Études et analyses

L’intention, maîtresse de l’action Par Mustapha Brahmi

‘Umar ibn al-Khattâb, l’émir des croyants, rapporte qu’il a entendu !’Envoyé de Dieu dire:
« Les actions ne comptent que par leurs intentions, et chacun ne recueillera de rétribution que selon son intention. Ainsi, l’exil de celui qui l’a accompli pour Dieu et Son Envoyé, sera [compté} à Dieu et Son Envoyé. Et l’exil de celui qui l’a accompli en vue d’un bien terrestre poursuivi ou en vue d’une femme qu’il épouserait, n’aura été que pour le but pour lequel il se sera exilé.» Bukhârî
SENS GLOBAL
La morale islamique fait de l’intention une condition indispensable de validité de l’action.
DÉFINITION DE L’INTENTION
I ‘intention, au sens large du mot, est le mouvement par lequel la volonté tend vers quelque chose, soit pour le réaliser, soit pour l’obtenir.
L’intention est cette orientation de la volonté d’accomplir l’acte prescrit par Dieu en vue de prétendre à être agréé par Lui, et dans un esprit de soumission à Lui.
I ‘intention, sise dans le cœur, n’a pas besoin d’être extériorisée par une parole prononcée à voix haute ou une formule bien spécifique. Au contraire, les savants considèrent comme mauvaise innovation (bid’a) sa formulation à voix entendue ou semi entendue.
I ‘intention, siégeant au« cœur »de l’individu, n’est connue que de son auteur et de son Créateur, le Très-Haut. De là, sa place vitale dans l’orientation à Dieu.
I ‘intention a pour mission:
1. De distinguer les actes cultuels ( ‘ibâdât) des actes
communs de la vie (‘âdât ) , I ‘exemple est celui de la personne qui prend une douche. Si elle la fait avec l’intention d’accomplir la purification rituelle (ghusl), elle sera comptée comme telle. Sinon, c’est une simple douche.
L’intention va donc distinguer le fait habituel, la douche, du fait rituel, la purification.
C’est aussi l’exemple d’un homme qui entre dans une mosquée et y reste quelque temps. Il peut y être entré pour se reposer uniquement. Il peut l’avoir fait pour méditer et évoquer Dieu, et donc effectuer une retraite spirituelle (i’tikâf), ce qui lui vaut rétribution divine. Ce qui distinguera les buts d’un même geste est donc l’intention.
2. De distinguer aussi entre les différents actes cultuels.
C’est à travers l’intention que je distingue entre le fait que j’accomplis la prière du zu h r et celle du ‘asr, ou entre la prière du zuhr et la prière surérogatoire (nâfila).
3. De distinguer, au sein de l’acte rituel, si cet acte a été effectué pour Dieu uniquement, ou dans un but ostentatoire. Ce sera lecas d’une personne qui accomplit l’aumône obligatoire (zakât) dans le but d’être « vue » par les autres. Cela pose le problème de la sincérité
( i k h las) .
Si le hadith englobe l’intention dans ces trois cas mentionnés, c’est le troisième qui semblerait être le plus visé. Vise-t-on Dieu dans l’acte effectué ou quelque mention chez les humains?
C’est ainsi que le hadith suivant explicite la valeur de l’intention dans tous les actes que nous accomplissons. Le Prophète dit :
« Les premières personnes à passer devant le jugement au jour dernier sont de trois [catégories}:
Un homme mort en martyr. Dieu lui montre Ses bienfaits qu’il reconnaît. Et lui demande : « Qu’en as-tu fait ?»Il répond: ‘J’ai combattu pour Toi. « Mais Dieu lui répond : « Tu mens, tu as combattu afin que l’on dise de toi : ‘Quel homme courageux !’ C’est d’ailleurs ce qui a été dit. » Il sera alors jeté dans le feu [de l’ Enfer].
Un homme qui a acquis des connaissances qu’il a transmises et a appris le Coran, sera lui aussi présenté devant Dieu, qui lui montre Ses bienfaits qu’il reconnaît. [Dieu} lui demande : « Qu’en as-tu fait ?» Il répond: ‘J’ai appris ces connaissances ainsi que le Coran, et je les ai enseignés pour Toi. « Mais Dieu lui répond : « Tu mens, tu as appris et enseigné afin que l’on dise de toi : ‘Quel savant et quel lecteur du Coran !’ C’est d’ailleurs ce qui a été dit. « Il sera alors jeté dans le feu [de !’Enfer].
Et un homme que Dieu a comblé de richesses, qui lui montre Ses bienfaits qu’il reconnaît. [Dieu} lui demande : « Qµ’ en as-tu fait ?»Il répond: ‘Je n’ai délaissé aucune voie de bien que Tu aimes sans que j’y ai donné des aumônes pour Toi. « Mais Dieu lui répond : « Tu mens, tu as donné des aumônes afin que l’on dise de toi : ‘Quel homme généreux!’ C’est d’ailleurs ce qui a été dit. « Il sera alors jeté dans le feu [de!’Enfer}. » [Muslim
LES BONNES INTENTIONS
Pour l’imam Nawawî, les bonnes intentions peuvent être classifiées en trois catégories :
• Agir par crainte de Dieu, ce qui est valable. Le croyant craint la sanction et la punition divines. C’est l’attitude des esclaves, selon le mot de Nawawî.
• Agir en vue de la récompense divine d’être parmi les habitants du Paradis. C’est une attitude religieuse de « commerçants ». Elle est tout aussi valable, car Dieu précise que l’on doit agir par crainte et par attente d’une rétribution de Sa part •
• Agir par pudeur (bayâ’) vis-à-vis de Dieu, avec une sorte de réserve respectueuse. Un tel croyant considère qu’il a une obligation de reconnaissance envers son Créateur, son cœur est plein de crainte car il ne sait si son action sera acceptée ou pas. Selon le mot de Nawawî, c’est l’attitude religieuse de l’homme libre.
En effet, lorsque Dieu révéla le verset suivant :Tandis que leurs cœurs sont pleins de crainte (à la pensée) qu’ils doivent retourner à leur S e i g n e u r . ~ Coran (Les Croyants 23/60), notre mère ‘Aïsha demanda au Prophète <•) : « Sont-ce ceux qui boivent du vin, qui forniquent et qui volent ? » Il lui répondit : « Non, ô fille d'af-Siddîq ! Il s'agit de ceux qui jeûnent, prient et donnent l'aumône, mais qui ont peur que leurs actes ne soient pas acceptés [par Dieu}. Ceux-là font la. course aux bonnes œuvres. » C'est aussi une attitude dictée par l'amour de Dieu. C'est l'attitude des pieux, de ceux qui savent ce que servitude pour Dieu veut dire. [exemple donné par le Prophète <•) est significatif. Pour la même action -1' exil de La Mecque vers Médine -, ceux qui l'auront fait en abandonnant leurs biens et leurs proches, pourvu que soit sauvegardée leur foi, et pour suivre le Prophète, ceux-là verront leur exil accepté (et donc rétribué) par Dieu. Et celui qui l'aura fait d'abord et essentiellement pour épouser une femme qu'il aimait ou quelque bien matériel convoité, ne gagnera rien de son exil auprès de Dieu. Il est donc fondamental de savoir que l'intention est capitale dans l'acceptation des actes par Dieu. À la lecture de ce qui précède, le croyant risquerait peut-être d'hésiter pour faire de bonnes œuvres, craignant de tomber dans les défauts décrits ci-dessus. Il faut cependant éviter ce danger, celui de ne rien faire, ou d'abandonner l'acte par peur de voir son intention détournée ou insuffisamment orientée. Cheikh Fudayl Ibn 'Iyâd. dit : « Abandonner une action pour les hommes est de l'hypocrisie (riyâ') ; agir en vue des hommes est associationnisme (shirk). Et la pureté d'intention (ikhlâs) est d'être délivré et de l'un et de l'autre. » Il faut enfin insister sur le primat de l'intention sur l'acte. S'il est vrai que le Coran insiste le plus souvent sur les deux éléments ensemble, il n'est pas rare qu'il souligne particulièrement l'acte du cœur tout seul soit comme une valeur en soi, soit comme la condition la plus essentielle du salut final • COMMENTAIRE INTENTION ET ACTION De cette importance capitale de l'intention, l'imam Bukhârî (puisl'imam Nawawî à sa suite) a placé ce hadith en tête de son recueil, parce que tout commence par elle. L’intention, au sens large du mot, est le mouvement par lequel la volonté tend vers quelque chose, soit pour le réaliser, soit pour l' obtenir. En premier lieu, l'intention est d'abord la conscience psychologique dans ce que l'on entreprend, c'est-à-dire la présence de l'esprit à ce que l'on dit ou fait. C'est la différence avec la situation dans laquelle nous sommes dans un état de distraction ou d'évanouissement. C'est ensuite la conscience morale, c'est-à-dire l'adhésion du cœur, la joie et l'empressement avec lesquels on accomplit son devoir. Ce sont là les qualités qui rendent nos actes agréés par Dieu• Les actions n'existent donc moralement que par l'intention. Toute action procède d'une intention, et il ne peut exister une action sans intention. L’intention est placée au centre de l'action, c'est elle qui l'oriente, qui lui donne un sens, une qualification. Ainsi donc, non seulement l'intention appelle l'action et entend être suivie par elle, mais elle la contient en germe, sinon à l'état naissant8. Cette relation intention/action est donc la relation aspect extérieur/fond intime pour chaque personne. Que les deux aspects concordent et la relation est alors positive. Qu'ils s'opposent et le problème de la sincérité ( ikhlass ) se pose. C'est ainsi que Dieu dit : Il en est parmi vous qui désirent les biens de ce monde. D'autres aspirent plutôt à la vie future.1 Coran (La Famille d'Imrân 3/152) Quelqu'un peut vouloir tromper tout le monde, mais il ne peut agir de même avec Dieu dont la science et la connaissance englobent jusqu'à la vue traîtresse et ce que cachent les poitrines (Coran Le Pardonneur 40/19). Le hadith vise donc à la mise en concordance entre l'intention et les actes, condition pour recevoir l'agrément divin. Ce hadith vise aussi à réviser les valeurs et leurs places respectives dans la hiérarchie qui les ordonne. Il y a à chaque fois cette volonté du prophète Mohammad () de remettre en ordre la hiérarchie des valeurs … L’intention, bonne et sincère, est la condition première pour entrer dans la miséricorde divine. Suit ensuite l'acte qui devra être conforme aux normes définies par Dieu et Son Envoyé .suivront s'appliqueront à nous le montrer. FORMULER L'INTENTION L’intention devrait-elle être formulée pour tous nos actes ou certains seulement ? Les savants musulmans divisent les actes humains en deux catégories, selon leur caractère rituel ou non : • Les actes rituels ( ibâdât) : comme les cinq fondements (la prière salât, la zakât, le jeûne, et le hajj). Dans ce cas, l'intention est la condition nécessaire de leur acceptation et de leur approbation par Celui qui les a décrétés, Dieu. Parce que, dans leur origine, ces actes sont accomplis sur prescription divine et afin qu'ils soient agréés par Lui. C'est là le premier niveau, le plus fondamental. • Les actes relationnels (muamalât) : comme les transactions commerciales, relations familiales ou de voisinage, actes communs de la vie (manger, boire, dormir, cohabiter, travailler, voyager). Dans ce cas-là aussi, la question se pose: doit-on formuler une intention avant chacun de ses actes relationnels ? Pour la majorité des savants, cela serait trop pénible, et Dieu n'a jamais visé la pénibilité pour Ses serviteurs. Aucune nécessité n'impose donc de formuler une intention. Cependant, ces actes de la vie quotidienne peuvent prendre une coloration rituelle, et donc une valeur morale s'ils sont précédés de l'intention morale. L’intention transporte ces actes ordinaires (vivre, manger, boire, travailler ... ) en actes méritoires. C'est d'ailleurs ce que dit le hadith (n° 25) lorsque le prophète Mohammad dit à ses compagnons : le croyant a une rétribution y compris « dans la relation sexuelle de chacun d'entre vous [avec son conjoint]». Les compagnons s'étonnèrent de cela et lui dirent : « Ô Prophète, l'un d'entre nous satisfait son besoin charnel et il est rétribué pour cela ? » Il leur répondit : « Et s'il le satisfaisait par l'illicite, n'aurait-il pas été chargé de péché ? De même s'il le satisfaisait par le licite, il en serait rétribué!» [Muslim, Limam Shâtibî dans son célèbre Muwâfaqât précise ainsi que Dieu, dans Son immense bonté, fait muter les actes les plus anodins de la vie, en actes d'adoration par le simple fait de cette orientation vers Dieu par l'intention formulée! Et que par cette transformation, les actes seront rétribués auprès de Dieu ! Cette intention peut être explicitement formulée, en se disant intérieurement que si je me restaure, je dors, je travaille, c'est pour me fortifier pour adorer Dieu, pour faire bénéficier les autres (mes proches, mes amis, la communauté des croyants et les autres) de mes biens. L’intention peut être tacite, du simple fait d'avoir choisi l'Islam, d'avoir choisi le licite (halâl), de s'être abstenu de l'illicite (barâm). Un tel choix est donc suffisamment révélateur des intentions premières, et que nous n'avons donc pas besoin de renouveler. D'UN POINT DE VUE PRATIQUE D'un point de vue pratique : • l'intention peut se situer juste avant l'action ou la précéder (comme pour le jeûne du ramadan) ou parfois l'accompagner, cela dépend des cas ; • dans certains cas, l'intention doit être spécifiée, comme par exemple accomplir la prière du maghrib (coucher du soleil), il ne suffit pas de se dire : «Je vais accomplir une prière ». Un autre sens pouvant être tiré du hadith est que toute personne s'engageant dans une action de bien et qui y est empêchée reçoit une rétribution divine. De nombreux savants ont considéré ce hadith comme « la moitié des actes rituels », car il permet de jauger les intentions (ou actes intérieurs… UN AUTRE EXIL I ‘exil cité dans le hadith est celui qui a contraint les compagnons d'abord, le Prophète ensuite, de sortir de La Mecque vers Médine. Mais les savants 9 citent aussi un autre exil, qui est celui du cœur du croyant: • un exil du cœur vers Dieu par le fait de certifier l'unicité divine (tawhîd), la sincérité dans l'adoration (ikhlâs), le retour à Dieu et son amour pour Lui, l'espérance en Lui ; • un exil du cœur vers le Prophète par le fait de revenir à ses décisions, son enseignement, de le prendre pour modèle. Si le cœur du croyant n'opère pas cet exil, il se doit de dépoussiérer son cœur, de le purifier, de réinterroger sa foi et son adoration. Un homme posa la question : « Ô Envoyé de Dieu, quel est le meilleur exil? » Il répondit : « Que tu t’éloignes de ce que Dieu déteste. » [Ahmad)