Évocations

Abdelaziz Khaldi:Un intellectuel à l’affût des idées actuelles/N. E. Khendoudi

khaldiIl y a 42 ans disparaissait le Dr Abdelaziz Khaldi

 

Le 26 mars 1972, le Dr Abdelaziz Khaldi rendait l’âme à Alger, à l’âge de 55 ans à peine entamés. Le destin fatal l’avait prématurément ravi à sa famille, à ses amis, à ses connaissances et à son pays.

 

De la foule nombreuse qui l’avait accompagnée à sa dernière demeure, on avait compté des membres du Conseil de la Révolution, des ministres, des diplomates, des fonctionnaires, des intellectuels, des voisins, de simples citoyens, dont nombreux furent ses patients … tous ont tenu à rendre hommage et la mémoire de cet homme pour qui le mot d’exceptionnel n’est point de trop. 

Au cimetière de Sidi M’hamed à Alger, le hasard a voulu qu’il soit inhumé tout près d’Ali El-Hammami, grand militant de la cause nationale, mort en 1947 dans un crash d’avion, de retour du Pakistan où il est parti défendre la cause de son pays à la faveur d’un congrès ; et non loin de la tombe de Cheikh Bachir El El-Ibrahimi, l’un des chefs de l’islah algérien. Il sera rejoint, une année et demie, dans le même carré par Malek Bennabi, son ami de toujours.

De nombreux intellectuels, aussi bien algériens qu’étrangers, qui l’avaient connu, approché ou estimé, ont tenu à saluer un homme aux qualités intellectuelles et humaines. J’en tire, pêle-mêle, quelques hommages éclairants sur la personnalité de Khaldi. Abdelkader Chanderli, représentant du FLN auprès de l’Onu avant l’indépendance du pays puis ambassadeur de l’Algérie auprès de cette organisation (1962-1964) a salué en Khaldi, dans son télégramme de compassion « un compagnon de combat, un frère dont le courage et l’intelligence ont été pour beaucoup d’entre nous une source de réconfort.» Le Cardinal Léon Duval, archevêque d’Alger, qui entretenait des relations cordiales avec le défunt, dira qu’il n’oubliera jamais qu’il est venu à Rome, comme délégué du gouvernement algérien, à l’occasion de sa promotion à la haute dignité de Cardinal. Pierre Rossi, l’historien français évoque son ami, le Dr Khaldi, en ces termes : « un homme rare avec qui j’ai partagé tout de suite une si confiante fraternité de pensée. Il était un des amis les plus chers que j’ai eus. La terre algérienne va me paraître maintenant plus déserte et les affections que j’y possède encore, c’est à votre mari que je les dois ; quand je reverrai les amis algériens, c’est à lui que je penserai ».De Paris toujours, Eugène Mannoni, écrivain, parle du malheur qui a frappé la famille de l’illustre disparu comme « son propre malheur, tant il aimait le Dr Khaldi.» Le professeur Said Chibane, Secrétaire général, à l’époque, du Comité Exécutif de l’Union Médicale algérienne, salue «un homme à la pointe de tous les combats qui se sont déroulé en Algérie et dans le Tiers-monde, en vue de faire recouvrir aux hommes et aux nations leur dignité et leur liberté. » Très peiné, son ami Mohamed Cherif Sahli, écrivain et diplomate, avait écrit : « Je suis convaincu que sa disparition entraînera un grand vide dans tous les milieux qui ont eu l’occasion d’apprécier sa grande sociabilité, son talent d’animateur, son esprit vif et alerte, toujours prêt à la riposte. Et pour tous ceux qui, comme moi, l’ont connu depuis de longues années, il restera l’homme qui, sous des dehors de polémiste redoutable, cachait un cœur d’or.» Mohamed Amar Naroun le décrit comment «Il peignait nos contemporains de toutes origines et de tous horizons, avec verdeur et rigueur. D’un trait sûr, il marquait les aspects de leur nature, ses chimères et ses misères, son éternelle illusion et son éternelle déception. Il n’était jamais bas dans l’expression de ses jugements qu’il répandait autour de lui comme de lumineuses sentences. Même les médiocres qu’il heurtait avec humour, ne l’oublieront pas». Le quotidien français « Le monde» lui consacra, quelques jours après sa disparition, un encart et le présenta comme « l’éminence grise du gouvernement algérien».

Je me contente de ces quelques éloges qui imposeront sûrement au lecteur une première réflexion : le Dr Khaldi n’était pas rien. Et pourtant ne sombre-t-il pas dans l’anonymat ? Son ami Hamouda Bensaï résuma cette situation en ces termes : « Une belle intelligence que l’on a oubliée, hélas !»  

khaldi est né à Tébessa en 1917 d’une famille issue de la grande tribu de N’memcha. Après l’école primaire dans sa ville natale, des études secondaires à Annaba, il s’est inscrit à la faculté de médecine de Toulouse d’où il fut diplômé major de promotion avec échange à l’étranger. Il exerça comme médecin dans de nombreuses villes algériennes : Skikda, Oum El Bouaghi, Tahir (Jijel) … et dans certains quartiers populaires d’Alger dont Soustara, où sa fille Maya exerce toujours dans son cabinet en tant que médecin également. En 1956, pour échapper à une liquidation certaine, il se réfugia au Maroc où Il exerça en tant que chef de service à l’hôpital de Bajaad. 

Médecin et d’intellectuel, il avait su dépasser dès le début dépasser le tiraillement de cette double qualité. La profession libérale lui offrait une marge de liberté du ton.   

Vaste culture, esprit vif, pourvu d’un talent d’animateur et polémiste avéré, il a laissé un grand vide que d’aucuns estiment qu’il n’a pas été vraiment comblé depuis. Sa liberté d’esprit, son franc-parler nonobstant les circonstances, l’assistance et la qualité des présents, attestent de son courage de dire tout haut ce que les autres pensent tout bas ou déplorent du bout des lèvres. C’est que Khaldi a vécu avec les scrupules d’un grand patriote et selon les principes d’un intellectuel engagé qui défendait ce qu’il jugeait comme une justice, parfois envers et contre tous. Cette honnêteté était tout aussi naturelle chez cet « intellectuel dévoué et désintéressé », comme disait de lui Bennabi.

Il s’est distingué en 1945 par son essai : « Le problème algérien devant la conscience démocratique » publié à Alger aux éditions En nahda de Abdelkader Mimouni au lendemain des innommables massacres perpétrés contre des populations algériennes sans défense dans plusieurs villes du pays. Nourri des événements et du contexte, l’ouvrage est un véritable plaidoyer pour l’Algérie colonisée et un implacable réquisitoire contre la France coloniale.  Le lecteur qui l’aura parcouru notera le ton direct, empreint d’audace et de fermeté. Un trait de caractère consubstantiel à la personnalité de l’auteur.

La beauté du style des textes dévoile un talent que confirmera sa mémorable préface dont il avait orné, en 1948, le livre de Malek Bennabi intitulé « Les Conditions de la renaissance. Problèmes d’une civilisation ». Le texte de Khaldi ajoute du surcroît à ce livre de haute facture, le premier de la plume d’un Algérien, composé dans le style et l’exhortation des penseurs allemands, dans leurs «discours» à l’adresse de la nation allemande en butte à des crises existentielles et identitaires ou face à des périls extérieurs (Fichte) et avec des références nietzschéennes, (« le crépuscule des idoles », idée de « l’éternel retour »). Pour Khaldi, la rencontre avec Bennabi scellera une vocation qui ne cessa de s’affirmer et qui a engendré une communauté de destin intellectuelle jamais ébranlée.

« Le problème algérien » est le seul livre écrit par Khaldi qui passa définitivement au journalisme où il trouvera sa marque et son terrain de prédilection. Le journalisme sied le mieux à son talent et à sa personnalité active. Avant l’indépendance, il intervenait dans «Egalité», «La République Algérienne», organe de l’UDMA et dans «Le Jeune musulman» de l’Association des Oulémas. Après 1962, il tenait des billets dans « Révolution africaine » et autres titres de la presse nationale, de l’époque. Dans ses livraisons, il offrait aux lecteurs une grille de lecture hardie de l’actualité et partageait avec eux une présentation des événements, décodant les faits et dépeignant les acteurs. Il fustigeait par là, répliquait par-ci. C’était un polémiste incisif et acéré. Les titres de ses articles, sont aussi sévères qu’ironiques (Fakou, le babouchier, le cheikh et la margarine …). Khaldi était un empêcheur de tourner en rond qui sait être convaincant.

Les sujets sont divers mais ce fougueux et perspicace témoin de l’actualité était conscient que c’est sur le front des idées que se déterminent les issues de toutes les batailles. Ses écrits traduisent cette préoccupation surtout durant les premières années 1960, moments cruciaux pour l’avenir du pays. Khaldi avait fait face à certaines menées par lesquelles des aventuriers suspects, déguisés en théoriciens considéraient que l’Algérie était, idéologiquement une terra nihilus, lui proposèrent des idées et des théories. khaldi dénonçait alors des « transhumants », des « lobbys idéologiques » ainsi que les « traversées culturelles » de certains intellectuels de l’autre rive de la mer, débarquant en Algérie pour apprendre aux Algériens des idées et des modèles de pensée. C’est la lutte idéologique dans son paroxysme, comme dirait Bennabi.

La parution, en France, il y a quelques années du livre de Sylvain Pattieu intitulé : « Les camarades des frères » sur le rôle que les libertaires et les trotskystes ont joué ou tenté de jouer en Algérie avant et après l’indépendance, corrobore Khaldi des ses thèses et confirme ses soupçons sur les marchands des idées et leur tentative de nous forger une idéologie.

Quarante deux ans après sa disparition, il jaillit des écrits de cet intellectuel à part, une luisante actualité.

N. K