Interview

Le Dr. Youssef Girard se confie au Jeune Musulman / Interview J.M 15

GIRARD-L’Association des Oulémas doit « préserver le souffle créateur que lui avait impulsé ses fondateurs ».

-« Malheureusement, l’expérience de l’Association des oulémas est encore souvent assez mal connue au sein de la communauté musulmane en France ».

– « J’espère que la revue francophone Le Jeune Musulman permettra de mieux faire connaître l’Association des oulémas et, au-delà, l’ensemble de la pensée islamique algérienne et maghrébine, classique comme contemporaine ».

1. Qui est Youssef Girard ?

Je suis un chercheur en histoire, spécialisé dans l’étude du nationalisme algérien et plus généralement dans l’étude de l’histoire de l’Algérie contemporaine.

Je suis né en banlieue parisienne au début des années 1980. Après des études d’histoire à la Sorbonne, je me suis spécialisé dans l’étude de l’histoire de l’Algérie dans le cadre de mon mémoire de maîtrise.

2. Comment êtes-vous venu à pratiquer et à vous intéresser à l’Islam ?

Comme pour beaucoup de gens de ma génération ayant passé leur jeunesse en banlieue parisienne, l’islam était un référent culturel et éthique. A partir de mes 18 ans, je me suis mis à pratiquer l’islam et à chercher à approfondir mes connaissances en matière religieuse. Cette démarche n’était pas purement personnelle car elle s’inscrivait dans une dynamique de groupe qui a vu nombre de jeunes de la commune où j’habitais suivre le même parcours spirituel. Cette dynamique de groupe nous a permis d’avancer ensemble dans la voie de l’islam même si par la suite chacun à suivi une évolution personnelle.

3. quel est  le centre d’intérêt de vos travaux de recherche et leurs motivations ?

J’ai soutenu une thèse de doctorat en histoire contemporaine à l’université Paris VII en juin 2010 qui portait sur l’histoire du PPA-MTLD dans l’ancien département d’Alger entre 1943 et 1954. Cette thèse s’inscrivait dans la continuité de mon mémoire de maîtrise qui portait sur les mouvements de jeunesse en Algérie entre 1943 et 1954 et de mon mémoire de DEA qui, préparant ma thèse de doctorat, traitait du PPA-MTLD dans l’ancien département d’Alger en se centrant spécifiquement sur l’arrondissement de Médéa.

 

Le PPA-MTLD, et au-delà le mouvement nationaliste révolutionnaire algérien qui s’incarna dans l’Étoile Nord Africaine avant puis dans le FLN après, est toujours au centre de mes recherches. Mon travail de thèse étant terminé, j’ai élargi mon champ d’investigation à des sujets comme la politique assimilationniste menée par la France en Algérie ou à l’œuvre de Malek Bennabi.

 

Mon but est d’étudier l’histoire de l’Algérie dans ses diverses composantes, politiques mais aussi culturelles, afin d’avoir la vision la plus complète possible de l’histoire contemporaine de ce pays. Cela me permet aussi d’étudier le colonialisme français et les résistances qu’il suscité. Mon intérêt pour l’étude du colonialisme et des résistances qui se sont dressées contre lui, a été déterminé par la situation de l’islam et des musulmans en France qui est, en partie, structurée par l’histoire coloniale de la France et singulièrement par l’histoire de la colonisation de l’Algérie.

Contrairement à un discours « hypocrite », je ne fais pas semblant d’être un historien « neutre » et « désintéressé » car mon intérêt pour l’histoire trouve ses racines dans un présent immédiatement vécu.

4. Vous êtes connu pour vos travaux sur la révolution algérienne, des écrits sur Bennabi, un papier bien documenté sur Ahmed BOUDA et un série d’articles sur des figures historiques Algériennes. Pourquoi  cet intérêt pour l’histoire de l’Algérie ?

Il y a le « hasard » d’une rencontre littéraire, dans une bibliothèque, avec les mémoires de Messali Hadj alors que j’étais encore lycéen et que je m’intéressais à l’islam mais aussi aux luttes de libération nationale des peuples colonisés. La vision de cet homme en habit « traditionnel » algérien marchant dans les rues de Niort m’avait donné envie de lire l’ouvrage. Cette lecture a suscité en moi un intérêt qui s’est accentué à mesure que j’approfondissais mes connaissances sur l’histoire de l’Algérie. La lecture des Damnés de la terre de Frantz Fanon n’a fait que redoubler cet intérêt qui ne s’est pas démenti depuis.

Comme je vous l’ai dit mon intérêt pour l’histoire de l’Algérie n’est pas désintéressé. Il est lié aussi à un vécu marqué par l’histoire de la colonisation.

5. Pensez-vous que la révolution de 1954 et les différentes crises qu’elle a connues ont toujours une certaine influence sur la situation politique de l’Algérie d’aujourd’hui ?

 

C’est indéniable et cela est même normal. Le présent est toujours déterminé par le passé. Cette détermination du présent par le passé explique pourquoi celui-ci est un enjeu qui dépasse la seule étude de l’histoire et le petit cercle « fermé » des historiens. C’est aussi un enjeu de société qui fait que l’on doit débattre du passé dans la sphère publique.

Pour ne prendre que la crise de l’été 1962, on voit bien comment elle a déterminé, au moins en partie, la politique algérienne jusqu’à aujourd’hui. L’issue de cette crise a eu un rôle déterminant sur un certain nombre d’institutions algériennes et sur certaines orientations politiques de l’État. En raison de cela, son étude est fondamentale.

Au-delà de la Révolution et de ses crises, l’histoire du mouvement national joue un rôle indéniable en Algérie. Cela se manifeste par exemple au niveau des idées politiques qui se construisent et se développent encore aujourd’hui en se référant à l’histoire du mouvement national. Cela me semble tout à fait normal et c’est pour cela qu’il faut débattre de cette histoire.

6. Que pensez-vous du débat sur la nécessite de reconnaissance de la France des crimes et les méfaits du colonialisme ?

Il serait tout à fait normal que la France reconnaisse les crimes qu’elle a commis, et pas uniquement pendant la « guerre d’Algérie » mais pendant les 132 ans de domination coloniale française sur l’Algérie. Au-delà de l’Algérie, la France devrait regarder l’ensemble de son histoire coloniale en face et reconnaître les crimes commis durant toute cette période.

Toutefois, la France actuelle s’inscrit dans la continuité de son histoire coloniale et elle est très loin d’une reconnaissance de ses crimes coloniaux. La loi du 23 février 2005 reconnaissant les « bienfaits du colonialisme » n’a été abrogée que partiellement et nombre d’articles sont encore plus que problématiques. A plusieurs reprises, le passé colonial de la France a été défendu par Nicolas Sarkozy lors de ses discours publics. Malgré le temps, les idées colonialistes ou néo-colonialistes restent dominantes.

Au sortir de la colonisation, Frantz Fanon disait que la question n’était pas de savoir si la France était raciste, mais de se demander s’il était possible que la France ne soit pas raciste en ayant été la puissance coloniale qu’elle a été. Le débat sur la reconnaissance des crimes coloniaux renvoie à cette question fondamentale car la France ne pourra sortir du racisme et du néo-colonialisme que lorsqu’elle reviendra sur son passé de puissance coloniale.

7. Vous portez un intérêt particulier à l’étude de l’expérience de l’Association des Oulémas  Algériens et vous collaborez par vos écrits régulièrement  dans la revue Le Jeune Musulman éditée par l’association en question, que représente-t-elle pour vous en tant qu’expérience et en tant que projet d’avenir ?

Fondée en 1931 alors que la colonisation se pensait triomphante en Algérie, l’Association des oulémas représente plusieurs éléments essentiels à mes yeux : 1) un projet de revivalisme islamique capable de puiser dans la tradition musulmane pour lui donner un souffle nouveau afin de faire face aux défis du monde contemporain ; 2) un désir de respecter les fondements principiels de la religion musulmane en combattant certaines « dérives » ayant provoqué la sclérose de la société musulmane comme le « maraboutisme » que je ne confonds évidemment pas avec le soufisme authentique ; 3) une volonté de préserver l’identité islamique maghrébine face à une politique française ethnocidaire de destruction de la langue arabe et de la religion musulmane en Algérie ; 4) un projet global de résistance à la domination coloniale.

Ces éléments furent un apport fondamental au mouvement national algérien qui grâce à l’action de l’Association des oulémas accorda une place déterminante à la préservation de l’identité islamique. Les autres tendances du mouvement national reprirent en grande partie cette orientation. Ayant étudié le PPA-MTLD au cours de ma thèse de doctorat, j’ai pu analyser cette influence au sein de ce parti révolutionnaire. Par exemple, au cours d’un entretien, Abdelhamid Mehri m’expliqua que son nationalisme était fondé sur le triptyque énoncé par cheikh Abdelhamid Ben Badis : « L’Algérie est ma patrie, l’islam ma religion et l’arabe ma langue ». Cette simple parole montre l’influence de l’Association des oulémas sur l’ensemble de la société algérienne quelque soit son orientation politique.

Si l’expérience de l’Association des oulémas est évidement fondamentale pour les Algériens, elle l’est également pour les musulmans vivant en France, quelque soit leur nationalité. Nous sommes confrontés à des politiques étatiques islamophobes qui sont les héritières directes des politiques menées par la France en Algérie durant la période coloniale. La volonté de dépersonnaliser les musulmans pour les faire disparaître par assimilation à la culture française est le noyau dur de cette politique. Les résistances passées à cette politique, comme celle menée par l’Association des oulémas, sont donc des exemples pouvant inspirer les musulmans vivant actuellement dans l’Hexagone. Malheureusement, l’expérience de l’Association des oulémas est encore souvent assez mal connue au sein de la communauté musulmane en France.

J’espère que la revue francophone Le Jeune Musulman permettra de mieux faire connaître l’Association des oulémas et, au-delà, l’ensemble de la pensée islamique algérienne et maghrébine, classique comme contemporaine. Cette pensée riche est certainement la mieux à même de répondre aux problématiques de la communauté musulmane en France car, par ses origines, celle-ci s’inscrit de fait dans son héritage. Un arbre ne saurait se développer s’il est coupé de ses racines. Les racines de la communauté musulmane vivant dans l’Hexagone se trouvent indéniablement au Maghreb. En cela, les grandes orientations de l’Association des oulémas me semblent pouvoir être porteuses d’un projet d’avenir pour les musulmans vivant en France.

Enfin, de manière plus globale, suite à la décolonisation, l’occidentalisation du monde s’est poursuivie  en raison des logiques uniformisantes sous-tendant le développement du capitalisme. Une résistance culturelle remettant en cause ces logiques me semble aujourd’hui fondamentale pour l’avenir des musulmans et de l’ensemble des peuples de la planète. De par son expérience de résistance culturelle à la colonisation, l’Association des oulémas me semble pouvoir apporter une contribution importante à cette résistance mais pour cela faut-il qu’elle préserve le souffle créateur que lui avait impulsé ses fondateurs.

    Le Docteur Youssef GIRARD le 09/04/2014