Études et analyses

Le ramadan entre consumérisme et spiritualité / Dr. Youssef Girard

GIRARD« L’argent n’a pas d’odeur » affirme un adage populaire français. Alors, comme le mois de ramadan est devenu l’occasion pour certains d’accumuler d’immenses profits, même la France, où l’islamophobie est une politique étatique, se met à l’heure du ramadan.

En effet, depuis plusieurs années, le mois de ramadan est devenu l’occasion d’un intense marketing visant à susciter le désir du consommateur musulman en lui proposant toutes sortes de produits. Du couscoussier trois pièces aux plats préparés halals, les poids lourds de la grande distribution font étalage de produits « spécialement » destinés au consommateur musulman. Des films publicitaires, ciblant spécifiquement la clientèle musulmane, sont diffusés sur les chaînes nationales alors que les campagnes d’affichage et les catalogues publicitaires se multiplient.

Cet étalage de produits à identité « musulmane » tient au fait que le marché « islamique » est devenu un enjeu considérable. En France, le seul marché de la viande halal était estimé à 5,5 milliards d’euros en 2010 et sur cette somme totale 4,5 milliards d’euros sont dépensés par les ménages. Au niveau mondial, ce marché est estimé à environ 500 milliards d’euros. Au niveau européen, il connaît une croissance d’environ 15% par an depuis plusieurs années. Dans une économie européenne connaissant une croissance faible, le nouveau marché « islamique » est une véritable aubaine pour le capitalisme qui cherche en permanence à créer de nouveaux marchés lui permettant de générer des profits substantiels.

Cette extension du marché à l’univers de l’islam participe du processus de réification global propre au système capitaliste. Le marché « islamique » devient un instrument destiné à étendre la sphère capitaliste à un espace non-marchand : l’espace de l’islam, de son imaginaire et de sa spiritualité.
Le processus de réification tend à transformer l’ensemble du monde, dans sa dimension matérielle et spirituelle, en objet marchand soumis au primat du capital. Ce processus généralise les lois du marché dans les sphères non-marchandes et, par la même occasion, détruit la diversité culturelle, fait disparaître les particularismes, anéantit les pensées critiques ou désintègre les spiritualités. En cela, le capitalisme est porteur en lui-même d’une volonté de destruction, de mort, de tous les espaces non-marchands.
Dans ce processus de réification, l’extension du marché à l’univers de l’islam ne peut se faire que par l’utilisation d’un paraître « islamique » anéantissant l’être musulman, c’est-à-dire d’une simple image de l’« Islam » utilisée en dehors de la culture et de la spiritualité musulmane. Par ce processus de réification, le capitalisme tend à transformer le musulman, porteur d’une culture et d’une spiritualité, en consommateur d’images de l’« Islam ».

Ce processus de réification finit par altérer l’identité spirituelle de l’islam dans son essence propre puisque la marchandise s’efforce de se transformer, par l’acte de consommation, en intermédiaire entre le croyant et son Créateur. L’acte de consommation se présente implicitement comme un acte de dévotion d’une « spiritualité » factice. De spiritualité, l’« islam » est transformé en objet de consommation et la marchandise devient une sorte d’objet de culte. Cet « Islam » réifié est ainsi intégré dans ces panthéons du capitalisme que sont les grandes surfaces. Vidé de tout contenu spirituel et civilisationnel, l’« Islam » fétichisé se transforme en objet de consommation que l’on achète, que l’on consomme et que d’autres vendent.

Face à la réification de l’Islam par le capitalisme et à la transformation du jeûne du mois de ramadan en grande fête consumériste, l’essence spirituelle du jeûne peut permettre de se libérer de ces différentes structures de domination pesant sur les musulman-e-s. Cette essence spirituelle se trouve non pas dans le consumérisme marchand que cherche à imposer la civilisation capitaliste mais dans le souvenir du Créateur et du message qu’Il nous a envoyé. C’est ainsi que le Coran définit ce mois béni : « Le mois du Ramadan, mois du jeûne, au cours duquel le Coran commença à être révélé, comme guidance pour les gens et preuve de bonne direction et de discernement[1] ».

 

Le Prophète (BSDL) nous a également signifié la dimension purificatrice du jeûne du mois de ramadan dans de nombreux hadiths. Ainsi, selon Abou Hourayra, il (BSDL) nous a expliqué que « celui qui jeûne le mois de ramadan avec foi et sincérité verra ses péchés antérieurs pardonnés[2] ».

 

Seul le retour à cette essence profonde du jeûne du mois de ramadan peut permettre aux musulman-e-s de renouer avec une spiritualité réelle libérée de l’inauthentique et du factice propres au consumérisme marchand. Loin de la marchandise, la spiritualité vivante redonnera la priorité à l’être sur l’avoir et nous permettra ainsi de retrouver le souffle libérateur et créateur de l’Islam des origines.

 


[1]             Coran 2:185

[2]    Rapporté par al-Boukhari et Mouslim.

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