Études et analyses

SCIENCE ET INFLUENCE /Pr. Abdelhamid Charif ( King Saud University) 1ère partie

science et influence« Il faut n’appeler Science que l’ensemble des recettes qui réussissent toujours. Tout le reste est littérature ». Paul Valéry.

S’agit-il d’une noble concession de la part d’un philosophe, écrivain, poète, nominé 12 fois au prix Nobel de littérature et mort juste avant son couronnement, ou tout simplement d’une objectivité intrinsèque d’un homme clairvoyant et libre de toute ego-influence ?

Cette interrogation en appelle d’autres, plus importantes. Les différentes sciences, formelles et rationnelles telles les mathématiques, expérimentales ou empiriques telle la biologie et médecine, humaines telles la sociologie, peuvent-elles avoir une influence sur les initiés ou leurs disciples ? Et si c’est le cas, doit-on éviter les filières potentiellement préjudiciables ? Sinon que faire pour se prémunir des nuisances des disciplines à risque ?

 

Autant de questions auxquelles cette contribution essaiera d’apporter des éléments de réponses. Il est impératif d’évacuer au préalable tout risque d’amalgame lié au cloisonnement professionnel. Tout intellectuel, indépendamment de sa formation et sa profession, est à la fois mathématicien, physicien, médecin, politicien, économiste, sociologue, historien… Rappelons aussi que tous les progrès scientifiques et techniques sont des armes à double tranchant, et la mise en garde du Prophète (Prière et Salut Sur Lui) nous interpelle en permanence, puisque lui-même implorait régulièrement Allah de le préserver du savoir inutile (nuisible). « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » s’exclamait quant à lui Rabelais au 16ème siècle. Il faut enfin signaler le danger d’un savoir modeste mais surestimé, car un mauvais médecin risque d’achever son patient plutôt que le soigner.

 

                               Vulnérabilité des sciences humaines et sociales

De par leur nature, les sciences humaines représentent le maillon important et faible de la chaine du savoir. Les sciences sociales et humaines ne peuvent pas revendiquer l’objectivité et scientificité spécifiques aux mathématiques et physique. La raison est simple, l’homme y joue le double rôle d’explorateur et d’objet d’exploration. Le dilemme est évident : Comment isoler un sujet de l’objet si le sujet est à la fois l’étudiant et l’objet étudié ? Les mathématiciens n’ont donc aucun mérite spécifique, ni raison de bomber le torse. Ils sont simplement bien servis par la création, où la connaissance rationnelle, de type à priori, peut être acquise et définitivement fixée sans recours préalable à l’expérience, et sans polémique. Jugeons-en :

Si l’hypoténuse du triangle droit avait une moindre marge de liberté d’action, elle aurait cédé à la tentation de prendre un malin plaisir à désavouer, ne serait-ce qu’une seule fois, le théorème millénaire de Pythagore, et aurait alors déclenché une interminable polémique.

On ne peut donc pas reprocher aux sociologues et autres psychologues de se gourer de temps en temps. C’est simplement parce que nous, en tant que sujets, nous leur menons la vie dure. On peut ainsi comprendre les différentes réserves quant à l’utilité de la sociologie et sciences humaines, émises par les intéressés eux mêmes :

Foucault : « Inutile de dire que les sciences humaines sont de fausses sciences ; ce ne sont pas des sciences du tout ».

 

Revel : « La vie est un cimetière de lucidités rétrospectives », « La connaissance inutile ».

Lepenies : « Les sociologues sont des intellectuels et non des scientifiques. La sociologie rappelle davantage le monde de l’art et littérature que celui de la science ».

Busino : « La sociologie, à bout de souffle, à la dérive, ou en déroute ? ».

Bourdieu : « Un sociologue ne doit jamais céder à la tentation du prophétisme social ».

Lahire : « Nombreux sociologues sont plus en quête de reconnaissance intellectuelle, sur la base d’une  griffe, que dans une rigueur épistémologique ».

Kraus : « Psychanalyse, maladie mentale qui se prend pour sa propre thérapie ».

Wittgenstein : « Freud prétend être scientifique. Mais ce qu’il fournit est de la spéculation, quelque chose d’antérieur même à la formulation d’une hypothèse ».

 

Même si les initiés et disciples des sciences humaines et sociologiques semblent plus exposés aux risques d’errance intellectuelle, nul n’en est en fait à l’abri. Bien au contraire, des penseurs, tels que ceux cités précédemment, parfaitement conscients des enjeux, sont mieux protégés pour explorer ces zones troubles avec un minimum de dommages. Par ailleurs, une personne rationnelle dans sa profession peut très bien se perdre dans ses interrogations existentielles. Doit-on alors abandonner les sciences humaines ? Peut-on leur imposer des garde-fous et repères solides ? On n’y peut rien.

Le Bon Dieu a créé l’être humain responsable, doué d’intelligence, et favorisé par rapport aux autres créatures. Il lui a indiqué les limites morales en lui laissant la liberté de choix et d’action, contrairement à l’hypoténuse de Pythagore. Que faut-il faire pour éviter ces errances ? Les savants ont toujours compris qu’en plus de l’objectivité et rationalité, les sciences doivent également être confinées par la morale religieuse, afin d’éviter des égarements futiles, improductifs, voire nuisibles. La rationalité scientifique et l’éclairage religieux constituent un double mécanisme, non seulement séparant le bon grain de l’ivraie, mais améliorant aussi le rendement intellectuel en évitant les futilités. Sénèque déclarait il y a vingt siècles déjà : « Nous sommes nés dans un royaume : obéir à la divinité, voilà la liberté. »

 

                                              Sciences humaines et sociales,

                                             victimes innocentes de la laïcité

Cette prédisposition instinctive fut hélas confrontée au dilemme

insurmontable de l’opposition catégorique de l’église aux découvertes scientifiques irréfutables, et ce qui devait arriver arriva. Il ne restait que deux choix devant un esprit cartésien : L’athéisme ou une nouvelle religion. On pensait que la laïcité pouvait servir de compromis ménageant les deux parties en conflit, l’église et la science. Il n’a fallu cependant que peu de temps pour se rendre compte qu’il s’agissait d’un véritable coup d’état, d’autres préfèrent parler de révolution, contre l’ex-pouvoir religieux. Il est important de noter que le conflit de l’église était face aux sciences physiques et astronomiques vérifiables, et non avec les sciences humaines. Cependant quand le divorce fut prononcé et consommé, toutes les barrières sautèrent et ce sont les innocentes sciences sociologiques et humaines qui payèrent le lourd tribut. La protestation de Revel est très pertinente : « C’est un progrès incontestable que de connaître la forme et les dimensions de la terre, mais qu’elle soit ronde ou plate ne change pas grand chose au sens de l’existence ». On peut ajouter que la rondeur et les rotations de la terre ne prouvent pas l’absence de religion, mais seulement que le Christianisme n’est pas la bonne.

Bernard Shaw l’exprime autrement : « Il n’y a qu’une seule religion même si on trouve une centaine de versions ». Loin de se sentir victimes, les sociologues vont plutôt profiter de cette nouvelle liberté pour défoncer les tabous et frontières vers les ”nouvelles sensations du modernisme”. Le résultat était

prévisible : Le parcours, pour la plupart, ressemblait à celui de Durkheim, jeune religieux et devenu ensuite athée mais conservant un respect pour la religion. Les conséquences sociales furent d’abord lentes avant de prendre de l’allure au 20ème siècle.

 

La décadence morale est devenue infernale et chaque époque apporte sa contribution, en changeant d’anciens vices en de nouvelles mœurs. Une nouvelle génération commence par scandaliser celle des parents, en cassant toutes sortes de tabous, avant de finir criant son indignation face à sa progéniture qui ose aller encore plus loin. Comme exemples contemporains d’arroseurs arrosés, on peut citer Alain Delon et Johnny Halliday qui, au crépuscule de leur vie, sont indignés par le modernisme du « mariage pour tous », après avoir été les pionniers de la scandaleuse libération sexuelle des années 60.

 

                                         Athéisme, laïcité et malaise intellectuel

Si le Christianisme et l’église sont définitivement neutralisés, la foi humaine innée, certes ébranlée, n’arrive pas à s’accommoder aisément au vide spirituel. Le malaise est surtout éprouvé par les intellectuels :

Chartier : « Il faudrait être fou pour risquer l’éternité contre un maigre profit »

Einstein : « Le sentiment religieux cosmique est le motif le plus puissant et plus noble de la recherche ». « La science sans religion est boiteuse, la religion sans science est aveugle. »

Pasteur : « Un peu de science éloigne de Dieu, mais beaucoup y ramène. »

 

D’autres ne se contenteront pas d’exprimer leur malaise. Ils chercheront ailleurs et trouveront du nouveau qu’ils rapporteront avec beaucoup de courage, en payant parfois un prix. C’est ainsi que d’illustres savants étudièrent l’Islam et exprimèrent sans retenue leur émerveillement. Des poèmes élogieux envers le Prophète furent écrits par Lamartine et Victor Hugo. Voici quelques autres témoignages :

Goethe : « C’est dans l’Islam que je trouve le mieux exprimées mes propres idées ».

Bernard Shaw : « Si un homme comme Mohammed gouvernait le monde, il parviendrait à résoudre ses problèmes et à lui assurer la paix et le bonheur dont il a besoin. J’ai étudié cet homme merveilleux et, loin d’être l’Antéchrist, il mérite le titre de sauveur de l’humanité ».

 

Benjamin Smith : « Mohammed était César et le Pape réunis en un seul être ; le Pape sans en avoir les prétentions, César sans en avoir les légions ; sans armée, ni garde du corps, ni palais, ni revenu fixe ; s’il y a un homme qui a le droit de dire qu’il règne par la volonté divine, ce serait lui, puisqu’il a tout le pouvoir sans en avoir les instruments ni les supports ».

Napoléon : « Je suis Musulman unitaire et je glorifie le Prophète. J’espère que le moment ne tardera pas où je pourrai réunir tous les hommes sages et instruits, et établir un régime uniforme, fondé sur les principes du Coran, qui sont les seuls vrais pouvant faire le bonheur des hommes. J’espère que le moment ne tardera pas où l’Islam prédominera dans le monde ».

 

Des doutes et polémiques existent jusqu’à nos jours sur la conversion à l’Islam de certains de ces illustres personnages (Victor Hugo, Napoléon…). Cela n’intéresse en fait que les concernés. Un milliard de Musulmans répètent chaque jour des louanges similaires et même meilleurs. Ces témoignages servent beaucoup plus la cause de l’Islam s’ils émanent de la part de non-musulmans. Ils n’étaient d’ailleurs pas du goût de l’ordre établi.

                                                                                                              Fin 1ère partie