Évocations

Hommage au professeur Ali Merad / Par Kamel Bouchama

Hommage au professeur Ali Merad
Maître à penser de l’islamologie et précurseur du dialogue interreligieux
«Le respect est un tribut que nous ne pouvons refuser au mérite»
(Emmanuel Kant)
Qui connaissait le professeur Ali Merad…, cet enfant de Laghouat, qui vient de décéder, il y a quelques jours seulement, le 23 mai 2017, à Lyon ? Peu de gens…, assurément ! Je veux dire, très peu de gens qui le connaissaient parmi les Algériens, sinon quelques-uns, dans son propre pays où l’on pratique au quotidien la culture de l’oubli et le mépris de l’attachement au passé et, je n’exagère en rien, en disant que l’on est peut-être l’une des sociétés au monde tenues dans l’ignorance de sa propre Histoire. Ainsi, un historien américain qui intervenait sur ce sujet, en commençant par un mythe fort suggestif, soulignait que la condition moderne se caractérise par deux maux présents simultanément : l’atrophie de la mémoire et l’hypertrophie de l’Histoire.
Par conséquent, et pour ceux, parmi les «Médersiens», qui n’ont pas reçu cette triste nouvelle, je me dois, dans cette annonce nécrologique, de les informer à la place de nos autorités supérieures, chargées de portefeuilles ministériels – l’Enseignement supérieur, les Affaires religieuses et la Culture — qui n’ont dit mot du décès de notre cher et respecté professeur Ali Merad. En effet, une grande figure de l’islamologie et un pionnier du dialogue islamo-chrétien vient de tirer sa révérence non sans subir, à l’image de ses semblables les savants, cette politique au rabais qui n’honore pas ses «entrepreneurs», même s’ils représentent la plus haute hiérarchie du pays. Oui, «cet intellectuel rejeté et quelque peu renié par son pays n’est pas hélas le seul exemple», comme l’affirmait la journaliste-écrivaine Nassira Belloula. Il y avait d’autres, les Mohamed Arkoun, son ami, l’un des professeurs les plus influents dans l’étude islamique contemporaine, Mouloud Mammeri, qui n’a pas eu, comme pour certains, toute la considération qu’il devait avoir chez lui, Assia Djebar, qui méritait le prix Nobel, et que d’aucuns parmi les intellectuels de l’Algérie disaient qu’elle n’a pas été soutenue franchement et fermement par son pays, feu le professeur Mohamed Senouci, grand militant de la cause écologiste, récipiendaire du prix Nobel de la paix en 2007, co-lauréat avec Al Gore, ancien vice-président des Etats-Unis, et qui n’a même pas été soutenu et honoré par les siens.
Voyez-vous que les exemples de gens illustres, ignorés et abandonnés, sont nombreux. Les énumérer nous prendrait beaucoup de temps et d’espace… Revenons à notre cher, pardon à mon professeur Ali Merad, qui a bercé ma jeunesse et celle de mes camarades de classe au lycée franco-musulman de Ben-Aknoun. Je me remémore cet Homme aux qualités exceptionnelles…, ce pédagogue vulgarisateur du verbe de qualité et de la bonne foi, cet intellectuel qui est parti rejoindre son Seigneur, le 23 mai, à l’âge de 87 ans, après avoir beaucoup donné pour la spiritualité en tant que spécialiste de la pensée réformiste musulmane contemporaine. Il est parti comme tous les Grands, en silence, ceux-là mêmes qui n’avaient pas besoin d’être exaltés, loués à l’envi, pour être bien connus ou récompensés.
En réalité, mon professeur Ali Merad, de par son humilité et sa force de caractère, n’attendait rien d’ici-bas, parce qu’il a laissé de quoi être continuellement remémoré ; d’abord, il a laissé sa science dont les gens tirent profit — selon le hadith du Prophète Mohamed (QSSSL) — et la considération d’Allah qui lui garde auprès de Lui quelque chose de plus grand et de plus parfait.
Il est parti en silence, entouré des membres de sa famille et de ses quelques proches «qui se comptaient sur les doigts d’une seule main», selon l’expression de Azzedine Gaci qui rapportait l’événement. Il a été enterré au carré musulman du cimetière de Lyon et, il est inutile de dire que Son Excellence le Consul général de cette région n’était pas du nombre des présents, certainement parce qu’il n’a pas reçu le message d’Alger pour y assister. La sempiternelle rengaine de notre ministère des Affaires étrangères où foisonnent de pareils diplomates sans carrure, sans âme et sans épaisseur politique…, qui ne vivent que dans l’irrationnel dominant !
Laissons de côté ces mesquineries qui affectent notre système d’une nouvelle culture, altérant notre environnement qui vit déjà son incessante régression. Et de là, on ne peut que constater les dégâts, après une raisonnable comparaison entre hier et aujourd’hui, en lançant avec une sincère nostalgie : «Ah !… qu’ils sont excellents les ancêtres, mais qu’elle est vile la descendance.» Oui, laissons de côté ces considérations qui ne nous font pas partager le moindre enthousiasme, que notre pays va continuer à nous faire rêver.
Et pour oublier un peu notre désuétude, partons à la découverte de ce professeur, qui a toujours vécu avec une grande rigueur d’analyse et une honnêteté intellectuelle indéniable.
J’ai eu Ali Merad comme professeur d’arabe en 6e, au lycée franco-musulman de Ben-Aknoun. Il venait tout juste d’être nommé à Alger, après avoir décroché brillamment son agrégation à la Sorbonne. Elégant dans ses tenues, subtil dans son verbe, d’où transcendait une agréable personnalité, il faisait bon usage de la métrique dans son langage, en classe, tous les jours, non sans vouloir nous astreindre à bien apprendre et à parler convenablement la langue d’El Moutanabbi. Il allait jusqu’au détail dans ses commentaires, car il aimait la perfection. Du cérémonial de l’appel aux élèves — il y tenait particulièrement —, au début de son cours, jusqu’à la sonnerie de l’interclasse, il était là, plus que présent, nous irradiant de son aura, exhibant avec assurance son talent d’éducateur et ses connaissances de maître. Il insistait, pendant ses cours, plus particulièrement sur la calligraphie, qui «n’est pas la science des ânes», comme affirmaient les Occidentaux. Il insistait pour que nous soignions notre écriture qui, nous disait-il, «celle-ci n’est qu’art, élégance et beauté». Et de continuer : le mot ne vient-il pas des Grecs dont «kallos», beauté, et «graphein» écrire ? Et dans la cour des Abbassides n’y avaient-ils pas ces fameux calligraphes, le vizir Ibn Mùqla et Ibn al-Bawwab, et bien plus tard Yaqùt al-Mùtâsimi qui ont introduit de l’enchantement dans cette forme d’expression ? Enfin, notre Prophète n’a-t-il pas dit : «Une bonne écriture fait éclater la vérité ?»
Il s’attachait également à la transcription des noms et des mots arabes, c’est-à-dire de leur écriture originale vers l’écriture latine. Pour cela, nous avions, par ailleurs, l’occasion d’approfondir nos connaissances avec feu le professeur Baba-Ameur Salim qui, lui-aussi, s’efforçait pendant ses cours de traduction de nous perfectionner dans cette matière. Le professeur Ali Merad nous recommandait de nous appliquer dans l’étude de cette science pour que les expressions et les noms transcrits ne soient pas déformés par les non-arabisants, à travers le monde, qui auront toute latitude de les prononcer convenablement.
Avec lui, nous étions petits, et il nous semblait comme un géant… En effet, avec le recul du temps, je peux dire, mes camarades de classe aussi, que cheikh Merad — nous l’appelions ainsi — était fait de la bonne semence pour faire du bon grain. Un professeur inoubliable qui nous a tous marqués, et auquel nous rendions si bien sa confiance par nos bons résultats scolaires. Mais voilà qu’en 1962, après la proclamation de notre indépendance, le destin a voulu qu’il ait des anicroches avec les tenants du système éducatif d’alors. Cela ne l’a pas aidé, ni même encouragé à demeurer au sein de son monde qui ne le respectait pas, pardon qui ne le respectait plus. Là, je fais de l’Histoire, et je ne veux pas m’étaler sur les contingences politiques qui ont accéléré le départ de plusieurs cadres.
Il y avait, paraît-il, derrière ce reproche à son encontre, la «grève de 1956» qu’il n’aurait pas suivie, parce qu’il passait, au cours de ce mois de mai, son agrégation à la Sorbonne. D’ailleurs, Belaïd Abdesselam, l’ancien ministre et Premier ministre, le dit franchement dans une interview réalisée le 29 octobre 2007. Mais a-t-on «épluché» convenablement son dossier et son comportement durant cette période, pour jeter l’anathème contre lui, en lui reprochant, par allusion désobligeante, sa non-participation à la révolution ? S’était-on posé les mêmes questions sur d’autres étudiants qui se pavanaient dans les maquis de Suisse ou d’ailleurs, au cours de cette même période ? Les regrettés moudjahiddine Ali Lounici et Boualem Oussedik nous ont fait, de leur vivant, un commentaire autrement plus «renversant» sur ce sujet. Des vérités sont bien consignées dans les écrits de ces derniers.
Par conséquent, ouvrons le dossier du professeur Ali Merad, pour découvrir ce qui va nous rassurer sur son comportement exemplaire en toute circonstance.
Tout d’abord, il faut dire qu’avant le déclenchement de la révolution armée, il collaborait assidûment à la revue le Jeune Musulman qui était l’organe en langue française de l’Association des Oulémas, et dont le responsable n’était autre que le docteur Ahmed Taleb Ibrahimi, avec lequel il militait. N’était-ce pas les deux qui invitaient la jeunesse algérienne à se souvenir du combat de leurs aînés pour constater que «la guerre de libération a été précédée d’une longue résistance de leurs pères afin de préserver leurs âmes» ? Et c’est dans cet organe, devenu l’un des supports médiatiques de notre lutte de Libération nationale, que Ali Merad publiait ses premiers articles. Sa contribution a été constante et sans interruption dans la rubrique «A la lumière du Coran et du Hadith», comme le soulignait le Pr Mouloud Aouimeur de l’Université d’Alger 2. Il les publiait sous le pseudonyme de Abou Djamil Taha et, parfois, sous Mohamed Arab.
Il abordait, en les exposant et en analysant, les valeurs suprêmes de l’islam telles qu’explicitées par le Livre Saint et la Sunna, comme la solidarité, la fraternité, la générosité, l’authenticité, la modestie, la tolérance, l’hypocrisie, le devoir, l’épreuve, l’orphelin, l’esclavage, etc.
Il transmettait également, à travers ses écrits sous forme d’appels, les valeurs communes à notre société, toutes ces valeurs de la citoyenneté. Il agissait en faveur d’un enseignement réflexif et critique qui transporte les valeurs patriotiques, en même temps que la légitimité de l’attachement des jeunes à leur propre Histoire. En fait, il abordait dans le sens d’un enseignement qui n’ignore pas ce qu’était le passé de notre pays, sa grandeur, son combat, un enseignement qui donne aux plus jeunes les moyens de le perpétuer. Le professeur Ali Merad n’allait pas s’arrêter en si bon chemin où son apport à l’Histoire et à l’éducation de la jeunesse prenait son élan nécessaire pour s’incruster à travers des écrits d’une haute facture. Très tôt donc, en 1957, à peine âgé de 27 ans, il va publier l’Histoire de l’Algérie, aussi bien celle des époques lointaines que contemporaines.
Sa première étude a été diffusée par la revue Annales de l’Institut d’études orientales d’Alger, sur le thème du rôle de Abdelmoumène Ibn Ali El Koumi, fondateur de la dynastie des Almohades.
Il poursuit son apport à l’Histoire et, cette fois-ci, il va plonger dans l’analyse de «L’enseignement en Algérie entre 1880 et 1960».
Ce qui le mènera à pénétrer le Mouvement nationaliste algérien, après la Première Guerre mondiale, en s’arrêtant sur l’action de l’Emir Khaled, son apport à la scène politique algérienne de même que ses influences sur l’élite algérienne et sur Cheikh Abdelhamid Ibn Badis notamment. Sur ce dernier, il va dire : «Il n’existe aucune autre personnalité comparable à l’imam Abdelhamid Ibn Badis en ce qui concerne l’incarnation de l’authenticité et l’universalité de la mission de l’islam, et personne aussi n’a pu autant que lui susciter tant d’énergies, tant d’espoirs, en évoluant et en s’adaptant avec la crise moderne.»
1962, le professeur Ali Merad va enseigner en France, mais il ne coupera jamais ses liens avec son pays où il retournera souvent, plus particulièrement, au cours des années 70 et 80 pour participer en tant que docteur d’Etat ès lettres — après sa brillante thèse sur le «réformisme musulman en Algérie», en 1968, à la Sorbonne —, avec d’importantes communications dans des manifestations culturelles et scientifiques.
On relève avec nostalgie ses fameuses contributions d’érudit, lors des travaux des «séminaires de la pensée islamique» qui étaient organisés chaque année du temps du président Boumediène.
Pour ce qui est de sa carrière dans l’autre rive de la Méditerranée…, une carrière très riche en don de soi et en engagement pour la science et la culture, le docteur Ali Merad, éminent professeur des universités, a occupé la fonction d’enseignant puis fondé en 1974 «l’Institut des études arabes et islamiques» de l’Université Lyon 3, qu’il va diriger durant plusieurs années. Il est devenu par la suite responsable de la formation doctorale pour les «études arabes et islamiques» de l’Université Jean-Moulin-Lyon-III.
Ainsi, la qualité de ses travaux et sa notoriété l’ont appelé à rejoindre Paris au début des années 90, pour enseigner à l’Université de la Sorbonne et diriger un institut du même type que celui qu’il avait créé à Lyon.
Quelque temps après, il devait assumer, dans la capitale française, la fonction de directeur du Centre des études de l’Orient contemporain au sein de cette même université (la Sorbonne), en remplacement de son ami, le Dr Mohamed Arkoun, qui a été admis à la retraite. Et, en plus de l’enseignement de l’histoire de l’islam contemporain, il a été choisi comme membre du Conseil national des universités, en même temps qu’il dirigeait un certain nombre de thèses universitaires, dans quatre institutions, à savoir l’Université de Lyon 3, l’Université de Paris 3, l’Université de Paris 4 et l’Ecole pratique des hautes études en sciences sociales.
Indépendamment de cette fonction professorale, Ali Merad est un auteur prolifique. Ses œuvres d’une bonne consistance et qui procèdent d’une profonde analyse nous enseignent ce bel islam qui, s’il était convenablement appliqué, aurait pu conquérir non seulement tous les esprits mais le monde entier, tellement il véhicule la bonté, la fraternité, le progrès et les meilleures valeurs qui permettent à l’être humain d’évoluer dans le bien-être et l’harmonie. Ses œuvres sont un vaste programme où l’islam, sous tous ses aspects — d’élévation et de rénovation, je veux dire — est décortiqué pour sensibiliser et orienter dans le bon sens notre monde d’aujourd’hui qui est sous l’emprise de ce fondamentalisme qui jette son indéniable attrait sur les mentalités musulmanes.
Donnons pour la bonne compréhension quelques titres, dans une liste non exhaustive, simplement pour faire état de cet esprit critique qui se développe dans le «pluralisme» que prône le professeur Merad, ce pluralisme qui a su mettre l’islam en «mouvement».
Il s’agit de sa grande œuvre, que nous avons évoquée précédemment, celle qui restera dans l’Histoire et demeurera longtemps encore d’un intérêt indispensable.
Il s’agit de son travail sur «le réformisme musulman en Algérie de 1925 à 1940, un essai d’histoire religieuse et sociale», qui a fait l’objet de sa thèse de doctorat d’Etat, et spécialement l’attention qu’il a portée à la principale figure de l’Association des oulémas musulmans algériens, Abdelhamid Ben Badis (1889-1940), à qui il a consacré une thèse complémentaire sous le titre «Ibn Badis, commentateur du Coran».
Les deux thèses ont été publiées, et constituent, sur cette période-clé de l’histoire de l’islam d’Algérie, des sources incontournables. Viennent ensuite d’autres œuvres : La Tradition musulmane, L’Islam contemporain et L’exégèse coranique qui ont été publiées et vendues à des milliers d’exemplaires, dans la célèbre collection «Que sais-je ?» Presses universitaires de France (PUF). Quant à son dernier livre Le Califat, une autorité pour l’islam, paru aux éditions Desclée de Brouwer en 2008, l’auteur Ali Merad avait le souci de vulgariser la connaissance sur l’islam, dans une excellente pédagogie, afin qu’elle soit accessible au plus grand nombre.
Il avait publié, bien avant ces quatre livres, qui ont eu leurs lettres de noblesse, d’autres non moins intéressants pour la compréhension de cette religion dont les mécanismes de son application doivent être convenablement élucidés et ses méthodes et ses doctrines clairement exposées, pour résister à toutes les équivoques et essoucher toutes les plantes adventices qui la couvrent.
En voici quelques titres qui méritent d’être lus : Charles de Foucauld, au regard de l’islam ; Situation actuelle du monde musulman, approche statistique ; L’Islam en Europe ; Le développement des identités et leur intégration ; Regards sur l’enseignement des musulmans en Algérie 1830-1960 ; La consultation politique en Islam ; Où va la littérature algérienne d’expression française ? ; Islam et nationalisme arabe en Algérie à la veille de la nouvelle Guerre mondiale ; En marge du nationalisme algérien, l’Emir Khaled vu par Ben Badis ;
Ben Badis ou la fondation du mouvement réformiste orthodoxe en Algérie ; Arabisme et islam dans la littérature néo-africaine d’expression française ; L’Islam religion de l’Etat comme principe constitutionnel ; L’Occident musulman ; Être Arabe en Europe et enfin, mais ce n’était pas la fin pour cet écrivain et penseur inlassable, Islam et Orient ancien.
Reprenons maintenant ce que nous donne de lui, en matière de références, le professeur Mouloud Aouimeur, déjà cité. Nous ne pouvons passer sur ces bonnes informations concernant notre érudit, le docteur Ali Merad. Il dit en substance qu’il ne se contentera pas d’écrire des livres, bien au contraire, il ne sera guère absent – à l’instar des chercheurs sérieux – s’agissant de sa contribution permanente dans les divers supports connus, où il publiera des articles et études de grande valeur dans les annales de l’Institut des études orientales (Institut des lettres, faculté d’Alger), les annales de l’Institut des lettres d’Aix-en-Provence en France, la revue Confluences (Paris), l’Orient (Paris), El Manahil (Rabat/Maroc), la Revue historique maghrébine (Tunis), Ibla (revue de l’Institut des belles lettres et des arts, Tunis), Oriente Moderno (Rome), Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée (Aix-en-Provence/France), Maghreb Review (Londres).
Il faut ajouter à cela qu’il participait volontiers dans les projets d’ouvrages collectifs, édités par les institutions culturelles et académiques, comme l’Université de Strasbourg, l’Université de Toulouse, le Centre culturel algérien à Paris, le Conseil européen et la Ligue des Etats arabes.
Nous n’allons pas quitter ce grand érudit sans dire un mot sur ses initiatives qui tendaient à promouvoir des actions communes entre les divers courants religieux, plutôt entre les principales religions monothéistes. Il était considéré donc comme le pionnier du dialogue interreligieux ou ce qu’appellent certains l’«œcuménisme entre les religions».
Voyons ce qu’écrivent le concernant deux personnalités religieuses de Lyon, Kamel Kabtane, recteur de la Grande Mosquée de Lyon, et Christian Delorme, lauréat du Prix de la Fraternité et prêtre du diocèse de la même ville : «Ayant été dès sa jeunesse au contact de chrétiens respectueux des musulmans et pour lesquels il éprouvait de l’amitié, Ali Merad a été toute sa vie attaché au dialogue interreligieux dont il aura été un des pionniers. Ainsi, dès 1953, il écrit, à Alger, un article intitulé ‘’Jésus et nous’’. En 1972, il participe à un livre écrit à trois voix, avec l’intellectuel juif Armand Abecassis et l’ecclésiastique catholique Daniel Pezeril, intitulé ‘’N’avons-nous pas le même Père ?’’, publié aux Éditions lyonnaises du Chalet.»
Dans cette ambiance, mon camarade de classe Aïssa Dali, natif de Laghouat, lui aussi me racontait, il y a à peine quelques jours, en nous remémorant les bons souvenirs de notre maître Ali Merad – il nous arrivait souvent de l’évoquer en même temps qu’un autre personnage de la région, feu cheikh Aouissi El Mecheri – qu’il était imbu de cet aspect fondamental qui régit les bonnes relations entre les différents monothéistes. «C’est depuis sa prime jeunesse, m’affirmait-il, qu’il a découvert la nécessité du dialogue entre les religions.» Comment un enfant, à cet âge-là, pouvait-il comprendre ces «choses» qui sont faites pour les grands?… me suis-je interrogé. Eh bien, le jeune Ali percevait, en sortant de l’école coranique et en traversant la rue où se dresse l’église, cette similitude qui se dégageait dans les prières, les unes sous le minaret, les autres sous le clocher, me rétorquait-il.
Compte tenu de cette formation religieuse qui lui donnait de la volonté et du courage pour aller constamment vers l’initiative, il va se distinguer durant plusieurs années par une présence effective et concrète, en différents lieux du monde, dans des colloques rassemblant des intellectuels et des religieux appartenant à la «famille abrahamique».
Pouvait-il faire mieux, cet Homme qui œuvrait pour une assistance bienfaisante et concrète et une paix véritable ? Non ! Mais nous sommes convaincus qu’il a donné la pleine mesure de ses moyens et de ses forces pour former, sensibiliser, éduquer et convaincre en allant contre cette compréhension erronée de la religion pour atténuer le climat qui a conduit à tous les excès auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.
Avec sa disparition, notre professeur Ali Merad, que Dieu ait son âme en Sa Sainte Miséricorde, laisse chez nous, ses élèves, un vide incommensurable. En effet, et cette nouvelle accablante pour nous, pour les lettres et la science, ne fait que renforcer notre admiration pour sa vision à long terme et son opiniâtreté à défendre le droit, la justice et les grandes valeurs de l’islam. Et comment ne serions-nous pas admiratifs devant celui qui a été à la fois un grand érudit, un grand semeur de bonnes vertus, et un pédagogue très, très humain? Oui, nous avons toujours été très impressionnés par son écoute des autres, par son dévouement à l’intérêt commun et son investissement dans la connaissance comme voie d’espérance pour l’humanité. Ainsi, nous comprenons, et sommes certains qu’avec lui disparaît un érudit remarquable qui faisait honneur autant à l’Algérie, sa patrie d’origine, qu’à toute la communauté universitaire internationale.
Au terme de cet hommage, permettez-nous, cher Professeur, de vous assurer que ces mots véhicules de sincérité, avec vous, ne sont que le produit de notre respect qui est un tribut que nous ne pouvons refuser au mérite… Et le vôtre est grand !
K. B.

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