Études et analyses

L’ ISLAM ET L’ HOMME /Talal Shubailat / Partie1 /J.M 13

ISLAMLa signification du terme Islâm qui provient du verbe aslama est “s’en remettre, s’abandonner à Dieu”. C’est un engagement de l’homme tout entier, une attitude à l’égard du Créateur et, partant, des créatures pour retrouver un état de pureté originelle et tendre vers une union sans tâche.

 

L’Islam permet à l’être humain d’attester sa capacité innée de reconnaître ce qui le relie à Dieu. Alors que toute la création célèbre les louanges du Créateur, jusqu’à l’oiseau qui « étend ses ailes ou l’arbre qui projette son ombre sur le sol », seul l’être humain est « capable de Dieu »: il existe au tréfonds de lui-même la possibilité de s’en approcher, de témoigner de la confiance en Son amour et Sa miséricorde. Si la Création toute entière Le glorifie, c’est-à-dire fait acte d’Islâm en obéissant à la loi de son être propre, seul l’être humain est libre de jouir de la dignité que lui est conférée par la responsabilité d’être “lieutenant de Dieu”, calife d’Allah, sur la terre, et de coopérer ainsi à l’œuvre de Sa volonté sainte.

 

L’être humain est constitué par un corps physique, émotif et psychique qui s’articule autour d’une charpente osseuse soutenue par des muscles et délimitée de son environnement par la peau. Celui-ci est structuré par cinq instruments de connaissance (vue, ouïe, odorat, goût et toucher) ; cinq instruments d’activités : procréation, excréction, parole, marche et habilité manuelle ; et enfin cinq instruments de force vitale correspondants à ses différentes fonctions : cristalisation, assimilation, élimination, métabolisme et circulation (digestive, sanguine, lymphatique, nerveuse et énergétique). Cet agrégat est composé par des vagues d’énergie kinetic et de particules matérielles d’énergie potentielle, le tout étant équilibré par la conscience subjective – cet ego qui utilise les organes des sens pour ce projeter dans le monde extérieur pour expérimenter ses objets. Le corps est le vehicule de l’ego, son instrument pour la gratification de ses sens. L’ego se retire dans son havre chaque soir durant le someil quand il est fatigué de vagabonder à l’extérieur. L’Esprit divin, qui englobe tout le Manifesté et le non-Manifesté, demeure, par contre, tout le temps à l’intérieur de l’être humain, insouflant vie au corps et conscience à l’ego.

 

L’homme nait libre et jouit pleinnement  de cet état et qualité d’être entre le moment de sa naissance et celui où son moi commence à s’affirmer comme une individualité séparée – cet état qui précède l’instant quand il commence à être conscient de la dualité qui caractérise l’existence terrestre : santé et maladie, plaisir et douleur, gain et perte ; penser en terme de gauche et droite, bon ou mauvais , faire ou ne pas faire ; accepter ce qu’il aime ou rejeter ce qu’il déteste –  un instant situé entre les âges de deux à trois ans. Quand l’être humain commence à affirmer son individualité séparée, il devient alors limité dans son monde à trois dimensions spatiales dont la matière leurs résiste. Il devient prisonnier de la partie frontale de son cerveau qui ne peut appréhender que la vérité relative par l’imagination et l’intellect – cette intelligence rationnelle qui conduit à une connaissance intellectuelle et dont le propre est de séparer, d’abstraire, de définir, de conceptualiser pour chercher à expliquer et par la suite inventer et créer des liens nouveaux entre les choses, d’analyser, mais malheureusement pas d’unir.

 

Or, c’est seulement  par l’intelligence intuitive, formée par le cerveau central (le thalamus) et le corps, que la vérité absolue peut être appréhendée ; et cette intelligence ne peut se développer qu’avec l’effacement de soi, l’aslama, le «s’en remettre, s’abandonner à Dieu», qui permet l’expansion de l’être et la dilatation de sa conscience dans le continuum de la Conscience Suprême sans début ni fin. Aslama  permet à l’être humain la perception de l’homme en tant qu’ensemble sans opposition ni relativité, une interdépendance, un élément qui se mue en un autre élément, et ainsi de suite . . . à l’infini. Aslama implique le développement de l’intelligence intuitive et l’épanouissement de l’individu à travers la culture : l’activité poétique et les arts qui transforment l’information en connaissance, la connaissance en sagesse, et la sagesse en savoir-vivre – en un art de vie.  Aslama permet l’harmonisation (al-tawhid) de l’être humain à l’intérieur de lui-même et avec son environnement ; c’est entrer en communion avec tout l’univers et avoir la conscience la plus parfaite de ce que l’on est. C’est sortir l’ego de la conscience inscrite sur l’écran de la dualité vers la Conscience Unique, Suprême, Universelle, Omnisciente et Eternel. Ceci implique de cesser de courir après les mots et se tenir à la lettre, d’apprendre le demi-tour qui dirige la lumière vers l’intérieur pour illuminer notre vraie nature, pour expérimenter la réalité sous-jacente à tout en quittant son mental : idées, souvenirs, concepts ; faire silence et s’ouvrir à l’Esprit. Aslama permet au pratiquant de développer en lui l’intelligence du cœur tout en l’animant de cet Esprit de Sagesse et d’Amour, seul capable de construire un monde plus vrai. Et, s’il reste en parfaite union avec cet Esprit, alors non seulement l’unité se fera en lui, mais il oeuvrera pour un monde de paix et d’amour.

 

Etre Musulman, s’engager dans aslama, tendre vers Dieu implique donc une pratique/réalisation qui pose les fondements d’une vie irréprochable consistant à être libéré de l’envie, de l’avidité et de la recherche du pouvoir, qui sont des causes d’inimités. On ne s’en libère pas par une action volontaire, mais en en étant conscient du fait qu’on se connaît. Pour pratiquer/réaliser l’Islam la liberté est indispensable. Il ne saurait être question d’être Musulman d’abord et de trouver ensuite la liberté. L’homme nait libre et la liberté est le premier mouvement d’aslama. Elle n’est pas une entreprise publique à laquelle on puisse participer en y apportant sa prière. Elle se tient à l’écart, toute seule, toujours au-delà des frontières du comportement social – car la liberté ne réside pas dans les objets de la pensée, ni dans ce que la pensée a assemblé et qu’elle appelle la vérité. L’Islam est la négation absolue de toute la structure de la pensée. Dieu est une totalité, une universelle liberté, au-delà des conditions. Et c’est par l’approche apophatique, la négation, que son affirmation est faite. C’est la négation faite dans la première partie de la profession de la foi musulmane (al-shahada) : « la illaha illa Allah », point de divinité si ce n’est Dieu. Allah est l’Absolu, l’Impénétrable (As-Samad). Ainsi c’est à l’Absolu que doit être rapporté tout ce qui est relatif, et c’est précisément ce que permet cette approche apophatique.

 

En créant l’homme à son image, Dieu lui a accordé le don d’être son lieutenant (calife) sur terre et de participer ainsi à sa création. Le Coran l’atteste comme suit : « Le Miséricordieux fait connaître le Qur’ân, crée l’humain, lui enseigne l’expression » (Sourate al-Rahman) ou «  Appelle ton Rab, le Magnanime, qui instruit par le calame, et lui a enseigné ce qu’il ignorait » (Sourate al-‘Alaq). Pour arriver à l’existence l’homme doit commencer par contempler l’univers, c’est à dire entrer dans la religion d’Abraham (al-dine al-Hanife), et écouter la voix de l’existence : la voix silencieuse, le silence du cœur (sakinat al-qalb). Il est ensuite placé au sein de la langue et du discours qui lui sont préexistants avant d’assumer son rôle de  lieutenant (calife) de part le pouvoir investit en lui par Dieu, celui de nommer, donc de faire exister les phénomènes, les formes/couleurs, dans son champs de conscience. L’homme crée le nom, il peut poétiser : la poésie lui permet d’exprimer ce qui est impossible à exprimer. De plus, l’homme peut participer au mouvement Terre-Ciel, à l’art, en créant des formes sonores et plastiques de plus en plus sublimes, donc plus ouvertes, plus libres. La poésie et l’art permettent à l’homme d’exprimer son aspiration à la liberté, d’affirmer son identité, de donner un sens, à travers la verticalité, al-istiqama, le chemin ascendant, la poussée antigravitationnelle qui lui permet de se mettre debout, à ce qui lui est révélé par le mouvement Terre-Ciel : ce sont les seuls moyens pour améliorer sa vie.

 

L’art qui est au cœur de l’enseignement du Coran et du Prophète consiste à établir la relation Terre-Ciel par la rectitude, al-sirata al-mustaqim (Sourate al-Fatiha, verset 6), pour permettre à l’homme debout, qui a germé comme des plants, de participer à la création. Au cœur de cet esprit existe une profonde gratitude (al-hamdu lil Allah) pour avoir pris une forme humaine qui a l’unique caractéristique de pouvoir se redresser, se mettre debout ; gratitude aussi de recevoir à chaque instant notre vie de tout l’univers, par l’air que l’on respire, l’eau que l’on boit, la nourriture, et tout ce que l’humanité nous apporte. C’est cet esprit de gratitude qui nous fait tenir droit, debout, poussant le ciel avec la tête et la terre avec les pieds, pour rien, sans but ni esprit de profit qui serait contraire à l’effacement ou la soumission de soi-même à Dieu. Ainsi la prière ou présence à Dieu commence par la lecture de la Fatiha dans la posture debout, invoquant le « nom d’Allah : le Clément, le Miséricordieux » (verset 1) pour tout de suite exprimer la gratitude, « Louange à Allah, Rabb des univers ; le Clément, le Miséricordieux, souverain au jour de la Créance » (versets 2-5), puis professer que « Toi, nous t’adorons, Toi, nous te sollicitons » (verset 5), avant de Le prier de nous tenir droit, dans la rectitude, « Dirige-nous sur le chemin ascendant (al-sitata al-mustaqim)… » (verset 6). Au fur et à mesure que l’aspect corporel de la prière se déroule, la gratitude sera exprimée à chaque fois que l’orant retrouve la rectitude de cette station debout.  C’est une posture qui comporte une énorme signification métaphysique pour le caractère sacré de l’état humain car la verticalité, la rectitude, essence de la religion, évoque le rang de l’existence éternelle (Baqâ’a) et permet à l’orant, au soumis, de devenir le lieutenant de Dieu, calife d’Allah, sur terre.

 

L’Islam n’est pas un raisonnement, ni une théorie, ni une idée. Ce n’est pas une connaissance à saisir par le cerveau frontal ; c’est uniquement un état et une qualité d’être qu’on atteint par l’intelligence intuitive à travers une pratique – une pratique de al-shahada, de la prière, du jeûne, de la purification des biens et du pèlerinage, et complémentée par celle des arts et voies spirituelles. C’est une pratique tendant vers l’effacement grandissant de soi et, ultimement, l’oubli de soi-même pour être en unité avec toutes les existences. C’est la recréation de soi-même et la compréhension du vrai soi ; ce n’est pas une austérité ni une mortification ; c’est le véritable accès à la paix et la liberté. C’est une pratique qui engendre la véritable révolution orientée vers l’intérieur, vers notre esprit, menant à une profonde vision dont nous ne pouvons atteindre l’essence par la seule pensée logique. Elle permet un retour à la conscience cosmique qui inclut tout, l’ultime conscience au-delà de l’espace et du temps, la conscience inexprimable par le langage, indéfinissable par les catégories, l’unité de l’objectif et du subjectif. C’est la Lumière totale, l’illumination sans obstacle dans toutes les directions, l’énergie fondamentale éternelle qui emplit tout le cosmos, la vraie liberté : c’est Dieu.

 

La pratique sous-entend un comportement (suluk). Comme le vent actualise l’air, al-suluk actualise la foi qui est le sentier de la vie spirituelle, la racine de toutes les religions, la conscience vivante du Dieu intérieur, le sixième sens, le sens de l’invisible. C’est un comportement qui recherche l’istiqama, la rectitude, dans un esprit de khushu’ – sans but ni intention de profit, sans rien attendre pour soi – et ce dans une attitude, une orientation, tendant vers l’infini.

 

La pratique des cinq piliers de l’Islam mène à l’observation de son propre esprit à travers un apprentissage du geste juste qui demande une certaine discipline, et non le conformisme que la plupart des disciplines sont censées exiger. Là où il y a du conformisme, de l’obéissance, de l’imitation, de la répétition, il n’ y a jamais d’apprentissage, on ne fait que suivre. La discipline implique l’apprentissage, apprendre sur l’esprit très complexe que l’on a, sur notre vie quotidienne ; apprendre sur les relations avec les autres, de sorte que l’esprit soit toujours souple, actif, plein d’énergie pour apprendre à partir de nos propres actions car nous sommes entièrement responsables de nos actes et du fait d’apprendre à partir d’eux.

 

La pratique des piliers de l’Islam ainsi que les innombrables arts et voies spirituelles – du tir à l’arc, du sabre, du thé, de l’arrangement floral, de l’harmonie, de la souplesse, de l’énergie, du son, de l’esquive, de la calligraphie, de la sculpture, de la danse, des tambours, de fabriquer un masque de théâtre ou un sabre, de tisser, de peindre, de respirer, etc. – orientent l’esprit dans la discipline consistant « simplement » à faire tranquillement une action. Ceci implique la présence des quatre vertus de l’harmonie, du respect, de la pureté et de la sérénité dans toutes les opérations, à toutes les étapes, et dans tous les aspects de l’exécution de chaque discipline.

A suivre