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Ali Merad et le cheikh Ibn Badis Une fascination féconde – Par sifaoui abdelatif

Ali Merad l’étudiant

En l’an 1952 , à l’âge de 22 ans, Ali Merad , ce jeune intellectuel  ,étudiant à la Faculté d’Alger,  s’impose au sein de l’équipe de la Revue le « Jeune Musulman » , nouvellement créée par l’Association des Oulémas musulmans algériens , par la qualité de ses écrits notamment  dans la rubrique phare  « A la lumière du coran et du hadith » qu’il a prise en charge de la manière la plus brillante tout au long des deux années d’existence de cette Revue ,dirigée rappelons le par un autre étudiant: Ahmed Taleb El ibrahimi.

C’est sans doute un article publié en deux parties  par Ali Merad en 1953 ,dans « Le Jeune Musulman »  à l’occasion du treizième Anniversaire de la mort du Cheikh Ibn Badis ,  qui constitue l’écrit  fondateur  par lequel se  révéla l’intérêt , voire la fascination qu’eut Cheikh Ibn Badis , sur ce jeune novice mais talentueux chroniqueur , qui quelques années plus tard ,orientera l’essentiel de  sa carrière universitaire  vers l’étude de ce personnage exceptionnel , et de l’Association qu’il présidera  .

De ce fait en  1971  et à l’occasion de la parution de son livre « Ibn Badis commentateur du Coran » il avoue volontiers  que depuis plus d’une dizaine d’années  la personnalité et l’œuvre  d’ibn Badis« ont été au centre de nos recherches ».

L’Article fondateur : « le précurseur de la renaissance algérienne »

C’est sous ce titre accrochant et hautement significatif, qu’Ali Merad , révèle sa précoce et profonde  admiration  à l’égard du  cheikh Ibn Badis en 1953 dans la Revue « Le Jeune Musulman » .

Il considère  dans cet article que de tous les noms illustres du passé proche de l’Algérie  il est incontestablement « le plus populaire, après celui de l’Emir Abdelkader » et qu’il existe un « mythe badissien comme le mythe d’Abdelkader ».

Pour Ali Merad ,ayant conquis le cœur  du peuple, ibn Badis  est « entré dans la légende », soutenant   que dans les années cinquante, « il n’est pas un canton de la terre algérienne ou l’on ne parle de Ibn Badis avec amour et vénération » , que  depuis longtemps, le peuple Algérien n’a  pas vu « s’élever une voix aussi sereine, mais aussi éprise de justice et de liberté  que celle du regretté Cheikh Ben Badis »,et  qu’il  était  de l’avis de tout le monde « la plus grande figure de l’Afrique du Nord ».

Pour notre jeune étudiant, Ibn Badis le missionnaire, qui parcourut en tous sens la terre algérienne, depuis les confins du Sahara jusqu’aux montagnes kabyles, apparait comme « le premier qui ait nettement posé la réalité algérienne devant la conscience française et devant la Communauté musulmane ».

Il  fut de ce fait : « l’apôtre bien inspiré, le savant  clairvoyant  et le patriote qui fait la gloire à la fois de notre pays et de toute l’Afrique du Nord ».

Ce penseur authentique, cette personnalité exceptionnelle, toujours selon   Ali Merad , fut aussi l’un des meilleurs représentants de l’idéal islamique de notre temps, qui a pu gagner  la reconnaissance quasi unanime  de tous les Algériens  en raison   d’une part de la personnalité même d’ibn Badis  et d’autre part  par  son action, sa pensée , ses réalisations et l’influence conséquente qu’il eut tout au long de sa vie militante sur les hommes et sur les événements .

De sa personnalité se dégage, selon Ali Merad,  un certain nombre de qualités saillantes attestées tels que sa Foi  inébranlable, sa ferveur religieuse, son ardeur du travail, constance et régularité   , son souci de l’ordre, son sens aigu de l’Organisation et de l’efficacité, « Un homme infatigable, tourné sans cesse vers l’action »,  « étonnamment actif et courageux », un courage sans bornes, une pureté irréprochable et un passionné des causes justes…

ALI MERAD : le Chercheur

Concernant  l’œuvre d’Ibn Badis , Ali Merad , avait compris très tôt , qu’il s’agissait d’une Œuvre monumentale , qui méritait d’être   au centre de l’intérêt et la préoccupation de la Communauté scientifique et universitaire .

Dans les faits, il ne s’est guère  contenté  de prêcher la bonne parole ou de formuler des belles  intentions   concernant cette Œuvre, bien au contraire, il put d’une manière admirable  la mettre au centre de ses préoccupations universitaires et  au cœur de ses recherches scientifiques.

Donc, quelques années après son article fondateur, puis son agrégation d’arabe et la publication quelques articles scientifiques, il s’attaque à la préparation de sa Thèse magistrale, soutenue à la Sorbonne  et éditée en 1967 sur « le réformisme musulman algérien  1925-1940 »  et dans laquelle il soutiendra que « L’Histoire du Mouvement réformiste algérien se confond en fait  et pour l’essentiel avec la propre Histoire de la vie active de cet homme ».

Puis il y eut «Ibn Badis commentateur du Coran »

Ce travail avait pour objet de faire connaitre d’une manière encore plus approfondie la pensée religieuse d’ibn Badis .

En 1953, dans son article fondateur , il annonçait déjà qu’ibn Badis , « cet  excellent pédagogue », se distinguait  par « son talent de commentateur du Coran »

Pour Ali Merad le « Tafsir » d’ibn Badis revêt une importance  exceptionnelle, représente l’aspect le plus original et le plus durable de son Œuvre réformiste.

Aussi,  grâce à cette méthode d’exégèse coranique, ibn Badis était devenu, pour un large secteur du public  algérien, le maitre et le « guide ».

Dans cet ouvrage important, l’auteur revient longuement sur les qualités d’ibn Badis , dont il avait mis en exergue les plus remarquables  d’entre -elles en 1953 .

Ainsi il revient sur son courage moral exceptionnel, son sens aigu de la justice, son attachement quasi mystique à sa vérité, son extrême simplicité et sa  profonde modestie, son regard ardent, qui ne manquait pas d’impressionner  ses interlocuteurs …,toutes  ces qualités qui le portaient à s’exprimer avec une sincérité  libre de toute crainte et de toute complaisance.

De son action, il s’attardera sur Ibn Badis le journaliste qui dès Le 2 juillet 1925  crée  son premier journal « Al muntaqid » « Le censeur »  qui historiquement inaugure en Algérie le journalisme arabe engagé, tout  en soulignant que  , l’éditorial du Premier Numéro  dans lequel il  affirma sa volonté de « restaurer l’esprit national », avait l’allure d’un manifeste  et que sa prise de position politique  y est pour l’époque  d’une hardiesse quasi révolutionnaire .

Il reviendra aussi sur l’Œuvre monumentale d’ibn Badis, sa Revue el chihab qui renferme l’essentiel de son Œuvre écrite  et dans laquelle il s’attellera pendant une dizaine d’années à défendre avec courage et persévérance,  la religion musulmane et la Personnalité du peuple algérien.

Il tiendra à souligner pour mieux apprécier son Œuvre  que la carrière d’Ibn Badis ne couvre qu’une vingtaine d’années, et qu’il fut avant tout un homme d’action.

Dans la continuité d’un état de  fascination déjà constatée chez Ali Merad   à l’égard du Cheikh, il écrira « Grâce à sa science, son désintéressement et son total dévouement à la Cause de son peuple, il s’était acquis  une autorité et une popularité jamais encore atteintes par aucun homme de son âge ni de sa condition ».

Il est à remarquer que dans son article de 1953 Ali Merad  « l’étudiant » parlait  d’Ibn Badis « le précurseur de la Renaissance algérienne », en 1971 en revenant sur ses  qualités  en tant que  Chef religieux, pédagogue de valeur et homme d’action ,Ali Merad « le chercheur » clamait  encore fort et haut qu’il apparaissait :« Pour tout le monde , comme le porte-drapeau de la Renaissance islamique en Algérie » .

Il ajoutera que  ce grand homme dont  « la passion de l’islam et de l’Algérie absorbera toutes ses énergies et sera son unique «  raison d’être » , mérite  d’être placé au rang des grands réformateurs de l’islam moderne, à l’instar de Mohamed Abdouh et Rachid Rida .

De plus  il est indéniable qu’il s’impose en tant que  figure dominante de l’islam algérien  et que  de nos jours même, son prestige ne fait que grandir, apparaissant ainsi  comme l’un des Grands Hommes de l’Algérie et l’un des esprits les plus féconds de l’Algérie musulmane, au cours de la première moitié du XXe siècle.

Pour Ali Merad , Ibn Badis , n’est pas seulement un Monument historique ,ou une Personnalité exceptionnelle ,   mais c’est aussi et surtout  ,un savoir religieux remarquable ,une Œuvre indestructible ,et une perspicacité politique  édifiante , affirmant même que   « Certains écrits politiques d’ibn Badis sont d’une telle profondeur, d’une telle justesse de vue  qu’ils ne perdent rien de leur valeur après une trentaine d’années d’évolution historique ».

En conclusion, je tiens  tout d’abord, à rendre un hommage appuyé à ce Grand penseur que fut Ali Merad « Rahimahou Allah », et qui est et restera  l’un des plus éminents spécialistes  du Mouvement islahiste algérien.

Concernant justement ce Mouvement incarné par l’Association des Oulémas algériens,  il est intéressant  face à la campagne de dénigrement la touchant particulièrement ces derniers mois, de revenir aujourd’hui sur les propos qu’il a tenus   en 1999 , à l’occasion de la réédition de son livre phare « le réformisme musulman en Algérie  »  et qui constitue un témoignage sincère et sans complaisance  d’un spécialiste hautement qualifié à émettre un  tel  jugement :

« Quoique ralliés officiellement au FLN dès la fin de 1954, les Oulémas avaient le désavantage de n’être pas clairement perçus comme les véritables bâtisseurs de l’indépendance. Pourtant, leur travail culturel en profondeur avait consisté à patiemment reconstruire la Personnalité nationale Algérienne.

A ce titre ils ont le droit -autant que d’autres – à la reconnaissance de la patrie, vu leur éminente contribution à la restauration de la Nation algérienne sur la scène de l’Histoire ». 

De même, il serait utile  voire nécessaire que l’Association des Oulémas, réserve une place plus importante  aux écrits d’Ali Merad sur Ibn Badis et sur le Mouvement réformiste, dans ses différents Programmes de Formation.

Il me semble aussi que les conclusions de la Thèse d’Ali Merad sur le réformisme musulman algérien, sont d’une pertinence déconcertante, et que la question qu’il a soulevée du « caractère superficiel et fragmentaire de la plupart  des essais doctrinaires de l’Association »   mérite aujourd’hui notre pleine attention.

Enfin, Ali Merad , avait compris l’importance et l’excellence du commentaire d’Ibn Badis , et de ce fait il lui consacra toute une étude .

Son projet initial était de traduire l’ensemble du commentaire, mais pour des raisons techniques, il se limita  à en  présenter une étude détaillée et une traduction partielle.

Notre souhait et le souhait plusieurs fois exprimé par le Dr Amar Talbi est de voir se concrétiser ce Projet important, celui de la traduction complète du commentaire d’Ibn Badis , dans les diverses langues du monde .

                                                                                                                                 A.S.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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