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Thèse: « Entre tradition et réforme : l’expérience de l’Association des Oulémas dans le département de Constantine (1940-1954) » Par Nadjib Achour

Au travers de notre thèse qui a pour titre « Entre tradition et réforme : l’expérience de l’Association des Oulémas dans le département de Constantine (1940-1954) »Nous nous sommes d’emblée intéressés à cette seconde vie de l’Association des Oulémas celle faisant suite à la disparition du Cheikh Ibn Badis et qui fut animée par le Cheikh al-Ibrahimi et une nouvelle équipe de militants structurée autour de sa personne. Notre choix s’était porté sur le constantinois, car ce fut dans ce département que l’association avait ses bases les plus puissantes, la toile islahiste qui maillait l’est algérien avait pour point de départ la ville de Constantine. Toutefois le principal écueil auquel nous étions confrontés résidait dans la manière d’aborder et de traiter l’Association des Oulémas.

Nous avons estimé qu’il importait de mettre en lumière l’action de l’Association des Oulémas pour la période retenue, pour ainsi mieux cerner sa stratégie en nous intéressant tout d’abord au personnel militant de la jama’iyya. Merad dans sa thèse avait énormément insisté sur l’école du Chihab, une place conséquente fut donc accordée aux compagnons du Cheikh encore en vie, les Cheikhs Tebessi et Kherredine mais aussi et surtout à cette seconde génération de cadre de l’Association dont le rôle fut des plus important dans l’implantation de la doctrine islahiste et qui permit justement à celle-ci de survivre après la disparition des Cheikh Ibn Badis et la répression qui frappa durement le mouvement islahiste après les massacres du nord constantinois du 8 mai 1945.
Nous nous sommes aussi intéressés aux rapports que l’association entretenait avec d’autres formations politiques amies, rivales ou ennemies à Constantine et dans l’ensemble du département. Par ce biais nous avons vu que ces divers mouvements n’étaient pas aussi hermétiques et cloisonnés qu’il n’y paraissait, il existait entre ces différents appareils militants des liens de personne. Mais si proximité il y avait, il était impossible de faire abstraction de la rivalité qui minait le terrain. Le PPA opta tantôt pour l’entrisme, tantôt pour la confrontation. L’UDMA d’abord allié fut confronté à un refroidissement des liens avec l’appareil islahiste voulue par la direction Tebessi. Nous n’avons pas négligé le combat qui opposa l’association des Oulémas à ce qu’elle estimait être ses ennemis de toujours, les confréries maraboutiques, et en particulier la rahmaniyya avec sa tête le jeune Cheikh Belhamlaoui qui fut l’adversaire le plus dangereux que dut affronter la jama’iyya à Constantine. Les islahistes furent même confrontés à un danger d’un genre nouveau en la forme d’un islahisme dissident qui exista à Bejaïa dont la médersa fut l’objet d’une âpre lutte entre les diverses factions pour être enfin prise par les Oulémas peu avant le déclenchement de l’insurrection.
Autre axe de notre thèse fut l’intérêt porté au système de croyance islahiste qui permit de structurer non seulement les cadres de l’association, mais aussi ses militants, ses partisans et ses étudiants en prônant justement une différenciation idéologique en produisant un discours qui fut la marque de l’association et dont la finalité était de rendre impossible tout attrait pour d’autres formations, en l’occurrence le PPA susceptible d’attirer vers lui une jeunesse en quête d’action. Cette vision si particulière des Oulémas postulait que l’histoire était un vaste champ d’affrontement doctrinal opposant le hâq ou bâtil, et les Oulémas se devaient être à l’avant garde de ce combat éternel. La weltanschauung islahiste postulait que le peuple algérien plongé à nouveau dans l’ignorance par le colonialisme et les confréries avait besoin d’une nouvelle da’wa et les Oulémas se devaient de lutter pour restaurer une orthodoxie islamique mise à mal par plusieurs siècles de décadence et l’essor du confrérisme. Ils retrouvaient ainsi leur fonction d’antan celle de conscience du peuple et des gardiens de la foi qu’ils devaient fortifier par une nouvelle prédication, car transposant à leur Algérie bon nombres d’épisodes de la vie du Prophète et de sa prédication.
Nous avons insisté dans notre thèse sur la figure du Cheikh al-Ibrahimi qui pour nous était le véritable idéologue de cette culture d’enclave mise en place par l’Association. Pour ce faire nous nous sommes appuyés sur l’un des textes que nous estimions être, emblématique de la pensée de l’association. Il était par conséquent important que nous insistions sur la culture militante de l’association pour ainsi en apprécier la force et l’impact que celle-ci eut et qui marqua durablement toute une génération de militants.
Nous avons voulu comprendre à travers notre sujet les raisons de cet attachement charnel des partisans de la jama’iyya à ce qu’en Algérie, le politiquement correct nomme « les constantes nationales », qui fut à l’origine d’une conception politisée de la culture et qui est à chercher dans une angoisse eschatologique maintenu vivante par l’association des Oulémas et qui affirmait que le peuple algérien après avoir survécu à une tentative de génocide biologique fit face à une politique de destruction culturelle qui vit l’atomisation de sa vie culturelle. Après avoir connu les fléaux de Dieu en vue de la rédemption, les Oulémas apparaissaient dans cette configuration comme les sauveurs du peuple algérien et le Cheikh Ibn Badis fut paré du titre d’Imam du siècle que les islahistes préfèrent à celui de mahdi quelques peu oublié par les fouqahas malikites.
Puis à l’instar d’Abdemalek Mortad nous avons abordé la culture littéraire de l’association résultante de cette vision si particulière du monde mêlant angoisse eschatologique, messianisme et la tradition du adib que les Oulémas entendaient restituer dans sa plénitude. Nous avons esquissé une typologie du théâtre qui existait alors dans l’Algérie colonisée avant d’évoquer ce théâtre mise en place par les islahistes, et la scène théâtrale qui remplaça un temps les mosquées d’où ils furent proscrits pour pouvoir mener à bien leur da’wa. Ce théâtre était bien différent de par ses objectifs de celui d’un Mahieddine Bachatarzy ou d’un Rachid Qsentini. A côté de celui des islahistes, existait un théâtre plus militant, celui du PPA mis sur pied par Omar Chemseddine Ben Malek, et qui suite à son exil pour le Maroc fut repris par les jeunes zaytouniens du PPA avec à leur tête Abdelhamid Mehri. Il était impossible de conclure cette partie sur la littérature sans évoquer le parcours et la production du talentueux Houhou dont la mémoire fut défendue par ses pairs de l’association des Oulémas, les Cheikhs Chibane et Hamani, et qui tenta d’édifier un théâtre algérien authentique fidèle au tourath, à la tradition du adib, mais ouvert sur la culture populaire.
A travers ces axes énoncés, notre objectif était d’expliquer cet attrait et cette fascination de l’Islah sur toute une génération de militants et de sympathisants et les moyens utilisés par la jama’iyya pour y parvenir. Nous sommes revenus sur cette tradition du ‘alim et sur l’importance de la tradition malikite évoquée par Merad pour ainsi mieux comprendre la gestuelle de l’association des Oulémas issue de cette même tradition, car à l’instar de Mérad nous pensions que l’influence de Abdou sur la production des Oulémas avait été exagérée.
Il va de soit que notre étude n’est qu’une modeste contribution à la connaissance du mouvement islahiste en Algérie, mais celle-ci nous permet de mieux cerner ce que fut l’association des Oulémas dont l’objectif était finalement de recouvrer le magistère d’antan celui de gardien de la foi mais aussi de conscience de la oumma face à l’autorité politique d’alors qui était de surcroit non musulmane. Nous avons démontré qu’en dépit de sa prétention affichée d’être au dessus des partis politique, la politique cliva l’association en tendances et courants, dont l’un était proche du PPA, l’autre de l’UDMA, un pôle demeurant strictement neutraliste parvint à exister. Cette attitude des leaders et cadres de la jama’iyya à l’époque coloniale facilite la compréhension de d’action et la posture des cadres survivants de l’association qui oscilla entre la condamnation et le ralliement au pouvoir dans l’Algérie indépendante.