Études et analyses

« Le pipe-line de la trahison ou le biberon qui allaite les traitres »/Abdelatif SIFAOUI /J.M 13

BENNABI2Le 09 mai 1969, Bennabi, note « je suis certain que la haine bestiale que je sens autour de moi ne s’éteindra pas même après ma mort. Je sens qu’après ma mort, Mr X cherchera la moindre trace de mes écrits (surtout les carnets dont il connait l’existence), même dans les tripes de mes enfants pour effacer toute trace de ma pensée ».M.B

Ces carnets, dont fait allusion Bennabi, au nombre de 19, couvrent la période de février 1958 à juillet 1973.

Il est important de préciser, que seulement, la moitié des notes contenues dans les carnets, a été publiée.

L’autre moitié, a été jugée, sans lien direct avec sa vie ou sa pensée, selon Mr Boukrouh.

Ces écrits nous enseignent beaucoup, sur la vie et la pensée de Malek, avant et  après son retour en Algérie.

Cette phase de sa vie après son retour, sera marquée, par les tentatives répétées et savamment orchestrées, pour l’isoler et le marginaliser.

Il résiste, en continuant à écrire, et en instituant un séminaire à son domicile, acceptant amèrement sa destitution en tant que Directeur de l’Enseignement Supérieure et la suspension de ses contributions à la presse.

Le pipe-line de la trahison ou le biberon qui allaite les traitres est le titre de la préface, probablement d’un projet de livre, trouvée dans les archives de Bennabi, dont le sort reste inconnu à ce jour. Nous savons grâce au témoignage de sa fille Rahma, que son père était hanté par l’idée, que ses écrits non publiés, étaient en danger.

Elle raconte : « Un jour, en effet, je devais accompagner mes parents pour aller remettre des papiers de mon père à un ami sur. Je me rappelle mon père debout, surveillant les moindres gestes de ma mère pendant qu’elle cousait un sac en tissu où il avait rangé les documents qu’il était obligé de déplacer d’un endroit à un autre pour les sauver ».R

Il rapporte lui-même dans ses mémoires, au début de la troisième partie, dont il donna le titre de « L’écrivain », qui est un de ses textes inédits ,certains faits qui corroborent le témoignage de sa fille et qui montrent que non seulement ses œuvres étaient menacées mais en plus sa vie elle- même était en péril, il écrit en l’occurrence « je reprends, après un an, la rédaction de cette narration de ma vie dont les deux premières parties (l-étudiant et le paria)ont été achevées l’an dernier, Le manuscrit de ces deux parties est actuellement entre les mains du cheikh Chibane et du cheikh Brahim Mazhoudi qui ont insisté pour garder cet écrit que je voulais détruire… alors que toute la police colonialiste y compris des prêtres catholiques, voulait m’acculer soit au suicide qui aurait mis fin à mon œuvre, soit à un acte de violence qui aurait servi de prétexte à mon exécution sommaire… ».B

D’ailleurs, il ne s’agit pas de la seule préface retrouvée, dont le livre lui correspondant, reste introuvable, ou pas clairement identifié.

Ainsi, le 10 janvier 1951, il rédigea, une préface de huit pages, intitulée « Lecteur musulman, mon frère et mon ennemi!, sur laquelle nous reviendrons, dans un prochain article.

L’intérêt de cette, préface, « le pipe-line de la trahison ou le biberon qui allaite les traitres », vient du fait, qu’elle à été rédigée, quelques mois seulement avant sa mort, puisqu’elle date du 10 février 1973.

Nous reproduisons ci dessous, les extraits disponibles, de cette préface, qui sont très révélateurs des traits caractéristiques de cette personnalité, qualifiée, à juste titre, de personnalité hors du commun.

Il écrit :

 « J’ai franchi le seuil de ma 68 ème année…j’ai franchi la ligne des chances de vie que la statistique accorde à un homme même dans un pays développé.

Je dois donc normalement m’attendre à mourir un jour ou l’autre. Cette perspective ne me fait ni chaud ni froid. Sauf quand je pense à mes filles, trop jeunes encore pour se passer de leur père, ou bien quand je pense à mon œuvre que je laisserai inachevée à cause des traitres qui, depuis que j’ai mis définitivement dans le monde arabo-musulman au Caire en 1956 ,m’ont enlevé tout moyen de travail, y compris le sommeil, Naturellement, je connaissais déjà les traitres et les traitrillons d’Algérie et du Maghreb depuis mes années d’études à Paris, Mais j’ignorais encore l’échelle de la trahison, sa nature, sa topographie et sa psychologie dans la société arabe et musulmane, surtout dans sa classe intellectuelle et parmi ses hommes politiques…Je vois comme un pipe-line réunir les capitales arabes…Ce pipe-line est une de biberon où Tel-Aviv, Paris et Washington mettent la ration quotidienne qui nourrit la trahison (des capitales musulmanes)…J’ai eu affaire à toutes cette franc-maçonnerie de la trahison, sur toute la longueur du pipe-line ou presque. Et je sais que je lui dois, même en ce moment, alors que mon horizon est bouché ,que mes filles sont menacées de perdre leur toit…Alors, ce serait injuste, n’est-ce pas, si je dois laisser mon œuvre inachevée, que je ne puisse pas au moins, avant de quitter cette terre, dire quelque chose, même de très succinct, sur ces frères de lait qui font le même travail, remplissent les mêmes missions de Tanger à Djakarta pour la gloire d’Israël…Aujourd’hui, alors que toute l’Histoire musulmane est un tissu de trahison personne n’a encore songé à consacrer un livre aux traitres. Ce serait injuste de laisser un pareil trou dans nos lettres et dans mon œuvre, une œuvre dont l’auteur se targue, à juste raison, d’avoir été le seul qui ait consacré un livre à la lutte idéologique.

Il faut bien, me semble-t-il, combler cette lacune avec quelque chose qui, d’une part, soit digne de cette œuvre et, de l’autre, comme l’anathème contre les tristes héros dont même les sinistres journées de juin 1967 et celle du Bangladesh n’ont pas ébranlé le pouvoir dans le monde musulman. Dans les terribles conditions où je travaille, alors que je risque même l’expulsion de mon logement au moindre ordre d’une ambassade étrangère, mon entreprise peut s’arrêter à cette simple préface. Dans ce cas, quelqu’un l’achèvera peut-être un jour en s’aidant de mes carnets et de mes manuscrits ».Fin de citation.

En lisant ce texte, on ne peut s’empêcher, de se remémorer, cette phrase lourde de sens de Malek Bennabi, affirmant, dans son célèbre et monumental livre, (la lutte idéologique dans les pays colonisés), je cite

« Il y a des vérités qui ne peuvent être rapportées qu’à titre posthume par les morts, ensevelis sous terre, protégés ainsi par le trépas… »

Dans ce même livre, qui le considéra ,comme une «Tentative de concilier le devoir du silence et celui de parler », il asséna cette vérité à savoir que Benbadis était le « grand combattant du front idéologique », ainsi les lignes de démarcation, le fil conducteur de sa pensée et de ses œuvres sont nettement affichées, n’en déplaise à certains qui se considèrent comme les continuateurs de son œuvre et qui n’ont pas eu la décence nécessaire pour un minimum de retenu en caricaturant la vie et la pensée de Malek Bennabi sous le titre tendancieux « L’islam sans l’islamisme, vie et pensée de Malek Bennabi », et en faisant l’amalgame dangereux, et dénué de tout fondement objectif, entre terrorisme et islamisme.

Il est malheureux de constater, que cette masse importante, d’informations contenues dans ce livre, dont certaines sont du domaine de l’inédit, puisées dans les archives, du grand auteur, soient exploitées de la sorte, alors que tous les ingrédients étaient réunis pour faire de ce livre l’ événement culturel de ces vingt dernières années , un best-seller, un véritable et sincère hommage à l’œuvre et la pensée de Malek Bennabi.

Il doit être clair, que toute confusion entre Islam et islamisme est dangereuse, inacceptable et relève de l’aberrance la plus caractérisée, il n’en demeure pas moins, qu’il en est de même pour toute confusion entre Islamisme et Terrorisme.

                                                                                                                                                                    A.S.

Sources bibliographiques:

– « La lutte idéologique » Malek Bennabi, traduit de l’arabe par N.Khendoudi, Edition El Borhane.

– « L’Islam sans l’islamisme », vie et pensée, de Malek Bennabi – Nour-Eddine Boukrouh. Edition Samar.