Études et analyses

Les invités (Wafd) d’Allah et « Sahib El mohghen » (3 et fin) /Saber El Maliki

EL HADJQuelle meilleure occasion pour tout opportuniste que celle qu’offre la saison du hadj. Une manifestation qui déplace des masses grandissantes d’année en année depuis plus de quatorze siècles, et pour l’éternité, est une convoitise sans pareil ! Ni le père des prophètes, ni leur sceau (SAS) n’ont omis dans leur enseignement le droit d’accomplir le rituel, « la ibada », dans des conditions descentes et digne de la foi qui la mue. C’est ainsi que nous devrions comprendre le sermon d’adieu du prophète SAS, comme l’ont certainement compris ses compagnons qui l’écoutaient le jour de son pèlerinage d’adieu, « hajat Al wadaa ». « La Ibada », le rituel, est indissociable de la tradition, « la aada », comme le sont le geste, le temps et l’espace durant El Hadj.

Ainsi, en guise de prophétie, Mohamed (SAS) nous livre l’une des scènes qui lui ont été dévoilées lors de son ascension, « El Miaaraj », celle de « Sahab el mohghen », le porteur du bâton fourchu.

« C’est par quelque miséricorde de la part d’Allah que tu as été si doux envers eux ! Mais si tu étais rude, au cœur dur, ils se seraient enfuis de ton entourage. Pardonne leur donc, et implore pour eux le pardon d’Allah. Et consulte-les à propos des affaires ; puis une fois que t’es décidé, confie-toi donc à Allah, Allah aime, en vérité, ceux qui lui font confiance » (Alou Imran, 159).

Le hadith a été rapporté par Ahmed, El Nissai et Mouslim. Ce dernier nous rapporte la version suivante de ce hadith : « …Il n y a pas d’avertissement que je n’ai eu à ne pas voir durant ma prière. J’ai vu « sahab El mohghen » qui traine ses boyaux en Enfer. Celui qui volait les pèlerins en profitant de leur inattention. Si le pèlerin le découvrait, il s’excusait en prétextant que le bien s’était accroché inopportunément à son bâton. Si le pèlerin ne s’en apercevait pas, il l’emportait ». Un vol propre, assimilé aujourd’hui à toutes ces formes d’escroquerie et de criminalité en col blanc. Finalement, on n’a rien inventé !      

A une époque, les périls qui guettaient le pèlerin étaient le racket sous toutes ses formes, dont certaines tribus voisines ou distantes de la terre sainte ont en fait une source de revenu organisé. S’ajoute les maladies transmissibles et la cohue lors des afflux massifs sur les lieux des « manassek ». Nos grands voyageurs, comme Ibn Jubair dans sa « Rihla El Hijaziya » et les orientalistes qui se sont aventurés sur commande et sous toutes les formes de déguisements dans les lieux saints de l’Islam nous ont rapportés leur témoignage sur ces périls. Aujourd’hui, nous sommes loin de cette forme de violence brutale que subissait le pèlerin. A la différence, les périls modernes se multiplièrent par le truchement des méandres de pratiques administrativo-mercantiles occultes. Financièrement, le futur pèlerin est plumé par les ponctions successives que s’arroge une armada d’intermédiaires. Du voyagiste au « tayaf », le pèlerin est livré à des pratiques injustifiées qui ne sont que des niches pécuniaires, parfois ancestrales, qui n’ont plus lieu d’exister à l’ère du numérique et de l’instruction démocratisée.

Les frais du Hadj montent crescendo sans que les prestations promises ne suivent. Le voyagiste flanque le futur Hadj d’une somme d’argent astronomique, parfois l’économie d’une vie pour nombre de musulmans. Quelle ignominie, quand on sait que le futur Hadj n’a pas le choix ! La destination est exclusive, comme l’est le voyagiste, agrée au préalable par les autorités saoudiennes. Qu’elle infamie d’exploiter la ferveur religieuse du musulman, en lui vendant des prestations touristiques ne correspondant ni avec le produit délivré sur place, ni avec la finalité du voyage. 

Arrivée à l’aérogare des pèlerins à Djedda, l’invité d’Allah se heurte à l’outrecuidance d’employés et de petites mains qui vous arrachent votre passeport et vos bagages sans ménagement. Les négociations sur tout, et sur rien, commencent dès cet instant afin de trouver un moyen de transport ou de s’assurer de l’hébergement préalablement payé richement. Les contrôles et les escales successifs transforment le trajet vers les lieux saints en une sorte de jeu de cache-cache déplorable. Une fois installé dans son lieu d’hébergement et libre de ses mouvements, El hadj retrouve l’intimité perdue entre les dédales des mesures administrativo-sécuritaires. Ce sentiment d’intimité laisse rapidement place à une perplexité envahissante durant la fréquentation des lieux saints, dont aucun ne fait exception. Du El Haram à Mina, en passant par le mont de la miséricorde, et « El machaar El haram », le seul mot d’ordre est entre les pèlerins est « Es sabr ! », patience, que seule la force de la foi de l’invité d’Allah entretient. 

L’hygiène et l’ordre disparaissent dès qu’on s’éloigne du « El Haram ». La discipline naturelle des foules pieuses met les agents du « El Haram » sous pression. Les injonctions hélés : « tarik…tarik hadji», chemin…chemin, les onomatopées animalières et les gestes maladroits et cassants des agents du « El Haram » rompent avec la pieuse sérénité avec laquelle les processions de fidèles rejoignent le but ultime de leur téméraire pérégrination.

Une fois « El Haram » conquis par les fidèles, des inquisiteurs, sous couvert d’ordonner le bien, viennent troubler la quiétude qui embaume le lieu et ses occupants en s’adonnant à la chasse des mères, épouses, filles et sœurs de leurs places. Un spectacle discriminatoire et stérile qui ne peut se justifier durant ce moment et dans ce lieu sacrés. Cette pratique, comme tant d’autres, et qui n’ont rien d’anecdotiques, interrogent le sens que donnent les indigènes et les officiels du pays d’accueil à la notion d’hospitalité selon l’enseignement d’Allah et de ses prophètes. A regarder de près, l’hospitalité semble se réduire à bétonner luxueusement « El Haram » et l’encercler d’un chapelet de temples du mercantilisme mondial. Ville globalisée et de tourisme religieux de masse, celui-ci est la deuxième mamelle de l’économie du pays. Tout est fait pour pousser à la consommation d’une camelote labellisée Mekka et dont les prix est fonction de la tête du client. 

Labaik Hadj El Fokara      

Au lieu de réformer des pratiques qui nuisent à la plus prestigieuse communion de croyants au monde et la plus constante manifestation de l’intelligence collective humaine à travers les siècles, des milliards de dollars sont de nouveau dépensés afin d’enjoliver les lieux et la bourse des nantis. Cet enjolivement, au goût et aux finalités douteuses, est loin de l’orthodoxie affichée de ses promoteurs. Un enjolivement au coup double, en faisant table rase du patrimoine historique de l’Ouma et de l’humanité. Le vandalisme de demeures, de mosquées millénaires et d’autres édifices, comme le fort d’Al Ajyad est savamment orchestré depuis des années. Résultat, des tours-verrues vident la terre sainte de son capital d’histoire. Le royal mecca tower clock complex symbolise cette tour-verrue qui défigure et suscite l’aversion à le regarder depuis « El Haram », écrasant celui-ci du haut de son rang de deuxième plus haute tour au monde. Surenchérir sur la hauteur des demeures, « Etathayoul fi El Bounyane », n’est-il pas le début de la fin ? Et dire que des « oulema du sérail » prétendent guider les fidèles vers la quête de « l’éternité » au lieu de « l’ancienneté ». Ils argumentent pour défendre ce vandalisme sous prétexte que le prophète SAS n’avait pas ordonné de préserver ces demeures et qu’il coupait tout moyen conduisant au polythéisme (Salah Al Fawzan membre du comité des savants saoudiens). Comment ne pas le penser quand on sait que parmi les actes inauguraux du prophète SAS, lors de sa conquête de Mekka, était de nettoyer la Kaaba des idoles et ainsi de leur valeur marchande qui faisait la fortune des caciques de Qoreich. Certes, la figure archaïque de l’idolâtrie a disparue mais pas son fond de commerce qui continue à grever le porte-monnaie du pèlerin et parasiter la communion de la Ouma dans ce lieu sacré et universel. Comment ne pas le penser quand le luxe, le surenchérissement sur les frais prohibitifs et le closing deviennent la norme pour devenir « l’invité d’Allah ». Le droit de tout croyant d’effectuer ce sacrement se perd graduellement, en totale opposition à la tradition des « salaf ». Ibn Abbas, qu’Allah les agrée, rapporte : «  Si les résidents savent quels droits ont les pèlerins sur eux, ils les auraient accueillis en embrassant leurs montures, car ils sont les délégués (wafd) de l’humanité à Allah », selon Ibn Abi Chaiba.

A Mina, à Arafat et à Mozdalifa, sur ces terres d’abnégation, le pèlerin est de nouveau livré à une armada de petites mains et à une gabegie hideuse. Une nuée de mendiants aguerris tapissent les chemins des pèlerins, quand ils n’essaiment pas entre les tentes, sous couvert d’agents de service officiels, ou dans les travées des galeries marchandes et les sentiers sacrés, dans ces derniers, drapés de la tenue de « l’Ihram ». A en croire, le salaire de misère de ces petites mains, malhabiles et corvéables, à volonté n’est pas digne de ce lieu, ni de ce moment. L’état de délabrement des sanitaires de Mina, qui à l’origine ne sont nullement adaptés au « Mohrem », le conditionnement insalubre de l’eau et de certains aliments distribués, et les détritus qui s’y entassent à mesure que les jours « d’etachriq » se déploient, est une insulte aux invités d’Allah et au lieu saint. Les pèlerins usent de dérogations afin de déserter au plus vite Mina. La poubellisation croissante des lieux saints est aujourd’hui une fatalité. Les bienfaiteurs indigènes déversent par containers des tonnes d’aliments et d’articles à la faveur de l’agglutination et du fourmillement des pèlerins devant la bouche des engins et du débordement des petites mains qui finissent par leur lancer parapluies, bouteilles d’eau et biscuits, entretenant ainsi l’insalubrité ambiante. Le hadji avale, à son honneur, des kilomètres de bitume sans ménager ses forces, mais mal lui en prendra s’il s’aventurerait d’acheter le service d’un taxi. La volatilité des prix de la course de taxis n’a d’équivalent que celle des crashs boursiers. Ne cherchez par l’erreur, tous ce joue sur le psychologique. Le Hadji peut débourser le jour, pour le même trajet, cinq fois le prix payé la veille. S’aventurer en dehors des sentiers battus, qui ne devraient pas dépasser l’espace de l’hôtel et celui des mosquées et des commerces avoisinants, c’est prendre le risque de vivre un choc civilisationnel indélébile. La banque, la poste et tout autre lieu commun, où tu quêtes vainement ton droit ou ton obligation, te heurtent par l’image du mépris et de la désinvolture par laquelle le client est servi. Ni l’invité d’Allah, ni la masse des petites mains esclavagées n’échappent à la défiance d’un système tutélaire, la « Kafala » entretenant des services archaïques et maltraitants.