Histoire

Fuat Sezgin (1924) l’historien du patrimoine scientifique arabe – Pr. Mouloud Aouimeur

Le savant turc Fuat Sezgin est l’un des plus éminents érudits musulmans qui ont travaillé dans les universités européennes et américaines, et qui ont contribué à la formation de générations de chercheurs Musulmans et Européens dans le domaine des études islamiques.

Est-ce que cet  environnement occidental a eu une influence sur sa méthodologie scientifique, sa production cognitive et sur  sa  relation  affective avec la culture et le développement de sa nation, ou au contraire, il a  su tirer profit  des moyens matériels mis à sa disposition  et les opportunités offertes, afin de servir son propre patrimoine et  faire connaître la civilisation arabo-islamique en Occident?

Parcours et tournant:

Fuat Sezgin est né en 1924 dans la ville de Talas en  Turquie dans une famille conservatrice restée attacher à son appartenance à la civilisation islamique, en dépit de toutes les politiques visant à détourner la Turquie de l’est vers l’ouest. C’est grâce à l’influence de sa famille notamment celle de son père qu’il choisit la voie de la quête du patrimoine scientifique arabe et  réaliser sa passion précoce pour les mathématiques et les sciences.

Je rapporte ici le témoignage  de Sezgin concernant  ce sujet: «Quand j’étais jeune dans mon pays la Turquie, mon père m’enseigna  la langue arabe, et j’étais passionné par les mathématiques et les sciences naturelles. C’est pourquoi, après la fin de mes études  secondaires, je me suis dirigé vers le Collège d’ingénierie, puis je me suis dirigé vers l’Institut des études orientales d’Istanbul, pensant que son enseignement était  compatible avec  les tendances religieuses de mon père…».

Fuat Sezgin poursuit ses études à l’institut des civilisations orientales de l’université d’Istanbul où il rencontra l’orientaliste allemand Hellmut Ritter (1892-1971) qui  passera  près de vingt  ans dans cet établissement universitaire comme professeur, et collectionneurs de manuscrits inédits.

Sezgin le côtoyer pendant trois années qui  se sont révélés  bénéfiques à son enseignement et cette influence se sentira clairement sur son œuvre ultérieure, et c’est ce qu’il  affirmera plus tard : «ses  orientations avaient  pesé sensiblement sur le  cours de ma carrière professionnelle et scientifique ».

Sezgin approfondit son apprentissage de la langue arabe et se penchât sur l’étude de la civilisation  arabe. Ces efforts se soldent par  l’obtention d’un doctorat à l’université de Francfort en 1954 sur le livre «l’authentique de l’imam Al-Bukhari » et ses  sources. Il retourne en Turquie la même année et rejoint l’Université d’Istanbul pour enseigner l’histoire des sciences.

En 1960, forcé, pour des raisons politiques, il quitte la Turquie pour l’Allemagne, et rejoint l’université de Francfort grâce au concours de  son ancien professeur, l’orientaliste Ritter qui enseignait à cette époque l’histoire des sciences naturelles dans cette prestigieuse université.

Il dit à cet égard: «le Professeur Hellmut Ritter … a pris l’initiative de m’aider – et a sécurisé mon existence – lorsque forcé, pour des raisons politiques – de quitter  mon institut, puis mon  pays en 1960. Le professeur Harttner est celui qui a réuni les conditions qui m’ont permis de travailler à plein temps dans cet institut durant de nombreuses années … Il était à côté de moi chaque fois qu’un  obstacle se dressait devant moi ».

Le Dr Sezgin visita plusieurs pays arabes pour animer une série de conférences sur quatre grands thèmes. Le premier a consisté à préciser clairement la méthodologie de la recherche dans le domaine du patrimoine arabe, comme le montrent les titres  de ses trois conférences:

1-Le livre « L’histoire du patrimoine arabe » : Mes objectifs et la méthodologie de sa réalisation.

2-l’importance de la chaine de transmission « ISNAD » dans les sciences arabes et islamiques.

3-les sources du « Livre des chansons » Abu Al-Faraj Al-Isbahani.

Il aborda aussi le thème de la contribution des savants musulmans et arabes dans le développement de la science,  notamment dans les domaines de la médecine, la chimie, les mathématiques et l’astronomie.

Il étudia également l’influence du patrimoine scientifique arabe sur l’Europe, en mettant en exergue son rôle dans le décollage civilisationnel des grands pays occidentaux.

Enfin, il aborda certains sujets de réflexion liés à la réalité contemporaine arabe et islamique, en analysant  « les raisons de la stagnation de la culture islamique », et en  expliquant   quels sont les facteurs contribuant  à favoriser le développement.

Le Dr Sezgin a recueilli ces conférences dans un livre publié en 1984 sous le titre: « Conférences sur l’histoire des sciences arabes et islamiques».

 

Encyclopédie de l’histoire du  patrimoine arabe:

En 1947, Sezgin se lance dans la collecte de la matière scientifique nécessaire   pour  un réaliser un correctif du  livre « l’histoire de la littérature arabe » de l’orientaliste allemand Carl Brockelmann (1868-1956).

Cependant, lors de l’opération de collecte,  il se  retrouve devant des sources et manuscrits qui dépassent ses attentes et ses espérances, situation qui le pousse  à  envisager à entreprendre un tout nouveau projet scientifique.

Complètement absorbé par son projet scientifique, il lui consacre 17 heures par jour, rassemble des manuscrits arabes dispersés dans les bibliothèques publiques et privées de l’Est et de l’Ouest, en fait une copie et les traduit en allemand.

Il soutire de ces manuscrits les trésors enfouis, s’en réfère dans ses travaux  et enfin les  publie  sous la forme la plus belle. Il a également pu mettre à profit beaucoup de recherches et d’études réalisées par les orientalistes spécialistes dans ce domaine particulier de la connaissance.

Le dr Sezgin a présenté l’histoire de l’apport islamique dans divers domaines des arts et sciences en ne délaissant aucune branche de la connaissance pour laquelle des érudits musulmans se sont intéressés, parce que  le développement scientifique chez  les musulmans -comme dit Sezgin- «ne se limite pas à certaines branches de la science, il englobe  tous les aspects de la science ,suivant  la loi régissant  son développement, à savoir, qu’ on  ne peut pas développer la science dans un domaine spécifique, sans que pour autant  il soit  accompagné d’un développement dans d’autres aspects de la science ».

Ainsi le professeur Sezgin publie « l’histoire du patrimoine arabe » en 12 volumes, renfermant un grand nombre d’inventions, de découvertes et créations de  scientifiques musulmans.

Il divisa  son encyclopédie suivant les  disciplines scientifiques, je cite entre autres :

-Les  sciences Coranique, la science de la parole du prophète, l’histoire, la jurisprudence, la science du Kalâm (Vol. 1) imprimé en 1967.

– La poésie arabe de Période préislamique à l’année 430 AH (Volume 2), imprimé en 1975.

– Médecine, pharmacie, vétérinaire, Zoologie (. Vol 3), imprimé en 1970.

– Chimie, Agriculture, Botanique (Volume 4), imprimé en 1971.

– Mathématiques (Vol 5.), Imprimé en 1973.

– Astronomie (vol 6.), publié en 1978 … etc.

Le Dr. Mahmoud Fahmy Hijazi a traduit des parties de cette encyclopédie, éditée  à partir de 1977 par l’administration  de la Culture, et la publication de l’université islamique «  l’Imam Muhammad ben Saoud ». Le Dr Sezgin a reçu pour ce livre, en 1979, le Prix international du Roi Fayçal  pour les études islamiques.

 

Livre « L’histoire du patrimoine arabe » dans la balance:

Le dr Akram Al-Omari, professeur d’histoire à l’Université de Bagdad, a été le premier à présenter  une étude critique de ce livre. Publiée  dans la revue irakienne «Mawarid » «  Ressources » en Février 1973 , se  concentrant  sur la  première partie qui traitait de l’exégèse du Coran  et de la science de la parole  du prophète. Il  apporte  23 observations et  corrige 56 erreurs d’imprimerie ou d’ordre scientifique.

En dépit de toutes ces  erreurs et observations touchant cette partie, le Dr Al Omari reconnait  la valeur scientifique du livre et loue les efforts considérables déployés par l’auteur dans la réalisation  de cette encyclopédie.

A ce propos, il dit: «en vérité, le livre est le fruit d’efforts  implicites, une longue patience et une grande expérience, et il est du devoir  des locuteurs en langue arabe et ceux concernés par son patrimoine intellectuel d’accueillir favorablement cette œuvre, de lui réserver la considération qui lui est due, de l’aborder en le scrutant soigneusement et profondément.

C’est une œuvre, qui exige une lecture minutieuse et critique, étant donné  l’étendu de son champ d’application, de l’abondance de sa substance, le grand nombre de ses dispositions, et  dans laquelle  l’auteur a condensé son effort et les   efforts d’arabes, musulmans et orientalistes qui avant lui, se sont préoccupés par l’écriture du patrimoine.»

Le chercheur le dr Hikmat Bachir  a également publié une étude dans le « Journal de l’Université islamique» de Médine intitulé « correctifs concernant l’histoire du patrimoine arabe de Fuat Sezgin sur  les livres d’exégèses  ».

Le chercheur Najm Abd al-Rahman khalef a publié  un livre intitulé «correctifs  concernant  l’histoire du patrimoine arabe de Fuat Sezgin sur  la science moderne », édité  par  la maison d’édition Dar El Bachair.

De nombreuses  études et comptes rendus ont été  également publiés à propos de ce livre, cependant  il  n’est pas de l’objet de cet article d’en établir la liste exhaustive.

 

L’Institut  de l’histoire des sciences arabes et islamiques (Francfort):

Le Dr Sezgin n’était nullement une personne naïve ou rêveuse  pour prétendre qu’il était  capable à lui seul  de réaliser  un grand projet scientifique portant sur la revivification du patrimoine arabe ou prétendre pouvoir se suffire  du financement de l’Université allemande.

De cet  état de fait, il en était foncièrement conscient, c’est pourquoi  il se dirigea vers les riches pays arabes afin de lever les fonds nécessaires pour fonder un centre de recherche sur l’histoire de la science arabe, dont le coût fut estimé   à la valeur de sept millions  et un demi-million Mark allemand.

Ses démarches  ont été   accueillies  favorablement  de la part de certains gouvernements arabes, en particulier le gouvernement koweïtien, qui a contribué d’une manière conséquente à la  réalisation du projet  scientifique de  son rêve, qui a porté le nom de l’Institut d’histoire des sciences arabes et islamiques, dont le siège se trouve  à Francfort.

L’Institut fut inauguré en 1982, et existe encore aujourd’hui, concrétisant de nombreuses réalisations dont peu d’universités arabes peuvent se targuer de réalisations comparables.

L’Institut comprend une riche bibliothèque scientifique renfermant des milliers de livres et des centaines de rares manuscrits arabes. Il abrite en son sein un  Musée des instruments scientifiques anciens conçus et réalisés par des scientifiques de l’institut, et dont les formes sont  inspirées  de notre patrimoine culturel, notamment  dans les domaines de la médecine, l’astronomie et de la cartographie.

Dans le domaine de l’édition l’Institut  publie une revue universitaire intitulée « Journal de l’histoire de la science arabe islamique », publie aussi des traductions de livres scientifiques arabes de référence dans les langues européennes, et publie une série de livres qui regroupent des articles d’orientalistes, disséminés  dans divers magazines spécialisées, en plus de la publication de plusieurs catalogues des manuscrits arabes.

Dans le domaine des activités scientifiques, l’Institut organise des séminaires, des forums destinés au grand public et aux spécialistes. L’Institut vise d’une manière générale à révéler le patrimoine de la civilisation islamique, faire connaitre  importante de la place   de la science dans la civilisation islamique, et corriger les idées fausses ancrées parmi beaucoup d’Occidentaux qui ignorent l’apport considérable des musulmans à la civilisation humaine.

Le professeur Fuat  Sezgin poursuit  toujours ses travaux avec la toute la rigueur, le sérieux et l’ambition qui le caractérisent.

Il regarde l’avenir des musulmans avec optimisme  à condition qu’ils soient au diapason des défis actuels, en s’inspirant de  leur patrimoine culturel, et en tirant profit des avancées de la civilisation actuelle tout en participant efficacement à son essor.

Ainsi, ils suivront véritablement les traces de leurs ancêtres qui ont avancé grâce à leur engagement envers la religion et leur attachement  à la science.

Je conclus cet article, en répétant ces propos du professeur Sezgin, en espérant qu’ils produisent l’écho souhaitée chez nos chers lecteurs: «Il ne m’est pas agréable  que le travail titanesque  des érudits musulmans et Arabes dans l’histoire des sciences, soit aujourd’hui  juste un motif de  fierté pour  leurs descendants.

J’espère que leurs petits-enfants assimilent correctement  ce phénomène dans l’histoire de la science, et qu’ils méditent la question du comment une  nation qui a commencé à partir d’un milieu où  l’on calculé avec les doigts de la main, a pu ensuite assimiler tous les éléments positifs d’autres nations , avec une prédisposition totale à apprendre et prendre des autres sans crainte ni hésitation et sans aucun complexe …

La confiance en soi et la capacité à réaliser permettent à l’individu d’être en mesure d’atteindre des résultats importants dans sa vie et surmonter les difficultés les plus périlleuses. Le plus important est que le musulman  arrive à assimiler la leçon que nous a donné nos  savants  qui lisaient et écrivaient plus que nous  dans des circonstances pénibles et ils étaient heureux, croyants véritablement en Dieu et en la science ».

Traduction : Abdelatif Sifaoui.