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RAJEF BELKACEM L’INOXYDABLE RESISTANT Par : Hanafi SI LARBI

radjef belkacemA ses enfants Yamina, Tarek et Amar

«On voit que l’histoire est une galerie de tableaux où il y a peu d’originaux et beaucoup de copies». ( Alexis de Tocqueville )

 

Il y a 22 ans, le mercredi 25 mai 1989, Belkacem Radjef s’éteint à l’hôpital de Béni Messous à l’âge de quatre-vingts ans. Militant de conviction, respecté pour sa franchise, son altruisme et son abnégation, ce géant de 1m90, qui n’avait nullement abandonné avec l’âge ses sentences,  ses comportements et son franc-parler qui le caractérisaient depuis sa jeunesse, est né le 19 septembre 1909 à Agouni Boura près de Larbaâ Nath Irathen. A travers son itinéraire militant, c’est toute une période où le mouvement national indépendantiste a pris racine et a abouti à l’étincelle libératrice du 1er Novembre 1954. Bien sûr, des centaines de milliers d’Algériennes et d’Algériens anonymes ont sacrifié leurs vies pour que vive l’Algérie, mais l’on sait aussi que dans les grands moments et mouvements sociaux, idéologiques et politiques, des hommes sortent du lot et deviennent dès lors l’incarnation d’un mouvement historique. Belkacem Radjef est de ceux là.
En 1924, alors qu’il n’avait que 15 ans, Belkacem Radjef débarque pour la première fois en France. Malheureusement, il ne tardera pas à revenir au pays suite à une maladie. Il y retournera  le 18 septembre 1928 pour ne revenir définitivement qu’à l’indépendance en 1962.
L’engagement
En 1930, à la célébration du centenaire de la conquête de l’Algérie, et à Levallois, j’avais à peine 21 ans, j’eus l’occasion de recevoir Si Djillani qui me présenta le journal El Ouma. Le premier article a attiré mon attention : «Notre émancipation dépend de notre action». Le journal coûtait 50 centimes. Je voulais donner 5 francs. Si Djillani refusa les 5 francs en disant que c’était des invendus qu’il fallait utiliser pour convaincre. Ce n’était pas l’argent qui intéressait le parti. J’ai trouvé que les militants qui dirigeaient cette organisation étaient d’honnêtes hommes. Huit jours après, j’ai assisté à une réunion. Je retins ceci : il fallait s’unir, s’organiser, se défendre et créer un mouvement pour lutter, relever le défi. C’est la raison qui m’a amené à militer au sein de l’Etoile nord-africaine. En 1932, dans un café rue Jean Jaurès à Levallois, Radjef en compagnie de Si Djillani «recrutent» Imache Amar qui sera très vite rédacteur du journal El Ouma et secrétaire général de l’ENA. A partir de cette année, des sections locales furent créées y compris à Alger. Ainsi, en mai 1933, une assemblée générale regroupant les sections se tient au 49 rue de Bretagne à Paris élit Messali Hadj président, Amar Imache secrétaire général, Belkacem Radjef trésorier, Si Djillani, directeur du périodique El Ouma dont Imache restera le rédacteur en chef,  entérine la rupture avec le Parti communiste et interdit la double appartenance.

Le 5 août 1934, une assemblée générale regroupait plus de 800 personnes. Et pour cause ! Cette AG revêtait une grande solennité car, pour la première fois, le drapeau algérien vert et blanc frappé d’un croissant rouge a été présenté. Les Algériens se levèrent comme un seul homme en chantant : «Vive l’Algérie», «Vive l’indépendance», «Vive l’ENA». L’audience de l’ENA prenait de l’ampleur. Le jeune Radjef se fortifie et incarne l’ardeur d’une organisation en plein décollage. Son procès en 1934 et son emprisonnement avec Messali et Imache en 1935/36 inscriront son nom dans la mémoire de toute une génération. En 1936, la guerre civile fait rage en Espagne. Des pressions étaient exercées sur nous pour participer à la campagne pour la formation de brigades d’Algériens pour aider les Républicains en Espagne. Nous reprochions aux Républicains de n’avoir pas proclamé l’indépendance du Maroc dit espagnol, quoiqu’il ne fût déjà plus sous leur autorité. «Franco en était le maître», racontait Radjef. Après le Congrès musulman du 2 août 1936 au stade municipal d’Alger, où l’idée d’indépendance de l’Algérie a été proclamée à qui voulait l’entendre par Messali Hadj, le gouvernement de Léon Blum prononça la dissolution de l’Etoile nord- africaine. Suite à cet acte arbitraire, le 11 mars 1937, à Nanterre, la majorité des membres de l’ENA dont Radjef
Belkacem, fonda le Parti du peuple algérien. Dès les 20 et 21 août de la même année, Radjef présida une réunion du PPA et dénonça «les manœuvres perfides de l’impérialisme français»(1)
L’ennemi de mon ennemi, c’est mon ami
En 1938, Hadj Dahmane, commerçant établi en Belgique et militant du PPA, est contacté par les Allemands qui voulaient connaître le sentiment des Algériens nationalistes en cas de guerre. Ce dernier se confie à Radjef qui en parle à son tour à Mohamed Rebbouh. La profondeur de l’humiliation subie et l’amertume quotidienne poussent Radjef et Rebbouh, dans la stricte confidentialité, à se rendre clandestinement en Allemagne à partir de la Belgique. «Lorsque nous arrivons à la capitale du Reich, nous sommes en présence de représentants de deux ministères : celui des Affaires étrangères et celui de la Guerre», racontait Radjef, et  d’ajouter : «Nous leur avons précisé que nous ne sommes pas venus en qualité de délégués du PPA, mais pour nous informer et informer ce dernier».
Messali, prisonnier à El Harrach, condamna énergiquement cet impair qui pouvait être exploité par l’adversaire pour crier à la collusion PPA/nazisme.
En février 1947, il assista au Comité central de Zeddine (wilaya de Aïn Defla), qui consacra la mise sur pied de l’OS qui a donné, malgré toutes les difficultés qu’elle a rencontrées, la naissance à l’action révolutionnaire armée organisée de Novembre 1954.
En mars 1952, lors d’une réunion du Comité central du PPA/MTLD tenue à Larbaâ (wilaya de Blida) et présidée par Radjef, Messali faisait le compte rendu d’un long voyage qui l’avait conduit du Caire à La Mecque. Il racontait à un détail près son périple, s’attardant sur certains détails tels que Sa Majesté le roi d’Arabie qui l’a accueilli à la descente d’avion, ses contacts au Caire… sans rapport avec l’ordre du jour qui consistait à la préparation du 2e Congrès du parti. Radjef, président de séance et d’un ton solennel l’interrompit : «Camarade Messali, ce que tu viens de dire ou rien, c’est la même chose.»  Et il passa directement à l’ordre du jour. Messali s’exécuta, car il savait que Radjef obéissait à sa conscience et à un idéal et non à un homme aussi charismatique soit-il. L’année d’après, lors de la crise de la direction du PPA/MTLD qui divisait la force du parti, Radjef Belkacem, après quelques vaines tentatives auprès de Messali qui d’habitude l’écoutait et tolérait même ses critiques, en compagnie d’un groupe de militants, lança un appel à la base pour prêcher l’esprit démocratique et sauvegarder l’unité du parti. «On a tenté d’éviter la dissension en optant pour une troisième tendance. Des discussions ont eu lieu avec Boudiaf pour lancer un mouvement qui ne pouvait être que révolutionnaire. Pour éviter les luttes intestines, il fallait rester uni». C’est, en substance, les termes de la déclaration signée par Belkacem Radjef, exaspéré lui aussi par le zaïmisme incarné par Messali. «Le terrain était déjà préparé pour le CRUA».(2) Au lendemain de la lutte armée, en décembre 1954, Radjef est emprisonné à Paris. Il n’est libéré qu’en 1956, date à laquelle il rejoint  la Fédération de France du FLN. A 45 ans, il faisait déjà figure «d’ancien». «La guerre de guérilla est étrangère à sa formation et sa culture. Pour la plupart des hommes de sa génération, une nouvelle époque commence, qui appelle d’autres méthodes, d’autres moyens, d’autres idées. Il a conscience d’avoir préparé des lendemains meilleurs et de passer le témoin à ceux qui ont à conquérir puis à gouverner une ‘‘Algérie libre’’».(3)
Le Secours national algérien : les enfants d’abord 
Le 15 juillet 1962, Radjef rentre au pays. Loin de tous les profits faciles que son nom et ses relations eussent pu lui valoir, il se consacrera au volet social, plaie béante de 130 années de colonisation et d’oppression. L’Algérie se voulait indépendante pour tous ses enfants. Et il n’y a pas de réelle indépendance si des enfants restent en nombre impressionnant à travers le pays contraints de devenir cireurs, porteurs, mendiants, vendeurs  à la sauvette, vagabonds de toutes catégories. A Alger, l’actuelle place des Martyrs abondait de cireurs, orphelins pour la plupart, sans ressources ni soutien. Radjef, avec un groupe de militants sincères, a pensé apporter un tant soit peu de réconfort à cette marée d’enfants extrêmement démunis, misérables, libérés sur le plan politique, mais pas économique ni social. Il jugera impératif de doter l’Algérie, au même titre que les autres nations modernes, d’un organisme de solidarité sociale. «Il ne faudrait plus voir dans l’Algérie indépendante un Algérien s’agenouiller pour cirer les chaussures de son semblable. C’est l’image même du colonialisme, de l’asservissement», dira Radjef, lors d’une réunion improvisée en septembre 62, au café Tantonville du Square Port Saïd, qui regroupait un certain nombre de militants, tels que Boudraâ,
Lefgoun, Oucheri, Tidjani, Ali Zazoum et d’autres : il faut créer un mouvement qui puisse prendre en charge tous les enfants en difficulté. L’idée du Secours national algérien était née. Reste la concrétisation sur le terrain. Maître Benabdellah a pris soin de rédiger les statuts et les déposa à la préfecture après la tenue d’une assemblée générale qui consacra Radjef président, Boudraâ, vice-président et Tidjani
Abdelkrim secrétaire général du SNA. Ce dernier contacte le capitaine Smati(4) pour l’acquisition des locaux de Sidi Ferruch*, des baraquements qui jadis appartenaient à une fondation française de bienfaisance, La Tasse de lait, de Mme Massu.
Sans difficulté aucune, Smati répondit à l’appel. Ensuite, par le biais de l’UGCA, une collecte est organisée parmi les commerçants d’Alger. Quelque 8 millions d’anciens francs, somme énorme à l’époque, a été collectée. L’organisation scolaire et éducative a été confiée à M. Champeaux, ancien instituteur de Boudraâ à Seddouk (w. de Béjaïa). Le SNA est mis sur les rails. Une fois les moyens matériels et humains fin prêts, on procède alors au ramassage des cireurs et des enfants livrés à eux-mêmes. On les place dans ce premier centre baptisé Dar El Amal après les avoir douchés et habillés convenablement. Tidjani fut le premier responsable de ce centre d’espoir. C’était début octobre 1962. A la fin novembre de la même année, Bachir Boumaâza, alors  ministre du Travail et des Affaires sociales de l’époque, convoque Radjef au Palais du Gouvernement. Il lui signifie que pour une «meilleure prise en charge de cette fondation, il serait intéressant de porter Ben Bella à la tête du SNA comme président d’honneur, mais à une condition : faire en sorte de dire que c’est lui qui l’a mise sur pied». Radjef s’étonna d’une telle proposition qui immobilise les initiatives citoyennes. Le SNA deviendra désormais l’idée de l’homme fort du système, le président Ahmed Ben Bella. Après «La Révolution, c’est Moi», le SNA c’est Lui aussi ; comme l’explique Tidjani Abdelkrim : «Une réunion s’est tenue à la salle Pierre Borde, l’actuelle Ibn Khaldoun, en présence du président Ben Bella et ses membres du gouvernement. Nous avons ramené nos enfants de Sidi Ferruch qu’on habilla de nouveau en haillons, barbouillés, et confectionné des boîtes de cireurs, du cirque, quoi. Ensuite, devant tout ce beau monde et face aux caméras, nos enfants ont cassé leurs fameuses boîtes. On avait applaudi. Le nouveau SNA venait de renaître». L’Algérie indépendante perdait ainsi et pour longtemps l’art d’association. La bureaucratie s’impose comme nouvelle force sociale. Aucune initiative citoyenne de quelque nature que ce soit ne sera tolérée sans l’aval ou le «haut patronage» du zaïm du moment !

– Notes de renvoi :

-1)- Selon un rapport de la police française établi en 1936
-2)- A. Mahsas in El Watan du 15 février 2007
-3)- Omar Carlier in Algérie Actualité n°1236 du 22 au 28 juin 1989.
-4)- Ancien retraité de l’armée française, responsable des œuvres sociales à la préfecture d’Alger.
*Actuellement Sidi Fredj

– Sources :
-1) Documents :
– Notes de feu Belkacem Radjef (certaines manuscrites d’autres dactylographiées)
– Mohamed Harbi Le FLN mirage et réalité, Editions J.A
– Benjamin Stora Dictionnaire biographique de militants nationalistes algériens-1926/1954, Edition L’Harmattan
– Les mémoires de Messali Hadj 1898/1938, Editions Jean Claude Lattes
– Mahfoud Kaddache Histoire du nationalisme algérien, Tomes 1 et 2
-2) Entretiens :
Tidjani Abdelkrim ; feu Benyoucef Benkhedda, Ali Merrouche ; Ahmed Ali Mahsas ; feu Ali Zamoum, la famille Radjef de Bouinan.

Hanafi Si Larbi

 

El Watan le 24.05.11

 

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