Études et analyses

Lebeik ! Les invités d’Allah à Mekka / Saber El Maliki

EL HADJPérégriner sur la terre sainte fait pencher le cœur de tout musulman depuis l’instant où Allah (ST) a exaucé la prière de notre père Ibrahim (AS) : « Ô notre Seigneur, j’ai établi une partie de ma descendance dans une vallée sans culture, près de ta Maison Sacrée ; Ô notre Seigneur afin qu’ils prient ; Fais donc que se penchent vers eux les cœurs d’une partie des gens ; et nourris-les de fruits ; peut-être seront-ils reconnaissants? » (Ibrahim :35,39).

Un point de passage !

Au commencement fut ce lieu, cette terre assignée depuis la nuit des temps à héberger la Maison Sacrée, « El Beit El Atik », vers où Ibrahim (AS) avait été guidé afin qu’elle se peuple de croyants. Un coin de terre qu’Allah (ST) a voulue ingrate pour la nature verte et éprouvante pour l’homme. Un lieu aux reliefs lunaires et aux horizons inhospitaliers. Un lieu qui déçoit autant les archéologues que les iconolâtres de tout bord, quant au fait que son seul attrait est le dépouillement et l’abnégation. Comment ce lieu a pu rentrer dans l’histoire de l’humanité sans avoir d’attributs comparables à ceux de contrées du monde, convoitées pour leurs richesses naturelles et leurs positions commerciale et martiale stratégiques?

Ce que l’on pourrait retenir de la place de ce lieu, c’est qu’il n’était qu’un point de passage, parmi d’autres, dans ce vaste désert qu’est la péninsule arabe. Ce que l’histoire nous rapporte, c’est qu’il serait le lieu de rencontre de nos aïeux Haoua (AS) et Adam (AS). Est-ce à cet endroit que l’alliance avec Allah (ST) fut renouée après la désobéissance fatale de nos deux parents lors de leur présence au paradis ? La où se trouve l’emplacement de la Kaaba, serait-il le lieu de la première prière, « Salat », effectuée par nos deux parents après qu’iles aient mis les pieds sur la terre?

Est-il important pour le fidèle de chercher réponses à ces questions et à d’autres similaires ? Nos premiers savants, comme « El Tabari », se sont aventurés à répondre à ce type de questions en compilant les versions israélites et gréco-indiennes sur le début de l’histoire humaine. Pourtant Allah nous éclaire sur le sens du choix de ce lieu : « La première Maison édifiée pour l’humanité est celui de Bacca; bénie et une bonne direction pour l’Univers. En ce lieu, il y a des signes évidents; la station d’Ibrahim. Quiconque y entre, lui sera accordé la paix. Les gens doivent à Allah d’observer El Hadj dans sa Maison, s’ils en ont les moyens. Quant à ceux qui mécroient, Allah se passe de l’Univers» (Alou Imrane : 96-97).

Une station transcendante

Le décor est ainsi planté ! Nul autre lieu ne pourra l’égaler après que notre père Ibrahim (AS) revivifia sa dimension transcendante. Mais c’était sans compter avec l’errance humaine et l’ignorance conjoncturelle, qui ont finies par ensabler Mekka sous l’effet de cultes charriés par les transhumances mercantiles et le glaive et la cupidité du dominant.

« El oued El Moqadess » au Sinai, (Taha : 12), où notre prophète Moussa (AS) ne devait se présenter que pieds nus et où il s’adressa à Allah, n’a pas eu la postérité qu’on pourrait lui prétendre. El Qods, autre lieu saint, gravite à bonnes distances temporelle et spatiale de Mekka, mais sans lui ravir l’attrait originel, ni l’illumination intemporelle. La lumière de l’effet d’El Qods sur l’humanité reflète l’incandescence de Mekka, comme la lune reflète la lumière du soleil. Tout est question d’équilibre, de juste mesure, comme l’est le cosmos (El rahmane :7-9)). Le voyage nocturne d’« El Isra » et d’« El Miaaraj » témoigne, pour les croyants, de ce lien satellitaire entre ces deux sanctuaires de l’humanité. Le basculement instantané de la « Qibla », pendant que notre prophète Mohamed (AS) priait, est le second signe de ce continuum transcendantal entre ces deux pôles du monothéisme.

Des vestiges d’un passé monothéiste, des lieux de substitution et des succédanés folkloriques sont érigés un peu partout dans le monde. Ces vestiges jonchent l’histoire sans avoir fait long feu sur le plan spirituel, ni urbanistique. L’un de ces allumés connus de l’histoire était Abraha l’abyssinien. Jaloux de la force centripète de Mekka et décidé à la détruire, il subit un revers que le saint El Coran immortalise. Rappelons qu’à l’époque, Mekka était un centre prospère du paganisme, une foire commerciale cosmopolite et  lucrative. Alors comment Allah (ST) défend-t-il un lieu dévoué à l’idolâtrie ? Abdelmotalib, descendant d’une lignée de serviteurs de pèlerins, les « banou Hachem », et grand-père de notre prophète (AS), nous enseigne encore aujourd’hui, comment se conduire avec « Beit Allah ». L’aïeul intraitable, apostrophe Abraha en le confrontant au fait que la Kaaba a un maître pour la défendre, « Rab El Beit », contrairement à ses chameaux pillés par son armée, dont il lui réclame la restitution. La suite, nous la connaissons ! De l’aveu de Abdemotalib, El Kaaba ne lui appartenait pas, pas plus à Qoreich, ni à tous ceux qui se sont succédés sur cette terre sainte à nos jours. Dans la sourate « L’éléphant », et en écho avec la prière de notre père Ibrahim (AS), Allah (ST) scelle le destin invincible de cette terre qui ne doit à personne. Comment ? Il suffit de relire la sourate « El Fil ». Les acteurs de la scène du «jour de l’éléphant » sont indéfinis, sauf « Rab El Beit ». Au mieux, l’agresseur est identifié par sa bête, « Sahib El Fil » et son destin livré à l’impact de mottes de glaise lancées par des volées d’oiseaux « guidés ». Nul place à un homme providentiel, ni à un héros ou une tribu légendaires.

La proto-révolution mentale des qoreichites

La période qui avait entourée l’évènement « le jour de l’éléphant » est un tournant dans l’histoire de l’humanité. Tout d’abord parce qu’elle avait coïncidée avec celle de la naissance de Mohamed (SAS), et donc avec l’avènement de l’ère de la dernière révélation, qui contrairement aux précédentes, se formalisa d’entrée par Le Livre, « El kitab ». La seconde coïncidence, qui est le corollaire de la première, est la métamorphose de la structure mentale de l’homme, capable d’accueillir avec abstraction le message divin. Cette ère a été précédée par une sorte de proto-révolution des mentalités des Qoreichites, premiers humains confrontés au message, « El kitab », et dont le fer de lance fut Abdulmotalib.

L’attaque de Mekka par Abraha et sa tentative de détruire El Kaaba était un traumatisme profond qui ébranla les Qoreichites. Depuis, leur rapport avec « Beit Allah » n’était plus le même. Alors que le panthéisme et la superstition forgeaient encore leur esprit, des Qoreichites, à leur tête Abdulmotalib ne regardaient plus El Kaaba de la même manière qu’avant le « jour de l’éléphant », notamment en raison de son délabrement avancé. La question qu’ils devaient se poser est la raison qui aurait poussé ce puissant homme de guerre abyssinien, devenu maître du Yemen « Essaid », à vouloir détruire une battisse en ruine avec des moyens colossaux pour l’époque et démesurés par rapport au but visé ?

Le « jour de l’éléphant » fut une catharsis sur les qoreichites et amena Abdulmotalib à entreprendre la rénovation-transformation de la Kaaba, en faisant le serment d’immoler l’un de ses enfants s’il devait réussir. Ce sermon donna lieu à une des normes de la « Diya », à savoir la valeur d’un homme tué pour 100 chameaux. L’entreprise d’AbduImotalib donna à « Beit Allah » sa forme architecturale actuelle et permit l’accès au puits de Zemzem, enterré depuis des siècles. Mue par des valeurs qui se font rares aujourd’hui, c’est dire de quelle bonne graine il était fait, il exigea que la contribution financière aux frais des travaux doive provenir exclusivement de commerce licite. Si une telle exigence était respectée de nos jours, la « baraka » des pétrodollards auraient suffit à effacer le fléau de la pauvreté qui sévit en terre d’islam. Son petit fils, « El Amin » (SAS) réconcilia les factions qoreichites en déposant de ses mains la Pierre Noire à l’endroit qui lui était destiné depuis toujours. A leur insu, le grand-père et le petit fils, aux destins opposés, rénovent « Beit Allah » et inaugurent ainsi un nouveau cycle civilisationnel, selon Malek Bennabi, que la révélation viendra peu de temps après sceller sa vocation.

En dépit du mérite des « banou hachem » sur Mekka, ils en avaient pour leur grade le « jour de l’éléphant ». Plus tard,  Allah les remet à leur place en les interpellant dans un verset : «  ferez-vous de la charge de donner à boire aux pèlerins et d’entretenir la mosquée sacrée, comparables au mérite de celui qui croit en Allah et au jour dernier et lutte dans le sentier d’Allah ? Ils ne sont pas égaux auprès d’Allah et Allah ne guide pas les gens injustes » (El Thayba 19). Autrement dit, nul ne peut prétendre à un quelconque monopole sur « Oum El Qora », la mère des cités.

Mekka, épicentre du monothéisme

Rendue au monothéisme, le prophète (AS) ne fera pas pour autant de Mekka la capitale du premier état islamique, ni Allah fera d’elle la dernière demeure de son bien aimé, Mohamed (SAS). Les commandeurs des croyants ne feront pas mieux pour cette ville qui semble être éternellement furtive. A la faveur des conquêtes et de la prospérité matérielle exponentielle des musulmans, le centre politico-économique de l’Ouma s’éloignera encore davantage de la terre sainte après le dernier des « khalifes » bien guidés.

 

Nonobstant, quelque soit la distance qui le sépare de Mekka et de la splendeur de toutes les grandes cités musulmanes bâties durant les quatorze siècles, le cœur de l’Ouma n’a pour résonnance affective que pour elle! Allah le confirme dans le saint El Coran : « Et proclame que les gens devront observer le pèlerinage du Hadj. Ils viendront en marchant ou en empruntant toutes sortes de montures. Ils viendront des lieux les plus lointains» (El-Hadj, 27).

Devenue l’épicentre du monothéisme, elle ne fut pas plus à l’abri des dévoyés parmi les musulmans. La ville de Mekka fut la cible des catapultes d’El Hajaj, et la Kaaba abimée, afin de déloger Abdallah Ibn Ezzoubair (RA), le rebelle à la domination de « Benou Oumeya ». Fils d’Asma « aux deux ceintures », neveu de Aicha et petit fils d’Aboubakr Essadik (RA), ce premier enfant musulman, né à El Medina, fera de Mekka un bastion de la contestation anti-oligarchie héréditaire et dévoyée des maîtres autoproclamés des terres musulmanes de l’époque. Ironie du sort, après avoir ordonné à El Hajaj de la catapulter, Abd El Malik ordonne la reconstruction d’El Kaaba et construira le Dôme du Rocher en Palestine. L’armée musulmane de cette époque conquit Carthage et affronta la Kahina. Voulait-il se racheter et ou sommes nous face à une duplicité qui fait encore le lit de tant de malheurs en terre d’Islam ? Le second saccage de Mekka fut exécuté par les Karmates qui s’emparèrent de la Pierre Noire avant de la restituer des années plus tard contre une rançon.

Karbala en Irak, Harar en Ethiopie et d’autres villes musulmanes sont aujourd’hui encore élevées au rang de villes saintes affiliés à l’Islam, alors qu’elles sont au mieux des villes studieuses, au pire, historiquement tragiques. Au sein de « Dar El Islam », nombre de coins perdus s’animent cycliquement autour d’un tombeau, communément appelé « marabout » dans nos contrées. La misère et l’ignorance aidant, les prometteurs de ce type de manifestations folkloro-mercantiles exploitent la crédulité des gens en affublant sans scrupule la cérémonie de «Hadj du pauvre».

El Hadj, baromètre de l’Ouma

Le sermon d’adieu du prophète SAS, lors de son premier et unique hadj, fait du cinquième pilier de l’Islam un évènement historiographique. Le fait que le prophète SAS l’enseigne et le célèbre à l’apothéose de son message, donne à ce rite sa vocation de parachèvement, de couronnement d’une existence.

Peut-on dissocier ce rassemblement de son message, celui que véhicule le dernier sermon du prophète SAS ? L’observation de ce devoir cyclique jauge l’Ouma en communion à l’aune de sa réalité. Le rite, l’espace et le temps sont indissociables.

Ce voyage de la vie, parfois l’unique chez une majorité de fidèles, se prépare comme une expédition vers l’inconnu, vers une grâce qui n’est tributaire que par ce qui l’anime, la certitude d’être parmi les acceptés par Allah. « Mourir en terre sainte mérite le ciel », croit tout musulman. Tous les dangers deviennent alors vains et les périls insignifiants.

Le prophète SAS nous l’enseigne : « le conquérant au nom d’Allah, le pèlerin et le visiteur sont des délégués auprès d’Allah. Ce sont ceux qui ont exaucé son invitation et reçu ce qu’ils ont demandé » (rapporté par Ibn Madja et transmis par Ibn Omar)

Dès que le fidèle réuni les moyens de le réaliser, il devient l’accomplissement de son parcours transcendant! Un accomplissement dialectique dans la mesure où il interroge la singularité du fidèle au travers du commun de l’Ouma et inversement. Obligation canonique, c’est la seule manifestation visible de la communauté de l’Islam, l’Ouma, et l’expression de sa force et de son génie. Cette manifestation ne donne pas plus de légitimité, ni de reconnaissance à ceux qui l’entretiennent matériellement aujourd’hui, pas plus qu’avant au temps de Qoreich (cf El Thayba, 19). Haut lieu identitaire, il invite le sentiment d’appartenance à l’islam dépouillé, voire nettoyé des souillures de la « assabiya » et des autres loyautés secrètes et affichées. Que peut-il rester de ces souillures quant le fidèle se drape de la tenue de la sacralisation, « El Ihram » ? Qu’elle différence verra-t-on quand cette foule uniforme et guidée, accomplisse la circumambulation, la course et la station. La symbolique du Hadj est sans équivoque; le dépouillement est graduel quelque soit les dérogations clientélistes. De la circumambulation inaugurale autour de la Kaaba, à celle de l’adieu, le fidèle passe d’un niveau de renoncement à un autre sans monachisme, ni zèle.

Le rituel est d’une simplicité affligeante pour un esprit sophistiqué, pour autant que le geste, le temps et l’espace soient respectés. « La haraj ! », pas de gène, aimait à répéter le prophète Mohamed (SAS) aux premiers pèlerins de l’Islam pour que cet instant préserve sa singularité plongée dans la multitude. Une multitude que seul l’Islam est capable de réunir et de faire cohabiter dans un mètre carré de terre? Seul l’Islam est capable, hier comme aujourd’hui, de vivifier l’homme et la terre à tout instant et le long des 365 jours. Aucun lieu sur terre ne commande autant de  respect par la grâce d’Allah. Farouchement anti-islam, l’Occident s’évertue toujours à tourner en dérision les mots et symboles relatifs à l’Islam et à leur octroyer une connotation négative, sauf le mot « Mecque ». Ne dit-on pas la mecque de ceci ou de cela, afin d’auréoler un lieu ou une manifestation !

De tout temps, les puissants de ce monde, y compris ceux qui dominaient légitimement ou non cette région du globe, avaient un œil suspicieux sur ce rassemblement au souffle inépuisable. Ni les guerres, ni la misère, ni la colonisation, ni la tyrannie, ni l’insécurité n’ont pu réduire des hommes et des femmes à marquer leur existence par ce voyage. La France coloniale, bien renseignée sur les mœurs des algériens avant 1830, s’est rapidement emparé de l’organisation du Hadj comme moyen de contrôle de masse, faute de pourvoir l’empêcher. Pendant qu’elle pratiquait encore la politique de la terre brulée et la destruction des mosquées, elle étatise son organisation et fait de lui l’un de ses premiers fers de lance de sa politique philanthrope, afin de mieux maintenir les algériens sous sa domination.

La notion de « capacité » à accomplir El Hadj est autant un devoir qu’un droit.  Conformément à ce qui est enseigné et communément admis, le fidèle doit personnellement réunir l’intention et les moyens matériels pour accomplir El Hadj sans léser quiconque de ses ayants droits. Le droit de l’accomplir se heurte, aujourd’hui encore, à des obstacles relativement similaires à ceux que nos aïeux ont affrontés.

 

A suivre….