Lois Islamophobes (A.L.I.), et plus généralement, en participant à toutes les actions de lutte contre l’islamophobie qui se développeront dans un cadre autonome.
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« Chaque peuple, affirmait M. Bennabi, doit faire son histoire avec ses propres moyens, de ses propres mains.[12] »
Nous ne saurions trouver plus belle définition de l’autonomie à laquelle nous aspirons.
 
Wa salam.
 
Rafik Chekkat,
Youssef Girard.

[1] Cf. A. Hajjat et M. Mohammed, Islamophobie, comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », La Découverte, 2013. Par l’étendue des thématiques abordées, et la richesse de ses sources, l’étude d’A. Hajjat et M. Mohammed est remarquable à plus d’un titre. Son jargon sociologique la rend toutefois difficile d’accès. En outre, l’accent mis sur la « décommunautarisation » du combat contre l’islamophobie, réduite dans le livre à la question duhijab, traduit une volonté de traiter le sujet du point de vue de la construction du discours politique et médiatique islamophobe, davantage que de celui des personnes qui subissent ces discriminations. Enfin, il est important de souligner qu’aucun auteur à proprement musulman, qui a écrit en tant que tel et avec des références islamiques, n’est cité dans le livre.

 

[2] On peut ainsi citer, à titre d’exemple, la revue Nouvelles Questions Féministes.

 

[3] Le Collectif des Féministes pour l’Égalité (CFPE) est né de la pétition « Un voile sur les discriminations » parue dans Le Monde du 17 décembre 2003. Ses signataires sont : Corinne Angelini, maire adjointe PCF de Stains, Isabelle Avran, journaliste, Dorothée Avril, associations Divercité et Mouvement de la paix Lyon, Danièle Bleitrach, sociologue, écrivain, Alima Boumediene-Thiery, députée au Parlement Européen (Verts), Dounia Bouzar, anthropologue, chargée d’études à la Protection Judiciaire de la Jeunesse, Anne-Marie Camps, photographe,Monique Chemillier-Gendreau, professeur à l’université Paris VII Denis Diderot, Geneviève Clancy, poète et philosophe, Francoise Clément, économiste, Marie-Agnès Combesque, écrivaine, membre de la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, Marina Da Silva, journaliste, Christine Delphy, directrice de Nouvelles Questions Féministes, Nathalie Dollé, journaliste, Jean-Pierre Dubois, Vice-président de la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, Éric Fassin, sociologue, Mireille Ferry, porte-parole des Verts, Françoise Gaspard, sociologue, Fausto Giudice, écrivain, Nilüfer Göle, sociologue, École des hautes études en sciences sociales, Tourya Guaaybess, chercheure, associée de recherche, Lyon, Sari Hanafi, sociologue, Elisabeth Longuenesse, chercheuse, Joëlle Marelli, traductrice, Khadija Marfouk, ingénieure, Mireille Fanon Mendès France, Michel Morineau, président de la Ligue de l’enseignement de l’Yonne, Frédérique Mozer, élue locale (Verts), Besançon, Madeleine Rebérioux, historienne, Catherine Samary, économiste, Nicole Savy, vice-présidente de la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, Geneviève Sellier, professeure à l’Université de Caen, Pierre Tevanian, enseignant.

 

[4] A. Hajjat, M. Mohammed, Islamophobieop. cit., p. 244-245. Le premier point de la charte du CEPT affirmait ainsi : « C’est au nom des principes universels de liberté et d’égalité que nous refusons la loi interdisant les « signes religieux ostensibles à l’école ». » URL :http://lmsi.net/Charte-des-collectifs-Une-ecole.

 

[5] Cf. « La légende de l’assimilation », in Mohamed-Chérif Sahli, Décoloniser l’histoire, ANEP, 2007, p. 95-118.

 

[6] Cf. Sherene H. Razack, La chasse aux musulmans. Évincer les musulmans de l’espace politique, Lux Editeur, 2011.  Gayatri Spivak résuma ce discours colonialiste dans une formule lapidaire :« des hommes blancs sont venus libérer des femmes brunes des hommes bruns ».

 

[7] Rafik Chekkat, « Collectif Mamans Toutes Egales : la construction d’un « antiracisme » respectable », in R. Chekkat et E. Delgado-Hoch (ccord.), Race rebelle, luttes dans les quartiers populaires des années 1980 à nos jours, Syllepse, 2011.

 

[8] Malcolm X, Le pouvoir noir, Ed. La découverte, 2002, p. 134.

 

[9] Amar Ouzegane, Le meilleur combat (1961), préface d’Abdelkader Djeghloul, éditions ANEP, Alger, 2006, p. 35.

 

[10] Malcolm X, Le pouvoir noir, op. cit., p. 152-153.

 

[11] Mounir Chafik, L’Islam en lutte pour la civilisation, al Bouraq, 1992, p. 153-154.

 

[12] Malek Bennabi, « L’idéologie », Conférence donnée à Alger le 24 février 1964, in. Les grands thèmes, El Borhane, 2005, p. 76.