Études et analyses

Le journal El Moudjahid au service de la lutte de libération nationale / Pr Mouloud AOUIMEUR

aouimerL’indépendance nationale et la restitution de la souveraineté algérienne étaient sans doute le fruit d’une longue lutte déclenchée au lendemain de l’occupation coloniale par l’Emir Abdelkader et Ahmed Bey et accélérée par la guerre de libération qui dura sept années et demi. Mais, la différence entre toutes les luttes menées par les nationalistes algériens durant la colonisation française, et celle menée par le FLN/ALN de 1954 à 1962, réside dans la pluralité des moyens de combat utilisés pour atteindre les objectifs tracés.

Les armes ne font pas seules la victoire, et les combats politiques ne sont pas toujours suffisants pour forcer la puissance coloniale à abandonner ses colonies. Les stratèges de la révolution algérienne avaient très tôt compris l’importance de la communication et le poids de la presse dans une guerre moderne. Ainsi dès 1956, une machine de propagande est mise en marche.

Il n’est pas possible dans le cadre de cet article d’en parler largement. Nous insisterons seulement ici sur un outil efficace de la propagande FLN/ALN : le journal El Moudjahid. Quel était son rôle dans le processus de libération nationale? Quel était ses échos en Algérie et à l’étranger? Quelle est sa valeur historique ?Toutes ces questions méritent un élément de réponse.

 

Les Débuts du journal:

Sous la direction d’Abane Ramdane, les trois intellectuels du FLN Benyoucef Benkheda, Saad Dahleb et Abdelmalek Temam se consacrent au lancement du journal El Moudjahid comme organe officiel de la révolution algérienne. Ces militants de la cause nationale ne sont pas choisis au hasard. Ils ont derrière eux une longue expérience acquise dans la presse du PPA et du MTLD. Le premier numéro est publié sans date mais on peut la situer entre mai et juin 1956. Redha Malek devient directeur en 1957 et le demeurera jusqu’à 1962.

Les premiers numéros sont édités à la Casbah puis devant la multiplication des ratissages policiers, le journal s’installe à Tétouan puis à Tunis. La diffusion d’El Moudjahid est strictement interdite en Algérie comme en France. Néanmoins, le journal y rentre clandestinement malgré la censure française et plusieurs saisis sont enregistrés.

Devant son incapacité à empêcher complètement l’entrée d’El Moudjahid en Algérie destiné à l’ALN intérieure et au peuple algérien et arrêter sa diffusion dans le monde entier, les autorités françaises lancent une opération de falsification selon quelques témoignages. Les experts de la propagande française falsifient les numéros 61 du 25 mars 1960 et 63 du 25 avril 1960 et les diffusent largement pour discréditer le FLN. Publié irrégulièrement pour des raisons techniques, le journal devient hebdomadaire à partir de juin 1959. Son format change à compter du numéro 8, daté du 5 août 1957 et restera sur cette forme jusqu’aujourd’hui.

Le prix du journal est de 30 fr. anciens (30 centimes nouveaux) en 1958 et 40 fr. en 1961. A la même date, les grands titres de la presse française comme Le Monde, Libération, France-Soir, L’Echo d’Alger, Le journal d’Alger coûtent 25 fr. Cette différence s’explique en partie par le prix de revient élevé d’El Moudjahid.

 

Journal comme un instrument de propagande:

Le FLN considère toujours son journal comme un instrument de propagande et n’a jamais eu l’intention d’en faire un objet commercial puisque de nombreux numéros sont distribués gratuitement à des personnalités influentes dans le monde entier comme les journalistes, les politiques ainsi que les institutions internationales et les organisations humanitaires.

Ce témoignage d’un journaliste Suisse auquel est adressé un exemplaire d’El Moudjahid en est l’illustration parfaite: « Je suis content de recevoir El Moudjahid et je souhaite qu’on continue à me le livrer. Je n’ai jamais suivi de très près les péripéties de votre guerre de libération; les informations épurées des agences de presse qui ravitaillent nos journaux suisses n’étaient, et ne sont guère en mesure d’exciter ma passion et de soutenir mon intérêt (…) Je crois que, dans le monde, toujours plus nombreux sont ceux qui, longtemps abusés par des informations tendancieuses, commencent à voir clair et à se ranger résolument de votre côté.»

 

Rédacteurs et collaborateurs du journal:

Les articles d’El Moudjahid sont généralement sous anonymat. Les raisons sécuritaires peuvent être avancer pour justifier cette pratique. Mais comment expliquer le fait que ces militants et journalistes n’écrivent même pas avec des pseudonymes? Une question qui reste sans réponse et seulement les anciens responsables du journal encore en vie pourront nous éclaircir sur ce point.

Dans quelques rares numéros, on trouve les signatures d’Abane Ramdane, Lakhdar Bentobal, Krim Belkacem, Larbi Ben M’hidi, Saad Dahlab, etc. Il est difficile d’identifier les auteurs des articles publiés à part quelques uns dont on reconnaît le style. Deux chercheurs ont réussi à retrouver ceux écrits par Frantz Fanon grâce notamment à la collaboration de sa femme. Le journal reflète le consensus accepté par les différents courants coexistant à l’intérieur du FLN/ALN après le ralliement à la révolution en 1956 des communistes, des Oulémas, des centralistes et de l’UDMA de Ferhat Abbas.

A l’approche de la solution du conflit algérien, les positions et les choix politiques s’affirment plus clairement dans les articles consacrés à la doctrine et à l’idéologie du prochain Etat algérien. Nous y trouvons aussi les orientations tiers-mondistes et révolutionnaires de la diplomatie algérienne.

 

Interviews et Témoignages:

El Moudjahid consacre régulièrement une rubrique intitulée « Les exploits de l’Armée de Libération Nationale ». Elle est nourrie des informations venues de chaque coin du pays rendant compte des actions militaires menées par l’ALN. El Moudjahid couvre les voyages et les activités du GPRA, des organisations satellites du FLN comme la troupe artistique algérienne et l’équipe nationale algérienne, ect.. Il recueille des interviews avec les responsables de l’ALN/FLN comme Lamine Khane, le colonel Ali Kafi, Omar Oussedik, Benyoucef Benkheda, etc. El Moudjahid reprend les interviews accordés par les responsables algériens aux journalistes étrangers comme l’entretien du commandant Azzedine  avec Jean Daniel du magazine L’Express, et l’interview de Ferhat Abbas avec le journal allemand Dier Spiegel.

         El Moudjahid publie à partir de 1960, les témoignages des déserteurs de l’armée française et de ceux qui refusent de faire la guerre. Ces informations visent au moins deux objectifs. Premièrement à semer le trouble dans le contingent français notamment dans les rangs des appelés qui sont de plus en plus hostiles à cette guerre. Les témoignages publiés par la suite par ces jeunes militaires français montrent parfaitement combien ils étaient pressés de rejoindre la France et mettre fin à leurs malheureuses expériences algériennes.

En second lieu, El Moudjahid réconforte les moudjahidines à un moment crucial de la lutte nationale notamment après l’instauration des lignes fortifiées Challe et Morice rendant l’approvisionnement en armes et la circulation des combattants très difficiles. Dans le même sens, les messages de solidarité internationale, les déclarations des français ralliés au FLN, le manifeste des 121 personnalités françaises sur le droit à l’insoumission remplissent les colonnes du journal.

Le journal dénonce la torture pratiquée sur les militants nationalistes activant en Algérie comme en France. Une grande compagne est menée pour soutenir les étudiants algériens torturés par la police parisienne. Y avait-il d’Echos à ces dénonciations ? C’est dans ce contexte qu’il faut situer la parution en France des essaies et des reportages sur la torture en Algérie comme L’Algérie hors la loi (Seuil, 1955) de Colette et Francis Jeanson, La question (Minuit, 1958) d’Henri Alleg, Le Désert à l’aube (Minuit, 1960) de Noël Favrelière. Des lettres ouvertes du monde entier sont adressées au gouvernement français pour protester contre les camps d’internement existant en Algérie.

 

Collaboration des journalistes étrangers:

La collaboration des journalistes étrangers était courante. El Moudjahid reproduit une série d’articles parus dans le journal de Belgrade Borba, rédigé par le journaliste yougoslave Zdravko Petchar intitulé « 30 jours dans les maquis Algériens ».Le journal nationaliste prend à son compte un article intitulé « Debré et l’Algérie » publié dans un journal brésilien Diario de Noticies de Paulo de Castro. Le journaliste Italien Dante Cruichi, du quotidien Unità accompli un séjour dans les maquis algériens. Son compte-rendu est republié par El Moudjahid. Il reproduit également un article de Baldacci, directeur du journal Il Giorno, quotidien de Milan du 13 mai 1959 et l’enquête du journaliste japonais Yoshiki Hoshino, qui a passé des jours dans le maquis aux côtés des combattants de l’ALN.

Des intellectuels africains s’expriment dans El Moudjahid et les nouvelles des résistances africaines intéressent de plus en plus les responsables algériens. En témoigne ce grand dossier consacré à l’indépendance du Mali ou ce numéro réservé à l’assassinat du leader et premier ministre Congolais, Patrice Lumumba.

Des comptes-rendus des ouvrages traitant l’actualité algérienne et l’histoire de l’Algérie sont nombreux. Nous pouvons citer ici très rapidement : « L’Algérie, passé et présent » de Nouschi, Lacoste, Prenant (El Moudjahid, n°77, 23 janvier 1961); « Nationalisme algérien et grandeur française » d’Alain Savary (n°61, 16 mars 1960); des Extraits des livres de Fanon comme « Les damnés de la terre », (El Moudjahid, n°88, 21 décembre 1961, n°89, 16 janvier 1962); « An V de la Révolution algérienne », (n°53-54, 1 novembre 1959; n°55, 16 janvier 1959). El Moudjahid accorde un long compte-rendu au livre intitulé « La Révolution algérienne » du journaliste Suisse Charles-Henri Favrod (n°37, 25 février 1959).

 

Naissance de l’agence nationale de presse:

Le 11 décembre 1961, le GPRA renforce le journal en créant une agence nationale de presse. L’APS publie un bulletin quotidien de dix à quinze pages distribué aux grandes agences internationales et à l’intérieur du FLN/ALN. Il contient des informations politiques, militaires, sociales et internationales.

Au moins trois objectifs sont fixés: « faire connaître au monde le combat du peuple algérien, le véritable visage de son Gouvernement et le vrai caractère de l’Algérie », former « les jeunes journalistes de l’Algérie de demain » et permettre « à une véritable presse nationale et populaire de se développer».

 

Conclusion:

El Moudjahid n’est pas seulement un journal d’informations et un instrument de mobilisation mais également un support pour tous les autres outils de propagande créés par le FLN pour soutenir la lutte de libération nationale. C’est grâce à ce journal que les combattants et leurs sympathisants en Algérie comme à l’étranger suivent le déroulement de la guerre, trouvent les horaires et les programmes de l’émission radiophonique de « La Voix de l’Algérie » lancée à partir des capitales arabes et découvrent les activités des différentes organisations sportives et artistiques algériennes à travers le monde. Si les Algériens n’avaient pas la possibilité de voir les pièces théâtrales patriotiques à cause de la censure coloniale, des extraits sont publiés dans le journal du FLN comme la célèbre pièce « Les enfants de la Casbah ».

Le journal El Moudjahid tenait régulièrement une chronologie très détaillée de la lutte armée et faisait un compte rendu des négociations politiques menées par les émissaires du GPRA avec les représentants de l’Etat français. Les communiqués des combattants, les déclarations des responsables politiques algériens, les photos et les notices biographiques des leaders de la révolution algérienne et des martyres de la cause nationale représentent en tous une source remarquable et indispensable à l’écriture de l’histoire de la guerre d’Algérie.