Études et analyses

Monde musulman:Occident : deux crises, « un » dénouement /Dr Hichem Cherrad

En Algérie colonisée, nul plus que Malek Bennabi n’a été conscient de la crise qui secoue et menace toute l’humanité. Cette prise de conscience lui a été inspirée à la fois par le « chaos du monde occidental », qui est d’ordre moral et le « chaos du monde musulman », qui est d’ordre social. A cet effet, Bennabi s’est retrouvé acculer par ses réflexions sur la crise du monde musulman et celle de l’Occident à exposer son point de vue sur la « finalité de l’histoire » et le devenir de l’humanité.
Dans le cadre de ses travaux sur les causes du retard et de la décadence des pays musulmans, Malek Bennabi (1905-1973) a forgé son concept de « colonisabilité » pour admettre que les raisons de leur retard revêtent un aspect psychosociologique. Ce concept lui a servi pour récapituler toutes les tares de « l’homme post-almohade », qui a perdu son aptitude à tout effort social, à bâtir une civilisation et à réintégrer l’histoire.
La « colonisabilité » découle de la dislocation interne et de la désagrégation de la civilisation qui coïncide avec la dernière phase de son évolution, celle de l’instinct. C’est pour quoi nous jugeons que la compréhension et l’interprétation de ce concept, dans le cadre de l’étude de la société islamique, sont inhérentes à la chronologie du processus de la désagrégation finale de l’empire almohade en particulier et du monde musulman en général. Le cycle musulman a commencé avec la fondation de l’Etat de Médine par le prophète de l’islam et s’est achevé avec la chute des Almohades. Bennabi situait la crise du monde musulman à l’aube de l’épopée islamique en 657 à Siffin. Ce fut l’intrusion des omeyyades dans l’histoire musulmane, et par la suite celle des abbassides. Ainsi la conscience collective de la première communauté musulmane s’était brisée. Ce fut l’émergence des identités sunnites, shiites et kharijites. Mu‘āwiya rompit l’équilibre entre le spirituel et le temporel réalisé par le prophète, et par conséquent la civilisation musulmane qui en fut le résultat vire progressivement au déclin qui coïncide enfin avec la chute de la dynastie Almohade en 1269. Cette date est quasi contemporaine de la prise de Bagdad par les troupes mongoles en 1258. Le déclin du monde musulman s’étale donc de l’époque d’Ibn Haldūn à celle de Jamāl al-Dīn al-Afġānī.
Ainsi le monde musulman est touché dans ces deux pôles, le Maghreb et le Machrek, qui depuis lors ont perdu toute aptitude aux grands projets et réalisations. La nuit de la décadence couvre toute la période qui s’étale de l’ère post-almohade jusqu’à ce que le colonialisme européen du XIXe siècle vienne secouer la conscience musulmane qui dormait profondément depuis des siècles et abolir l’ordre dans lequel végétait « l’homme post-almohade » qui est « l’incarnation de la colonisabilité ».
La « colonisabilité », dans la perspective bennabienne, a deux sens :
Elle est, tout d’abord, l’ensemble des conditions psychosociologiques négatives découlant de la perte de cohésion sociale interne des « sociétés historiques » qui facilitent leur invasion, puis la colonisation de leur territoire. La « colonisabilité » est donc un processus de désagrégation, de décomposition et de dislocation interne. Elle est applicable même pour les pays qui n’ont jamais connu la colonisation classique comme le Yémen. Donc la colonisabilité est une explication historique de l’état d’immobilisme dans lequel les peuples ont survécu plusieurs siècles avant le colonialisme. Ceci dit que la colonisation n’est pas la cause principale du sous-développement puisque certains pays, jamais colonisés, n’ont pas échappé pour autant au sous-développement.
Toutefois, la « colonisabilité » est également la conséquence de la situation coloniale.
La « colonisabilité » est utilisée pour qualifier et décrire la situation de décadence de la société avant la mise en place du système colonial. Mais ce concept acquiert un deuxième sens avec l’entreprise coloniale ; il est à la fois la cause et conséquence de l’établissement des rapports colonisateur / colonisé et l’adhésion du colonisé à la réalité coloniale. Car une occupation ne devient jamais colonisation lorsque subsistent entre les hommes un sentiment d’unité et des projets collectifs. Dans le cas d’une société colonisable, les hommes sont absents. Ils n’ont plus de but ni projet commun. Ils se laissent vivre et agissent anarchiquement. Leur élite a pour seule ambition de durer jusqu’à ce que survienne la colonisation.
Bien que les écrits de Bennabi soient parsemés de nombreuses réflexions sur son concept de colonisabilité qu’il a forgé, il n’en reste pas moins qu’aucune définition précise du concept ne semble être donnée par ce dernier, d’où une divergence dans l’interprétation. Cependant, le concept de colonisabilité a permis à Bennabi de récapituler les facteurs internes qui ont déterminé la désagrégation du monde musulman et ont facilité la conquête européenne.
L’avènement de l’Europe au cours du XIXe siècle a réveillé brutalement le musulman de sa léthargie et a joué, par le biais du colonialisme, « le rôle de la dynamite » explosant dans un champ de silence et de contemplation. Ainsi Bennabi admet, sur le plan psychosociologique, le rôle positif de la civilisation occidentale. Celle-ci qui, par le biais de la colonisation, est venue bouleverser l’ordre social dans lequel végétait l’homme post-almohadien. Néanmoins, la venue de l’Europe, qui a « permis aux Musulmans d’échapper à leur décadence en disloquant leur ordre social rigide », avait exercé une influence irrésistible au point que Atatürk avait procédé, avec acharnement, à l’acculturation de la Turquie. Toutefois, cette Europe « étant elle-même en train de décliner, n’a pu donner aux Musulmans ce dont ils avaient besoin, un fondement pour les vertus sociales. Ceci ne peut venir que d’une restauration de la vraie doctrine islamique de l’homme », disait Horani.
L’Occident, d’après Bennabi, est actuellement envahi par le chaos, qui trouve sa cause dans un décalage entre conscience et science. Celui-ci est l’aboutissement de deux facteurs : scientisme et colonialisme. Bien entendu les deux guerres mondiales qui ont ravagé le monde, le mouvement de la colonisation européen du XIXe siècle et la montée des tensions entre l’Est et l’Ouest au lendemain de la seconde guerre mondiale ne s’expliquent pas comme un simple accident. Bennabi remet en cause la culture européenne -qualifiée de « culture d’empire »- et « le complexe de domination » qui caractérise la structure mentale occidentale.
Tout en affirmant que l’Occident passe par le cycle du déclin, Bennabi signifie que la civilisation occidentale pose un problème métaphysique majeur dans la mesure où l’Occident viole la loi des Cycles, désormais, invraisemblable dans le Nouvel Ordre Mondial actuel. Par sa nature hégémonique, sa volonté de puissance, et sa jouissance de la technologie (militaire, industrielle…), l’Occident, obstruant toute tentative de redressement économique, politique et civilisationnel dans le monde et restreint la possibilité de renaissance des sociétés. Il semble que la puissance technique joue un rôle important dans l’histoire moderne, dans la mesure où elle compense les faiblesses morales et culturelles des vieilles nations lesquelles forcent les pays sous-développés à exister sous leur tutelle, entravant par-là, la voie à toute tentative de « rajeunir spirituellement le monde » ouvrant la voie à « une nation-missionnaire ».
Dès les années cinquante, Bennabi prend conscience de la « totalité de l’histoire et de son unité » dans le cadre du « mondialisme » où tous les événements se disposent en regard du salut collectif de l’humanité. C’est pourquoi en pensant la « crise de l’Occident », Bennabi a envisagé également son dépassement, non pas en termes de revanche, mais en termes de paix mondiale. Etant donné que l’Occident n’est plus en mesure de découvrir des perspectives humaines car il est réduit à une « culture d’empire », Bennabi invite les musulmans à jouer un rôle digne dans l’histoire en se débarrassant de leur « colonisabilité » afin d’aider l’Occident à dépasser sa crise et de rétablir l’équilibre de la civilisation humaine, synthèse entre la science et la conscience, la spiritualité et la technicité. Leur mission serait spirituelle avant tout.
A l’occasion de la Conférence afro-asiatique de Bandung qui a eu lieu en 1956, Bennabi appelle les peuples d’Afrique et d’Asie, à la différence de leur culture et religion, à surmonter leur obstacle historique pour retrouver l’élan de leur civilisation. Il leur attribue un rôle et une mission dans le dénouement de la crise de l’histoire en tant que « modérateur de l’excès de la pensée matérialiste et des égoïsme nationaux ». Cependant, l’échec de cette entreprise conduit Bennabi à abandonner ses espoirs fondés sur la mission de « L’Afro-Asiatisme » dans le monde au profit d’un « Commonwealth islamique » (1958) qu’il perçoit comme une structure morale et culturelle nécessaire au dénouement de la crise sociale du monde musulman en particulier et la crise spirituelle de toute l’humanité.
Au cours de l’année de 1972, Bennabi a donné deux conférences à Damas sur « Le rôle et la mission du musulman dans le derniers tiers du XXe siècle ». Dans celles-ci, Bennabi sort de la dimension éducative (al-Bu‘d al-Tatqīfī) du Coran pour donner à ses versets une dimension sociale et fonctionnelle. Dans ces deux conférences, Bennabi cite plusieurs versets coraniques pour inciter les musulmans à participer aux côté des autres peuples de la planète à la gestion de la cité humaine en tant qu’ « acteur et témoin » au lieu de croupir dans la condition de sujet et de victime. Il s’inspire ainsi du concept coranique « al-Šahāda » (le témoignage) pour convaincre les musulmans de la nécessité de leur intégration dans l’ensemble humain comme « acteur et témoins » afin de dénouer la crise mondiale. Il fait allusion à la sourate II, verset 143 : « C’est ainsi que nous avons fait de vous [musulmans] une nation mitoyenne pour que vous serviez de témoins (Šuhadā’) pour les autres hommes et que le prophète soit votre témoin… ».
Dans ce cheminement, Bennabi admit la faillite historique de toutes les religions et idéologies dans le monde. Seul l’islam, selon lu, a fait l’exception dans la mesure où il continua à satisfaire les besoins spirituels des hommes. Il fait allusion au verset coranique : « « C’est Lui qui a envoyé Son Prophète pour tracer la voie à suivre et prêcher la vraie religion qu’Il élèvera au-dessus de toute autre croyance ».
L’islam est aujourd’hui en train de réaliser sa promesse et l’histoire semble se diriger vers le sens indiqué par ce verset coranique, dit Bennabi. Il fait allusion au rôle de l’islam dans le monde en le considérant comme l’unique candidat susceptible de dénouer la crise mondiale. En effet, parmi les autres religions et idéologies, il fut le seul qui a lancé et continue à lancer un sévère défi à toute entreprise d’anéantissement et de réductionnisme. De ce fait, il demeure un facteur de libération majeur et peut jouer un rôle moteur dans le monde dans la mesure où il peut satisfaire les besoins spirituels des hommes et combler leur vide moral.
En guise de conclusion, le mondialisme, dans la perspective Bennabienne, demeure la signification finale de l’histoire qui doit aboutir à une « civilisation qui se réalise comme un destin en dépit de la volonté des hommes ». Indiscutablement, l’unité de l’histoire humaine s’affirme de plus en plus et l’histoire semble orientée vers le « salut collectif » à l’échelle humain dont le processus semble devenir une réalité avec le phénomène de la globalisation. Enfin, l’histoire a deux facettes, celle d’un vaste dessein d’une part, de nature cosmique ou métaphysique et celle d’ordre psychosociologique d’autre part, lié à un enchainement de causes. A cet égard, le phénomène de mondialisme, dans la perspective bennabienne, est de nature cosmique et s’inscrit dans la finalité de l’histoire, celle du salut collectif de toute l’humanité.