Évocations

Ali Merad: Un chercheur entre deux rives /Par Professeur Mouloud Aouimeur

L’itinéraire en quelques repères

Ali Merad est né à Laghouat, le 21 octobre 1930. Il fait ses études à l’institut des lettres de l’université d’Alger, où il obtient son brevet et diplôme de langue arabe en 1954.

Il poursuit ses études supérieures à la faculté de la Sorbonne à Paris où il obtient l’agrégation dans la même discipline en 1956, et le diplôme de Doctorat d’état es Lettres en 1968 avec sa thèse sur le réformisme musulman en Algérie entre 1925-1940. Il se consacrera ensuite à l’enseignement et la recherche dans le domaine de l’histoire et des études sur l’Islam.

Tous ses efforts ont porté leurs fruits et il contribua ainsi à la formation de générations de spécialistes en histoire et littérature du monde musulman.

Il a rédigé un certain nombre de livres et d’études de grandes valeurs, j’en cite entre autres : « le réformisme musulman en Algérie entre 1925 et 1940, Ibn Badis commentateur du coran , Lumière sur lumière, pages de l’Islam : introduction à la pensée islamique, introduction à la pensée musulmane, l’Islam contemporain , la tradition du prophète, Charles de Foucauld au regard de l’Islam, Islam et christianisme en dialogue, L’Empire ottoman et l’Europe : d’après les « Pensées et Souvenirs » du sultan Abdul-Hamid II, 1876-1909, Le Califat, une autorité pour l’islam? »

Il ne se contentera pas d’écrire des livres, bien au contraire il ne sera guère absent des chercheurs sérieux – s’agissant de sa contribution permanente dans les divers supports connus, il publiera des articles et études de grandes valeurs dans les annales de l’institut ses études orientales (institut des lettres, faculté d’Alger), les annales de l’institut des lettres d’Aix Provence en France, la revue confluence (paris), l’Orient (paris), El Manahil(rabat/Maroc), la revue historique maghrébine ( Tunis), Ibla ( revue de l’institut des belles lettres et des arts, Tunis), Oriente Moderno (rome), Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée (aix-en-provence/France), Maghreb Review (Londres).

Ajouter à cela, il participe volontiers dans les projets d’ouvrages collectifs, éditées par les institutions culturelles et académiques, comme l’université de Strasbourg, l’université de Toulouse, le centre culturel algérien à paris, le conseil européen et la ligue des états arabes.

Dans les enceintes d’universités Françaises

Le docteur Ali Merad a occupé la fonction d’enseignant puis directeur de l’institut des études arabes et musulmanes de l’université de Lyon 3. Il s’installera ensuite au début des années 90 dans la capitale française pour enseigner à l’université de Paris 3 puis assumer la fonction de directeur du centre des études de l’orient contemporain au sein de cette même université en remplacement de son ami le Docteur Mohamed Arkoun admis à la retraite.

En plus de l’enseignement de l’histoire de l’islam contemporain, il dirigera un certain nombre de thèses universitaires, dans quatre institutions universitaires, à savoir : l’université de Lyon3, l’université de Paris 3, l’université de Paris 4, l’Ecole Pratique des Hautes études en sciences sociales.

Ces thèses se sont intéressées à la littérature arabe contemporaine, l’histoire ancienne, récente et présente du monde arabe, et le dynamisme de l’islam dans les sociétés contemporaines. Il est bon de citer ici certains titres de ces thèses , espérant qu’ils susciteront l’intérêt de certains de nos lecteurs chercheurs pour ces domaines : La poétique de Saïd Aql, La Biographie du Prophète d’Ibn Ishaq/Ibn Hisham (SIRA), La question califale d’après quelques auteurs Arabes (1924-1969), Religion et Politique aux iles Comores : l’évolution de l’autorité spirituelle du protectorat français (1886) jusqu’à nos jours, Les relations pacifiques entre les musulmans et les francs d’Orient (1095-1291), Shiisme ismaélien et modernité chez Sultan Muhammad Shah Aga Khan (1877-1957).

Sans doute, ces titres démontrent non seulement un large éventail des centres d’intérêts de l’encadreur, mais ils révèlent également sa grande tolérance envers ses étudiants, en leur accordant toute la liberté dans le choix des thèmes, suivant leurs prédispositions, leurs aptitudes, leurs désirs et suivant d’autres considérations convaincantes.

Le mouvement réformiste : les origines et le parcours

Sans doute le docteur Ali Merad, est considéré à juste titre, comme l’un des plus éminents spécialistes de la pensée réformiste contemporaine. Il acquiert une notoriété mondiale dans ce domaine du savoir, grâce à ses travaux de haut niveau, dont j’ai mentionné certains d’entre eux plus haut.

Il a révélé par leurs biais, les origines du mouvement réformiste en Islam, et il suivra ses différents parcours dans l’histoire ancienne et contemporaine. Il a défini avec minutie le système conceptuel relatif au concept de la Réforme (El Islah) dans le domaine des sciences islamiques et il a étudié les relations qui lient ce concept aux différents mouvements et partis constitués.

De même, il a consacré des ouvrages et des articles, aux précurseurs du réformisme dans le monde musulman, citons quelques exemples: Mohamed Abdou, Mohamed Iqbal, Abou al Ala El Mawdoudi.

Cependant, il considéra Cheikh Ibn Badis comme étant la personnalité la plus distinguée parmi ces personnalités prestigieuses, et il dira à son propos: « il n’existe aucune autre personnalité comparable à l’Imam Abdelhamid Ibn Badis en ce qui concerne l’incarnation de l’authenticité et l’universalité de la mission de l’Islam et personne aussi n’a pu autant que lui susciter tant d’énergies, tant d’espoirs, en évoluant et en s’adaptant avec la crise moderne ».

Contentons-nous d’indiquer ici, l’apport du docteur Merad dans le champ de la pensée réformiste, de faire remarquer qu’un certain nombre de ses ouvrages et notamment « l’Islam contemporain » a connu une très large diffusion, réédité plusieurs fois, traduit en plusieurs langues (Anglais, arabe, turque, espagnol, grecque, roumain, suédois…).

Et pour dire vrai, son livre « le réformisme musulman… » qui est une référence incontournable concernant l’histoire de l’Association des Oulémas Algériens, n’a pas d’équivalent du point de vue de la profondeur, de l’analyse, de la structuration et des conclusions, ceci malgré le fait qu’il soit édité en 1968 et que plusieurs autres ouvrages abordant le même sujet ont vu le jour depuis cette date à nos jours, et que ces auteurs avaient à leurs disposition des données nouvelles et des documents non disponibles à une certaine époque. Ceci s’explique par le fait que le Docteur Merad, a vécu au sein du mouvement réformiste et a eu le privilège de côtoyer et connaitre de prés ses leaders.

De plus, il procéda à une lecture pointue de sa littérature et une utilisation judicieuse des méthodes scientifiques modernes dans sa relation avec les textes et dans la compréhension des faits suivant leurs contextes.

Ici, réside l’importance de la méthodologie adéquate et appropriée, qui permet de réaliser d’excellents travaux solidement construits, en dépit du peu de matières disponibles lors de la réalisation de la recherche.

L’histoire de l’Algérie : repères et éclairages

Le professeur Merad, s’intéressa à l’histoire de l’Algérie très tôt, aussi bien celle des époques lointaines que contemporaines. En effet, il publia sa première recherche scientifique dans la revue « Annales de l’Institut d’Etudes Orientales d’Alger » en 1957, sur le thème du rôle d’Abdelmoumène Ben Ali concernant la fondation de la dynastie des Almohades.

Il étudia aussi, l’histoire de l’enseignement en Algérie entre 1880 et 1960. Il écrivit sur l’évolution du mouvement nationaliste Algérien après la première guerre mondiale, et s’arrêta sur l’action de l’émir Khaled sur la scène politique algérienne et ses influences sur l’élite Algérienne et sur Cheikh Abdelhamid Ibn Badis notamment.

Ce dernier, exprima son admiration à l’encontre de ce leader politique et explicita le rôle qu’il exerça dans le mouvement national Algérien.

Le Docteur Merad, s’intéressa aussi à la question des influences de Kamel Atatürk sur les élites Algériennes et notamment les intellectuels libéraux.

Il est établi sans aucun doute, que le Docteur Merad a été le précurseur dans un domaine important relatif à la recherche historique, à savoir l’histoire de la presse algérienne, dont il étudiât la période allant de 1919 à 1939.

Cette étude originale, qu’il publia en 1964 est considérée comme étant la première page de l’histoire de la presse Algérienne et la totalité des chercheurs qui se sont intéressés après lui à ce domaine de recherche, elle fut pour eux une référence incontournable, il a été ainsi pour Zahir Ihaddadene, Mohamed Nacer,Zoubir Seif El Islam, Abdelmalek Mortadh et bien d’autres.

Le Docteur Merad, ne s’est pas contenté d’étudier des sujets en rapport avec l’Algérie pour la seule période coloniale, il s’intéressa aussi à des thèmes touchant l’Etat Algérien indépendant et à titre d’exemple , il a étudié la question de la place de l’Islam dans la législation Algérienne, en se basant sur une disposition de la constitution Algérienne qui consacre l’Islam « religion de l’Etat » .

Les études islamiques

Ali Merad a débuté son cursus scientifique en s’intéressant aux questions islamiques, alors qu’il était étudiant à l’institut des lettres de l’université d’Alger. Il publia ses premiers articles dans la revue « Le Jeune Musulman » qui paraissait sous l’égide de l’Association des Oulémas Algériens.

Sa contribution fut constante et sans interruption dans la rubrique « A la lumière du Coran et du Hadith », sous le pseudonyme de Abou Djamil Taha (parfois Mohamed Arab). Il aborda en exposant et analysant les valeurs suprêmes de l’Islam telles que explicitées par le Coran et la tradition du prophète, comme la Solidarité et la fraternité, la générosité, l’authenticité, la modestie, la tolérance, l’hypocrisie, le devoir, l’Epreuve, l’orphelin, l’esclavage…Etc.

Il persévéra dans le domaine de la recherche islamique et étudiera la méthodologie du Cheikh Ibn Badis en matière d’exégèse du Coran.

Il procéda à la traduction de passages choisis du Coran et des hadiths afin d’initier à l’Islam ceux qui ne s’expriment pas en langue arabe.

Il aborda aussi des sujets politiques qui ont suscités et suscitent encore aujourd’hui, des polémiques et de larges débats, comme la question de la concertation en islam« La Choura », et le sujet portant sur le système califale et la possibilité de le restaurer à l’ère du modernisme.

Le Docteur Merad et ses liens avec l’Algérie

A vrai dire, j’ignore la date précise du départ du Docteur Merad et les causes qui l’ont poussées à quitter l’Algérie et à s’installer définitivement en France depuis au moins 45 ans.

Cependant, je peux affirmer qu’il demeura en relation avec son pays et qu’il a eu l’occasion d’y retourner à plusieurs reprises notamment dans les années 80 dans le cadre de ses diverses participations à des manifestations culturelles et scientifiques. Je cite ici, ses contributions dans le cadre des travaux des séminaires de la pensée islamique qui étaient organisés chaque année par la Ministère des Affaires Religieuses.

J’ai pu trouver le concernant trois communications, à savoir :

-De l’éveil au nouveau départ

-Vers une nouvelle dynamique

-L’état du Monde Musulman : Etude statistique.

En France, le Docteur Merad a participé à certaines activités organisées par le centre culturel Algérien à Paris, et dans ce cadre là il anima une conférence sur l’Islam en Europe, qui sera publiée par l’administration du centre dans un ouvrage collectif intitulé ; « L’Algérie : passé, présent et avenir ».

Participations dans les espaces culturelles

Le Docteur Merad a participé à diverses activités culturelles et scientifiques, organisées par des Associations Françaises dans des espaces publics, pour expliquer la vision de l’Islam sur divers thèmes contemporains soulevés. Il participa à titre d’exemple à la table ronde organisée par l’association des enseignants laïcs en décembre 1989 à la Maison de la Chimie (Paris) avec la collaboration de la revue le « Nouvel Observateur », ayant pour thème: « l’Islam et la laïcité » et dans laquelle a participé un certain nombre d’intellectuels et d’académiciens français, tels que Jean Daniel, Claude Liauzu et Bruno Etienne.

Le Docteur Merad s’est intéressé au dialogue islamo-chrétien, et il participa à de nombreuses tables rondes et rencontres organisées par des institutions chrétiennes. Aussi, il publia un certain nombre d’articles et d’ouvrages, à travers lesquels il insista sur le besoin impérieux des musulmans et des chrétiens à se connaitre mutuellement, se rapprocher et s’entraider, d’autant plus qu’ils vivent dans la même société, et sont unis par le même destin.

Ainsi, il participa à titre d’exemple aux journées d’études organisées par les prêtres jésuites à Paris entre le 21 et le 30 janvier 1992, autour du thème « les Musulmans parmi nous ».

Cependant, sa présence se fait plus rare ces dernières années, à l’abri des regards, tout le contraire de son ami et compagnon de route le Docteur Mohamed Arkoun.

Nous avons essayé de l’honorer avec l’éminent chercheur Tunisien le Docteur Abdelmadjid El Turki, dans le cadre d’une association de savants musulmans en France, mais il s’excusera de ne pas pouvoir être présent pour des raisons de santé.

Par contre, le Docteur Turki fut présent et avait été ravi de cette initiative louable qui l’émouvra profondément. Et je ne puis terminer cet article sur Ali Merad, sans insister sur la nécessité d’honorer ce savant alors qu’il est encore vivant et avant qu’il rejoigne le monde éternel. Ce savant qui a tant servi l’histoire de l’Algérie, et a contribué à la propagation de la pensée Algérienne au sein des universités françaises et internationales, mérite de notre part la reconnaissance la plus sincère et la considération la plus distinguée.

Traduction de l’arabe par Abdelatif Sifaoui

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