Études et analyses

Le calvaire d’un savant :une vie lourde à porter …Bennabi contre Mr X /Sifaoui Abdelatif

bennabiLe 09 mai 1969,Bennabi, note « je suis certain que la haine bestiale que je sens autour de moi ne s’éteindra pas même après ma mort.je sens qu’après ma mort, Mr X cherchera la moindre trace de mes écrits (surtout les carnets dont il connait l’existence), même dans les tripes de mes enfants pour effacer toute trace de ma pensée ».M.B

Depuis son retour en Algérie en 1963, à sa mort en 1973, l’édition sous monopole de l’état, ses œuvres fondamentales, ne furent nullement rééditées, hormis, »l’enfant » et trois brochures.

Ces carnets, dont fait allusion Bennabi, au nombre de 19, couvrent la période de février 1958 à juillet 1973.

Il est important de préciser, que seulement, la moitié des notes contenues dans les carnets, a été publiée.

Ces écrits, bien que triés, nous enseigne beaucoup, sur la vie et la pensée de Malek , notamment après l’indépendance.

Cette phase de sa vie, sera marquée, par les tentatives répétées et savamment orchestrées, pour l’isoler et le marginaliser.

Il résiste, en continuant à écrire, et en instituant un séminaire à son domicile, acceptant amèrement sa destitution en tant que directeur de l’enseignement supérieure et la suspension de ses contributions à la presse.

Le  retour

Le 17.08.1963, Malek, écrit « demain matin, je rentre sur Tébessa…L’enfant prodigue retourne au bercail ».

Le 14/09/1963, il rencontre cheikh Salek Hanane, un fidèle disciple de  Benbadis, avec qui, il partage l’opinion « sur la nécessité de poursuivre en Algérie le mouvement islahiste ».

Le 22/11/1963, il note, que ses suggestions, sur le travail du « centre d’orientation culturelle », qu’il a exposé à Ben Bella, ne lui sont pas parvenues peut être, mais qu’elles sont certainement parvenues  au maitre  X des robots d’Alger et du Caire, en concluant que « tout l’appareil se met en branle pour annuler le (projet) ».

Le 19/12/1963, sa première conférence en Algérie indépendante.

Il  note « personne pour présenter le conférencier, personne à la porte de l’amphithéâtre pour indiquer le chemin à ceux qui viennent».

Le   09/01/1964 ; conférence sur la civilisation, à la salle des actes…il note « vers le milieu de la conférence, une dizaine d’auditeurs se retirent comme s’ils s’étaient donnés un signal…la lutte idéologique continue ».

Le 25.02.1964 conférence sur l’idéologie à la salle Ibn Khaldoun.il note « un essaim d’enfants (envoyés par qui?) a envahit la salle non gardée par un service d’ordre ».

Le 01.05.1964 il se rend avec son ami le Dr khaldi chez Bachir el Ibrahim.

Je suis content d’être Algérien

Le 31.08.1964 il écrit « depuis que je me retrouve dans l’Algérie indépendante, je me surprends parfois à éprouver un sentiment curieux que je n’éprouvais pas auparavant: je suis content d’être Algérien, je suis heureux d’avoir une patrie enfin ! C’est une nouveauté pour un homme qui a vécu comme une bête traquée depuis trente ans »

Le 19.06.1965, Ben Bella est évincé du pouvoir, Bennabi  écrit: « Le régime de Ben Bella est par terre, l’armée a pris le pouvoir…le nouveau régime parait vouloir tirer sa légitimité de la continuité. A l’heure où  le pays, attend du nouveau, on lui dit qu’on continue l’ancien: le socialisme notamment.

Le 18.09.1965,censuré dans certains de ses articles publiés dans la presse, Bennabi ,a la réflexion suivante, pleine de sens : »quand j’écrivais sous le règne de Ben Bella, j’étais obligé pour introduire certaines idées dans le milieu Algérien de les placer sous le parrainage, du personnage. J’étais presque obligé de dire que c’était lui qui les avait pensées. C’était l’impôt du’ au « zaim » dans le domaine des idées…Et aujourd’hui, je suis obligé dans chacun de mes articles que je publie en ce moment dans « révolution Africaine » de parler du 19 juin…Et même à ce prix, toutes les idées ne passent pas… »

Le 19.03.1966, si Djamel (Chérif Belcacem), fait part à Bennabi l’intention du président Boumediene de le désigner ambassadeur au Vatican. Il choisit de rester à Alger à la direction des études supérieures.

Le 19.06.1966, un an après l’éviction de Ben Bella, Bennabi fatigué écrit « Depuis six ans, depuis septembre 1960, j’ai pu différer l’heure du dénouement. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que c’est la dernière partie parce que ma résistance a diminué dans cet intervalle, tandis que la méthode de Mr X s’est perfectionnée…Mon âme est sereine et ma conscience tranquille.je n’ai rien à me reprocher: je crois être le seul homme en ce siècle qui soit allé jusqu’au bout de la dernière limite de sa résistance. Le reste ne dépend plus de moi mais de Dieu et de Mr X. »

TOURNANT

Le 15.08.1966, un peu perdu, il affirme, qu’il inaugure son carnet peut- être au moment le plus tragique de sa vie, et il dit « cette fois, Mr X a décidé d’emporter coute que coute la citadelle Bennabi: attaque contre mon sommeil, attaque contre mon appartement,.., attaque contre ma place à la DES… »

Le 19.08.1966 Bennabi est remplacé à la DES par un autre résponsable.cet événement est qualifié par Malek de TOURNANT.

Le lendemain de son éviction, attristé, il prend sa plume et écrit »…Il y a trente ans à présent que je traverse un drame sans dénouement…pendant les trente années que j’ai vécues depuis la fin de mes études, le colonialisme a voulu détruire en moi les germes de mes idées. Il n’y a pas réussi: mes idées circulent aujourd’hui dans  le monde musulman comme la semence de demain…Et je me sens extrêmement fatigué, extrêmement à bout: j’ai peur d’une fin qui concorderait avec les intentions de Mr X qui ne veut pas pour moi une fin normale, mais une fin qu’il puisse exploiter contre mes idées. »

Le 29.03.1967 le courrier qui depuis deux mois commençait à se raréfier, il finit par s’arrêter…devant cette situation il ne peut s’empêcher d’écrire « je pense avec amertume au petit atome engagé entre des forces colossales… »

le 25.09.1967, en visite à tachkent,et lors des visites des lieux culturels, le muphti adjoint de la ville, Hadji Ismail, demande à Malek, »c’est vous Malek Bennabi? »…en ajoutant « j’ai lu, plusieurs de vos œuvres et nous en avons quelques unes ici à notre bibliothèque… »

Réconforté, il écrit « L’islam n’est pas tout à fait mort dans ces parages: c’est une flamme qui couve dans la cendre.et sur le plan personnel, les paroles de cheikh Ismail me montrent que Mr X, qui veut effacer mon nom de la mémoire des hommes, joue perdant. »

Le 10.10.1967 de retour de son voyage, il constate, qu’on a publié en son absence, le chapitre « principes d’efficacité d’une économie afro-asiatique», mais en introduisant un paragraphe sur l’autogestion étranger à  son livre « l’Afro-Asiatisme » et à sa pensée, comme , en reprenant les termes de Bennabi « pour me faire endosser devant l’opinion de ce pays la faillite d’un système que j’ai moi même condamné dans un rapport remis il y a plus de deux ans à Boumediene ».

Le 24.12.1967,Bennabi est à Francfort, quatre jours après il donne une conférence au congrès de l’OMSO, il a l’impression que sa conférence, a crée un nouveau climat intellectuel parmi les étudiants. Le directeur de la revue « El-Muslim », un allemand, converti à l’islam, publie, en deux numéros sa brochure « Islam et Démocratie ».

Le 20.01.1968, il constate que son article « l’œuvre des orientalistes et son influence sur la pensée de la société contemporaine » n’est pas publié dans révolution Africaine.

Rude coup à Mr X

Le 15.03.1968, le nom de Bennabi est cité dans la catégorie des penseurs et philosophes comme le chef de file dans ce pays, lors d’une conférence animée par Abdelmadjid Meziane. Réconforté, Bennabi écrira deux jours après « Comme la salle était comble, je voyais que c’était un rude coup à Mr X qui voulait réserver l’Algérie à Fanon et Jean Amrouche ».

Le 20.07.1968, Bennabi, fait le point de, la situation, il constate notamment que sur le plan personnel, son eau est toujours coupée, son sommeil conditionné par les locataires que, selon ses dires, «Mr X a placés au dessus de moi »…, et  sur le plan national son jugement est « aucun optimisme, sinon dans les discours officiels ».

le 28.09.1968,Bennabi, participe à un congrès, en Égypte, sa présence ne passe pas inaperçue, le directeur de l’université de Khartoum l’invite pour deux mois, Abdelaziz Kamel lui donne l’accolade en entrant, Mustapha  Zarqa lui donne l’accolade en sortant.il livre son impression en écrivant «j’ai l’impression d’être plus connu ici qu’en Algérie ».

Le 03/12/1968, A l’ occasion du mois du ramadhan, Bennabi est programmé pour un cycle de conférences dans  les établissements d’enseignement secondaire et supérieur technique

Apres plus de six conférences données, en se posant la question est-ce l’année imminente? Il note « Et j’ai l’impression que ces conférences ont eu plus de résultats que ne le redoutait Mr X.

Les 25.12.1968 ouvertures du séminaire de la pensée islamique, au lycée Amara Rachid. Il y a environ 150 étudiants dans la salle.

Le 07.03.1969, conférence de Bennabi, à la salle des actes, sur « l’œuvre orientaliste » en arabe.

Le 07.04.1969 À cause séminaire de la pensée islamique dont Bennabi est le principal artisan, il pense qu’on cherche à lui en faire payer le prix, en lui faisant perdre son appartement, après avoir perdu son poste de directeur de l’enseignement supérieur. Il a le sentiment que Mr X, a « cherché une solution échelonnée pour me faire quitter l’Algérie ».

Le 27.05.1969 quelques jours après avoir donné une conférence sur le problème de la civilisation à l’école normale de Bouzaréah, il assiste à l’inauguration de la mosquée de l’université d’Alger.

Le 01.09.1969 il constate, qu’au stand du livre Algérien à la sixième foire d’Alger, il n’y a aucun de ses livres.

Je vois le mercenaire arabe du juif.

Le 15.12.1969 en reprenant la lecture du livre « les protocoles des sages de Sion», plongé dans un monde de réflexions il se lâche en écrivant « je suis certainement le seul musulman engagé sur le front de la lutte idéologique, c’est à dire sur un front où j’ai l’affaire essentiellement à la tête juive, la technique juive. Mais sur ce front, surtout depuis 1956, je vois le mercenaire arabe du juif ».

C’est l’irréparable pour Mr X

Le11.02.1970la parution du premier numéro « que sais-je de l’islam » et avec le nom de Bennabi au bas de l’article de fond du bulletin, est très significatif pour lui.

Il considère selon ses propres propos, l’événement de « victoire musulmane à l’université», en ajoutant: »c’est l’irréparable pour Mr X de voir mon nom collé à celui d’un groupe d’étudiants et à leur action au sein de l’université. Mr X qui a toujours voulu m’isoler et y a réussi souvent, me voit dans un groupe ».

J’ENTREVOIS  LA FIN AVEC SOULAGEMENT

Le 17.06.1973 et après une intense activité, notamment à l’étranger, Riyad, Beyrouth, Washington, Philadelphie, Los Angeles, Chicago, Madison, Tripoli, Le Caire et aussi dans certaines villes Algériennes Tlemcen, Cherchell, Biskra, Alger…fatigué et malade, il écrit sentant sa fin s’approcher : »de plus en plus cette année qui marque la 69eme  boucle de mon âge, je me surprends à éprouver comme un sentiment de soulagement. JE suis comme l’homme chargé d un lourd fardeau pour lequel il remercie le Ciel de lui avoir permis de le porter aussi loin et aussi longtemps, mais qui attend tout de même le moment de le déposer.MA VIE A ETE LOURDE A PORTER.ET PRES DE MA SOIXANTE-DIXIEME ANNEE J’ ENTREVOIS LA FIN AVEC SOULAGEMENT.