Études et analyses

MOHAMED LE SAINT /Malek Bennabi /J.M 13

BENNABI3Une nuit de Ramadan, vers 610…«Qui te dira ce qu’est la nuit du destin! La nuit du destin est plus féconde que mille mois (ordinaires): les anges et l’esprit descendent, porteurs des décrets de leur Seigneur»1.Mais la tradition dit que le mois était à son déclin. La nuit était épaisse sur la terre des hommes: l’esclave n’avait pas de soutien, la veuve et l’orphelin n’avaient pas de protecteur. Soudain une lumière. Les Anges et les saints seulement pouvaient la percevoir.

Elle illumine le visage dramatique d’un homme qui tombe évanoui. Dans un corps nimbé gisant au bord d’un précipice, l’Esprit et les Anges imprimèrent, un décret divin: le sceau de la prophétie, ou «sceau des Prophètes».Il y a de cela des siècles. La tradition commémore, chaque année, la nuit du destin «qui répand la paix (sur la terre) jusqu’à l’aurore»2.Une image auréolée d’une suprême lumière, un nom ceint d’une suprême gloire sont passés, de génération en génération dans la mémoire des hommes. Mais où commence le sentier dérobé qui conduit l’homme obscur vers son prodigieux destin, comme jadis Moïse au «buisson ardent»3 et Jésus aux eaux du Jourdain où la blanche colombe vint se poser sur son épaule4.Les historiens et les sociologues, ces contemplateurs de l’ordre temporel, ne connaissent que les noms encadrés dans l’Histoire, ne voient que les choses qui baignent dans la lumière naturelle.

Le sentier qui conduit l’humble pâtre à la suprême investiture est voilé à leurs regards. Les mystiques ont des regards qui voient mieux dans l’invisible domaine d’où surgissent les grands noms de l’Histoire. Ils nomment «sainteté» le sentier qui n’a pas de nom dans la langue des historiens et des sociologues qui connaissent, cependant, la religion, le lien, la loi. Mais une société où les rapports ne sont pas formulés, une société sans «loi» peut se convenir. Tandis qu’une société sans «amour», c’est une société où les rapports sont annulés, une société impossible. Le monde est aujourd’hui écrasé, étouffé par ses lois. Ce qui prime, c’est ce qui affirme le rapport de l’homme avec son prochain dans la réalité, et non ce qui le confirme dans l’ordre théorique. Ce qui prime c’est l’esprit et non la lettre, le cœur qui crée, qui donne et non la raison qui calcule, qui soupèse. L’amour, l’esprit, le cœur, le regard intérieur de l’homme, son effort au-dessus de son humanité charnelle: c’est l’ordre spirituel. La loi, la lettre, la raison, le regard extérieur qui juge le prochain: c’est le monde temporel. Deux critères et deux portraits. Une société primitive qui n’a pas encore découvert ses valeurs morales, une société décadente qui a perdu les siennes attachent toutes les deux au Prophète le portrait d’un porteur de loi. Toutes les deux n’ont pas le sens de la sainteté, l’une attend une loi, l’autre veut garder la sienne. Dans toute société décadente, le «faqih», le légiste est roi. En fait, on oublie que la sainteté est plus essentielle que la formulation d’une «loi» puisqu’elle constitue un attribut commun à Dieu, dans toutes les religions monothéistes: «kadaratu-el-Lahi».Il ne s’agit pas de considérer le visage d’un Prophète d’après ce que les hommes ont voulu en percevoir, mais d’après ce qu’il a dans sa nature et ce qu’il apporte réellement. Le rôle d’un Prophète n’est pas uniquement celui d’un porteur de loi, il apporte plus que ceci. Quand l’homme obscur est appelé à la suprême investiture, c’est le saint qui endosse le prophète   pour assumer la suprême charge de la sainteté: souder l’humain au divin, le temporel au spirituel, mettre l’amour dans la loi, l’esprit sous la lettre, tourner la lumière du dedans vers les ténèbres du dehors, projeter l’ordre céleste dans le chaos terrestre. Ce fut cela la mission de Mohammed, en qui l’homme saint endossa le Prophète, la nuit du destin. D’ailleurs, quand il fit part de sa prodigieuse aventure à son épouse Khadîdja, celle-ci ne reconnut pas en lui le prophète, d’après un quelconque miracle, mais d’après le critère de sainteté.-Oh! Aboulquacim, lui dit-elle, n’es-tu pas l’amin, le véridique? Toi qui ne trompe pas, comment Dieu pourrait-il te laisser tromper? N’as-tu pas respecté tes parents, nourri l’affamé, vêtu celui qui était nu, aidé le voyageur, protégé le faible? Mohammed suivait le chemin de sa sainteté depuis sa jeunesse. Nous le trouvons, adolescent de 16 à 17 ans mêlé à un épisode sur lequel la tradition musulmane n’a jamais fait assez la lumière: un épisode qu’une chronique de l’époque désigne sous le nom de Hilfiel-Foudhoul.

C’était une conjuration de jeunes Mecquois qui s’étaient donné pour mission de défendre l’étranger, l’esclave et l’opprimé contre la «loi» tyrannique de Quoreich. C’est cet amour du prochain qui est le trait essentiel de Mohammed. Plus tard, devenu porteur de la «loi» révélée, il jugera, néanmoins, d’après la loi d’amour. Jésus ne condamnera pas la pécheresse, la Samaritaine, que les Pharisiens accusaient devant lui, pour la faire condamner d’après la «loi».Mohammed ne condamnera pas le pécheur qui s’accusait, devant lui, en signe de repentance. C’est dans une rue de Médine qu’il rencontre ce pécheur repenti. Mais, tant qu’il le pourra, le Prophète passe son chemin en faisant la sourde oreille aux cris du pécheur. Cet amour du prochain va même aux ennemis déclarés de l’Islam. Parfois, le Coran semble faire une mise au point, non pas sur la légitimité de cet amour, mais sur son efficacité: quand Mohammed implore la clémence du ciel sur ces ennemis, Dieu répond: «Que tu implores pour eux (Ma) clémence ou non, ils ne veulent pas revenir de leur erreur»5. Ces traits de sainteté abondent dans son enseignement, même dans le détail le plus intime de sa vie privée. Son enseignement précise par paraboles les «valeurs islamiques» qui ne sont pas du domaine du dogme, de la loi. Abou Daoud2 rapporte la parabole de «la pécheresse qui a gagné le salut en étanchant la soif d’un pauvre chien». D’ailleurs le Coran met l’accent sur ce qui constitue le trait de sainteté et le distingue de la simple dévotion. Il semble ainsi désigner au croyant deux voies mais en désignant celle de la sainteté comme «un chemin montant», une ascèse:«N’avons-nous pas montré à l’homme les deux voies qui s’ouvrent devant lui? Mais il n’a pas voulu prendre le chemin qui monte. Qui te dira ce qu’est le chemin montant? C’est l’affranchissement d’un esclave, ou bien de donner de la nourriture, un jour où l’homme a faim, à un orphelin qui est un proche parent, ou à l’indigent qui gît dans la poussière». (XC:11-16). Aux dévots de toutes les époques pharisiennes, aux «fqih» des sociétés décadentes, à tous ceux qui voient le Prophète sous les traits d’un simple porteur de loi, le Coran adresse, encore, cette apostrophe virulente: Malheur à ceux qui prient en faisant de leurs prières une simple ostentation et refusent de petits actes de bonté».(CVII: 1 -7). A la veille de «la nuit du destin», la pensée musulmane va coin-mutiler dans le souvenir d’une figure nimbée de lumière éternelle. Nul ne doit oublier que c’est la figure d’un saint parvenu à la suprême investiture en suivant «Le chemin montant» semé d’épines et «de petits actes de bonté».

                                                                                                                                                              M.B.

Luat-Clairet, le 18 Ramadhan La République Algérienne, n° 232 du 17 Juillet 1950.

Mondialisme/Malek bennabi/Articles de presse réunis, annotés et préfacés par Abderrahmane Benamara,

1 Sourate XCVII, versets 2-4. (ndp),

 2 Sourate XCVII, verset 5. (ndp),

3 Moïse parla à Dieu au travers d’un « buisson ardent ». (ndp.),

4 Signe de son élection en Christ (ndp),

5 Le pacte des vertueux. (ndp).