Études et analyses

L’Islam et l’homme partie 2 / Talal Shubailat

ISLAMLa pratique des piliers de l’Islam ainsi que les innombrables arts et voies spirituelles – du tir à l’arc, du sabre, du thé, de l’arrangement floral, de l’harmonie, de la souplesse, de l’énergie, du son, de l’esquive, de la calligraphie, de la sculpture, de la danse, des tambours, de fabriquer un masque de théâtre ou un sabre, de tisser, de peindre, de respirer, etc. – orientent l’esprit dans la discipline consistant « simplement » à faire tranquillement une action. Ceci implique la présence des quatre vertus de l’harmonie, du respect, de la pureté et de la sérénité dans toutes les opérations, à toutes les étapes, et dans tous les aspects de l’exécution de chaque discipline.

La vertu de l’harmonie, ou paix ou calme, implique la nécessité de se mettre en état de pacification intérieure, calmer toute turbulence en pensant uniquement à ce que l’on est en train de faire, et rien d’autre, en réglant et rythmant sa respiration, en maîtrisant ses gestes et en maintenant, corporellement, la colonne vertébrale droite. Il s’agit de l’harmonie verticale (Terre-Ciel) du corps, de l’âme et de l’esprit à l’intérieur de soi ainsi que de l’harmonie horizontale avec l’environnement immédiat – harmonie avec et entre tous les participants, et harmonie entre tous les éléments et le cosmos. Cela implique une rigueur extrême de la gestuelle pour arriver à la grâce et à la liberté parfaite ; par la domination et la maîtrise de tout le corps, l’âme peut enfin chanter et, dans un groupe, une âme collective prend vie, délivrant chacun de son ego pour s’ouvrir à l’âme du monde. Le pratiquant ne fait plus qu’un avec le monde et là se trouve la paix.

 

La vertu du respect vise à éliminer l’ego, sans renier pour autant à la personne, contribuant ainsi à l’instauration de l’harmonie. Il s’agit ici d’une certaine disposition de l’âme qui induit le respect de l’autre, de la nature, de soi-même et des objets utilisés (plume, sabre, livre, violon, tambour, tapis de prière, sceau d’ablutions, pinceau, piano, etc.). Cela s’exprime aussi bien dans la façon de saluer, de se tenir, que par la façon de « jouer » avec les objets. L’harmonie et le respect sont les antichambres de l’amour au sens cosmique, c’est-à-dire une attitude d’ouverture et de réceptivité à l’autre dans le respect de son être.

 

Quant à la vertu de la pureté, elle est d’abord celle du cœur. « Purifie ton cœur, enlève toute la poussière du monde, chaque jour balaie et nettoie », ainsi parlaient prophètes et sages. Ceci implique le don de tout l’être.  De même que la pensée juste engendre l’attitude juste, la pureté du cœur engendre l’harmonie à l’intérieur et à l’extérieur de l’individu. Le geste devient juste, donc pur, franc et direct, sans bavure, ni remords parce qu’il précède la pensée ; le geste ne suit pas un modèle, ni un idéal fantaisiste projeté par la pensée. L’hésitation fait ainsi place à la spontanéité. La pureté du geste est celle de la trajectoire à accomplir, de l’orientation à suivre, dans la mosquée, le dojo, l’atelier ; sur la scène du théâtre ; et à l’intérieur de soi, pour une attitude de plus en plus juste face à la vie et au divin. S’il y a trouble dans l’esprit ou dans le cœur, le trouble se retrouve au niveau du geste.

 

Finalement, la vertu de la sérénité correspond à l’état où l’âme reste ouverte, sans le moi, contrainte de rien ; c’est un état très lucide et plein d’énergie où l’âme s’étend sur toute chose, anéantissant toute turbulence et dominant l’émotivité. Tout en étant la résultante de la mise en pratique des trois autres vertus, la sérénité dans l’activité les complète pour atteindre la vacuité attentive, la fusion active avec le divin.

 

C’est dans la réalisation à l’intérieur de soi de ces quatre vertus pendant la durée de la prière ou de l’exercice, mais aussi hors de ce contexte et dans la vie de tous les jours, que doit tendre celui qui s’engage dans asslama. Un véritable maître sera celui qui sera capable de rendre présentes et vivantes ces quatre vertus non seulement en lui mais aussi dans le cœur des autres, leur offrant ainsi la grâce de vivre en harmonie avec eux-mêmes et avec tout l’univers, dans une paix totale et joyeuse. Toutes les prières et voies spirituelles sont une ascèse dans laquelle on s’engage tout entier dans la recherche de la connaissance profonde de la vie à l’intérieure de soi, dans la maîtrise du corps physique, émotif et psychique, pour parvenir à une évolution spirituelle amenant à l’état d’éveil où le Divin se révèle à l’être. Chaque Voie (tarîqa) consiste en une discipline dans laquelle celui qui la pratique doit acquérir, par la recherche et l’exécution du geste juste, dans l’attitude corporelle juste, une pensée juste dans un cœur pacifié intégrant en lui les quatre vertus, ainsi que la patience et l’humilité.

 

Vu que c’est bien dans l’esprit, et non dans le corps, que prend naissance l’illusion de l’ego, le corps  retrouve ici énormément de prix comme l’atteste l’appel du Prophet « Enseignez  à vos enfants la natation, le tir à l’arc et l’équitation » – des activités qui requièrent non seulement le developpement de téchniques physiques mais, particulièrement et avant tout, une attitude spirituelle tendant vers l’anhilation de l’ego par le control de la respiration. Nous devons donc protéger le corps et en prendre grand soin parce qu’il est au fondement de tout développement spirituel. Si l’on désire se libérer de la sauvegarde du moi, il faut impérativement préserver son corps, savoir bien l’habiter. Alors que l’esprit a une capacité à créer et détruire des chimères, c’est à partir de tout le corps qu’émane la sagesse dévoilant que le vrai Soi n’est pas un soi. Le corps rend possible la présence de l’homme à Dieu et de Dieu à l’homme. Le corps est l’expression de notre esprit car celui-ci ne peut s’exprimer qu’à travers le corps. Corps et esprit ne peuvent pas être séparés. Le corps nous rend présent, non seulement intérieurement mais aussi physiquement, au monde. Il nous met en situation juste ou fausse, en harmonie ou en opposition, avec notre environnement. Il reflète nos contradictions, nos conflits, nos angoisses, nos peurs, nos souffrances, mais aussi nos joies. Il nous replie sur nous-même dans une crispation parfois douloureuse, une tension parfois forte, et il crée un égocentrisme. Ou, au contraire, il se relâche, crée un laisser-aller, se détend et s’ouvre à une vie meilleure.

 

Ce n’est donc pas un hasard si le Prophète Muhammad nous a conseillé, à titre d’exemple, d’apprendre al-rimaya (le tir à l’arc). Il voulait inciter l’homme, cet unique animal qui se tient debout, à apprendre à éviter que le ciel lui tombe sur la tête en recherchant cette verticalité et souplesse de la colonne vertébrale qui permettra, par l’approfondissement de la respiration, de libérer la circulation de l’énergie vitale, d’élever l’homme debout et digne vers de plus hautes sphères de spiritualité. Le maître d’al-rimaya trouve en effet sa dignité dans la verticalité de sa position. Si sa posture, c’est-à-dire la forme et la force, est parfaite, le mouvement qui la suit le devient aussi. Ceci implique l’attitude d’esprit d’un Musulman, de celui qui se soumet, non pas dans un sens de servitude, mais d’adoration, d’acceptation profonde, avec un esprit de khushu’, sans recherche de but ou intention de profit. Ainsi l’entraînement moral et mental qui accompagne l’apprentissage à la technique du tir à l’arc, ou tout autre art, ne peut consister en règles rigides, condamnées avec le temps à perdre leur signification, mais à développer cette attitude d’esprit, car l’aslama tient pour acquis qu’une attitude correcte produirait inévitablement une action appropriée : Savoir et agir sont une seule et même chose. Si votre esprit est propre et ordonné, vous rendrez aussi votre environnement propre et ordonné. Il s’avère donc que le summum de l’istiqama, auquel le Coran se réfère par al-taqwa, est un comportement basé sur un esprit de khushu’ – sans but ni intention de profit – qui ne peut que mener vers le développement de la poésie et des arts sonores et plastiques (architecture, sculpture, dessin, peinture, calligraphie, musique, danse, chant, théâtre, cinéma, arts martiaux, etc.) qui permettent de vivre dans l’ici et maintenant, de réaliser l’éternité contenue dans le présent.

 

Hélas, malgrès le conseil du Prophète, la place du corps dans la vie spirituelle n’a pas historiquement reçu suffisament d’attention. Ainsi, les relations existantes entre les postures/mouvments de la prière et le processus de respiration (inspiration/expiration) ainsi que les structures, instruments et fonctions du corps ont été, pour la plupart du temps, negligées. Nous n’étudions pas les possibilités offertes à l’homme par son tapis de prière : que peut-il y faire ? Que peut faire un être humain dans un mètre carré ou dans deux mètres cubes, afin d’améliorer sa prière, sa rectitude, istiqama et présence à Dieu ? Nous nous noyons dans un rituel dénaturé et laissons notre agitation mentale nous maintenir loin de la tranquillité de l’esprit. Le rituel se réduit à un conformisme et une imitation qui n’atténuent pas l’emprise des états de conscience successifs et contrastés auxquels notre être est en proie dans sa vie quotidienne. Nos discours et nos actes sont dépourvus de référence au silence : le silence des bruits, le silence des émotions et des pensées, le silence de l’esprit ; au souffle, au rythme, à la sérénité, à la paix de l’âme et de l’esprit ; au présent éternel avec son ici horizontal et son maintenant vertical ; à l’écoute, à l’harmonie, aux phénomènes de la nature. L’enseignement religieux passe par le mental et s’adresse au mental. Le travail à faire se situe toujours au niveau cérébral. Il développe une structure de pensée tout en restant étranger à la vie intérieure. Aucune véritable méthode incluant le corps n’est enseignée ; et le développement des arts s’en est trouvé fréiné.

 

L’art permet à l’homme de rechercher l’harmonie entre toutes ses facultés et avec la nature, de réaliser l’unicité de Dieu (at-tawhid) dans laquelle résident les secrets des choses de la vie. Ce mouvement Terre-Ciel, en créant des formes pour donner des sens, tend vers l’unité du monde à travers les activités du corps et des mains qui libèrent l’homme en absorbant sa volonté de saisir ou de rejeter dans un esprit de khushu’, sans but ni intention de profit. Le mouvement devient grâce, beauté et l’instant inclut l’éternité : al-haraka baraka.

 

Dans les arts et les voies spirituelles la formation n’est absolument pas didactique: on pratique sous l’égide d’un maître et les cours consistent « simplement » à apprendre des gestes. On n’y reçoit aucune leçon de conduite morale ou philosophique. On n’y reçoit d’autre formation « orale » que celle de la pratique des quatre vertus. C’est l’habitude qui est prise dans les gestes de respecter et mettre en œuvre ces vertus qui constitue la formation « philosophique » des disciples de ces voies. Maître et disciple sont tour à tour l’un et l’autre, et au cours de la pratique l’un ne prime jamais l’autre et les deux forment un couple participant à une même action. Ceci donne libre cours à l’intelligence intuitive pour contribuer à l’éclosion d’une esthétique dans laquelle mouvement, liberté et beauté s’inscriront dans l’espace et le temps sur la voie de l’actualisation de la foi, sans laquelle on ne peut vivre – cette foi qui n’est pas un nombre de notions, objets de notre croyance, mais celle qui se développe chaque jour, éveille la vie spirituelle, nous amène bonheur, paix et force. L’art et la spiritualité pourront alors se retrouver dans tous les domaines de l’expression humaine. Des termes comme harmonie, sérénité et silence auront alors leur signification et présence au quotidien.