Études et analyses

LOIN DES AMALGAMES-Par CHERIF ABDEDAIM

L’homme du XXI e siècle, en quête d’authenticité, est amené à suivre un chemin bien particulier qui lui permet de côtoyer des éléments issus des grandes Traditions du Sacré, mais qui bien souvent ne lui permet pas d’approfondir une voie bien définie. Le paysage apparaît confus et fracturé : toute chose semble possible, les sollicitations et les méthodes sont de plus en plus diverses et nombreuses, mais le but final – qui vise à l’unité de l’être intérieur – devient de plus en plus difficilement accessible.
Contrairement à une idée maintenant largement répandue, ce qui menace aujourd’hui le plus l’équilibre des relations internationales n’est pas un hypothétique « clash des civilisations », mais plutôt l’affrontement des ignorances ou des intégrismes entrant dans une relation conflictuelle ininterrompue d’actions et de réactions.
En effet, la dénonciation d’un péril terroriste entretenu par des réseaux dits « islamistes » bénéficie d’un gigantesque effet « caisse de résonance » : à force de répéter que ces réseaux sont représentatifs d’un courant important, ils deviennent incontournables, suscitent une peur généralisée et parviennent à multiplier un peu partout leurs actions lâches et spectaculaires, ce qui les rend donc d’autant plus effrayants et plus omniprésents dans les médias.
Certains peuvent se laisser aller à penser que cet « islamisme » n’est en fait que la partie émergée de l’iceberg et que c’est l’Islam tout entier qui est à considérer comme un fléau pour les valeurs démocratiques et le progrès de l’humanité.
Pourtant, si l’on se penche sur les textes fondateurs de l’Islam, une quelconque assimilation entre l’Islam et cet « islamisme » ne se justifie pas.
Cette vue des choses, extrêmement simpliste et superficielle, ne résiste pas à l’analyse objective d’une Tradition millénaire qui a permis l’éclosion de chefs d’œuvres dans tous les domaines d’excellence du génie humain : arts, littérature, sciences, sapience, architecture, urbanisme, institutions, éducation ou médecine. L’Islam a été garant depuis toujours, et avec une remarquable continuité, du respect des pluralités culturelles, religieuses ou ethniques et a façonné des codes de vie basés essentiellement sur l’hospitalité, la générosité et la courtoisie. Si tout cela a été possible, et l’est encore aujourd’hui, au sein des peuples musulmans de tous les continents, c’est qu’il y a, au cœur de l’Islam, une lumière qui permet aux hommes et aux femmes de faire émerger le meilleur d’eux-mêmes, de s’élever au dessus de leur simple condition et d’accéder à l’absolu.
Aussi, les conditions de ce début du XXIe siècle sont cependant peu favorables pour que cette lumière brille de tout son éclat. En effet, les désordres, ressentis à l’échelle mondiale, sur les plans identitaire, démographique, socio-politique ou économique occupent de plus en plus les esprits et rendent difficile l’accès, pour nos contemporains, aux trésors spirituels qui sont contenus dans toutes les Traditions authentiques, et notamment au sein de l’Islam.
Dans un tel contexte de confusion, quelques individus, qui ne représentent qu’eux-mêmes, puisent dans une interprétation complètement erronée et manipulatrice des principes de l’Islam, afin de justifier leurs actes tout à fait arbitraires. Ils sont en fait uniquement désireux d’imposer aux autres, par tous les moyens, leur vision des choses étroite et mégalomaniaque, alors que, dans le même temps, certains sont peut-être aussi les instruments de manœuvres politiques particulièrement perfides.
Vis-à-vis des valeurs de l’Islam, il s’agit là d’une imposture manifeste qui ne trompe que certains de ceux et de celles qui n’ont malheureusement pas une connaissance suffisante de la subtilité avec laquelle chaque musulman doit veiller sur tout être vivant et doit réfléchir aux conséquences de ses propres actes.
Le corollaire de cette vision simpliste des évènements récents est que l’on pourrait se croire à l’orée d’une inévitable confrontation de civilisation entre l’occident et l’Islam, au cours de laquelle il faudrait rapidement choisir son camp et être prêt à riposter contre l’agresseur.
Les valeurs véritables de l’Islam s’opposent résolument à toute action criminelle qui est une négation profonde du droit sacré de l’Homme à la vie. Une parole du Prophète, paix et bénédiction de Dieu sur lui,affirme que : « Le vrai musulman est celui qui ne fait pas de tort à son prochain, ni par la parole, ni par les actes ».([1])
Le Coran incite aussi clairement à la connaissance de l’autre, notamment dans ce verset : « Nous vous avons créés à partir d’un homme et d’une femme, et nous vous avons constitués en nations et en tribus diverses afin que vous vous connaissiez entre vous » ([2]). Ainsi se trouve résumé le plus haut degré des rapports entre les civilisations.
En langue arabe et en langue française, l’origine étymologique du terme désignant la notion de civilisation, ainsi que le concept philosophique qui se lit en filigrane à travers lui offrent d’intéressants parallèles : le mot arabe « madaniya », de même racine que « madina » – la traditionnelle médina grouillante de vie et d’activités – fait écho au « civitas » latin qui a donné « cité » et « civilisation ». Dans son essence, cette dernière, au même titre que la madaniya, est porteuse d’un dialogue égalitaire, respectueux des différences, d’un pays à un autre pays, d’une cité à une autre cité.
De plus, selon l’idée platonicienne, l’habitant de la cité, le citoyen, participe à la vie sociétale en un modèle démocratique qui n’est pas sans rappeler l’incitation coranique à organiser de larges consultations avant de prendre les décisions importantes sur les affaires à traiter ([3]).
Ce modèle trouve également son pendant à Médine, en l’an 623, dans la constitution de la première administration musulmane qui incluait des réformes très hardies pour les sociétés tribales de l’époque : le libre droit de culte, l’égalité de tous – juifs, bédouins et musulmans – devant la loi de la cité, la promulgation de droits nouveaux pour la femme et l’enfant, ou encore l’entraide des diverses communautés en cas de conflit([4]) .
L’idéal démocratique occidental apparaît-il si éloigné des principes de consultation, de dialogue, de solidarité et de justice prônés par les sources de l’Islam ?
Le fracas de l’actualité immédiate ne serait-il pas trompeur et les sociétés musulmanes contemporaines qui ont, au gré de l’histoire, oublié certains enseignements issus de la Révélation et ont cédé à des tentations autocratiques et misogynes, sont-elles vraiment représentatives des valeurs de l’Islam ?
En contrepartie, l’exemple donné par plusieurs centaines de millions de musulmanes et de musulmans, des rives de l’Atlantique jusqu’en Chine, qui, vivent leur foi avec discrétion et sérénité, est-il réellement négligeable ou bien révèle-t-il au contraire que l’Islam est intrinsèquement religion de paix et d’amour ?
C’est dans ce contexte où les valeurs traditionnelles traversent une crise profonde que se présente la possibilité de concilier dans l’intimité de sa vie personnelle le domaine relevant du « religieux » et celui relevant du « spirituel ». C’est à dire les aspects intérieurs et les aspects extérieurs, le sens de la communauté et la réalité de son évolution intime, la participation à un ensemble de rites qui fonde le lien entre l’humanité et ce qui la dépasse et l’attention portée à nos propres perceptions qui, à leur niveau, sont le reflet – plus ou moins obscurci – de la Vérité universelle.
Une telle période de crise et d’incertitudes peut-elle cependant augurer de la naissance d’une citoyenneté plus généreuse et mieux informée ? Même si elles sont encore limitées et parfois confuses, les initiatives qui contribuent à l’approfondissement et au rapprochement du meilleur des cultures deviennent aujourd’hui infiniment précieuses.
Dans cette perspective, loin de devoir par postulat être rejeté du débat, l’Islam peut au contraire apporter une dimension de sagesse et de réflexion dont notre monde a le plus grand besoin. Le soufisme, cœur de la spiritualité islamique, est en cela une porte pour une véritable communication d’âme à âme. Il incarne une chance à saisir pour relever un des défis majeurs du XXIe siècle : établir une meilleure compréhension réciproque entre le monde musulman et l’Occident, condition préalable à la paix entre les peuples.
En effet, loin d’être naïve ou idéologue, la vision soufie du monde considère que les changements et les réformes ne se décrètent pas, mais qu’ils représentent le couronnement d’un travail en profondeur agissant sur la vie intérieure des gens, avec toutes les répercussions qu’un tel travail peut avoir sur le comportement et la vie en société.
Pour les sages de l’Islam, seule la transformation de l’individu peut permettre la pleine réussite de toute transformation sociale, le particulier étant alors en harmonie avec l’universel. Cette transformation individuelle passe notamment par la promotion de valeurs éducatives en rupture avec les concepts égoïstes de vie facile et de recherche du pouvoir, pour lesquels les apparences extérieures et le profit immédiat sont les critères principaux. Elle procure la prise de conscience de sa propre part de responsabilité dans l’enchaînement des événements qui nous touchent et qui sont en lien direct avec notre environnement.
Afin de susciter l’émergence d’une conscience mondialisée, l’humanité se doit d’être à l’écoute de la globalité des points de vue et d’intégrer les sources spirituelles de l’Islam. Ces sources sont comme un écho de cette sagesse éternelle qui demeure, intacte, à l’abri des soubresauts de l’actualité.
Vivre pleinement le « spirituel » en harmonie avec le « religieux ». Se fondre dans le « religieux » afin de faire grandir en soi le « spirituel ». Sacraliser chaque acte de la vie quotidienne et ancrer dans son quotidien les rituels issus de la mémoire de la présence du Sacré au sein de l’Humanité.
Cela dit, certaines personnes sont aveuglées et incapables de voir la lumière. Elles ont méprisé les vérités de l’Islam et ont jugé les Musulmans à partir des œuvres de certains déviants et innovateurs, sans accomplir une recherche minutieuse de la vérité.
Chérif Abdedaïm

________________________________________
[1] Propos recueilli et authentifié par Ahmed Ibn Hanbal (781-856)
[2] Coran (S. 49, V.13)
[3] Coran (S. 3, V. 159) et Coran (S.42, V.38)
[4] Voir la « charte de Médine » in A.-L. de Prémare, Les fondations de l’Islam : entre écriture et histoire, Seuil