Évocations

Les Musulmans ont-ils encore quelque chose à dire à l’humanité ? Par : Youcef GIRARD

En 1967, dans un essai intitulé La démocratie en Islam, Malek Bennabi rappelait la perspective de libération politique, économique et culturelle dans laquelle devait se placer la pensée musulmane si elle voulait apporter sa pierre à l’édifice de la civilisation humaine : « Nous devons retrouver notre originalité intellectuelle et reconquérir notre indépendance dans le domaine des idées comme dans le domaine économique et politique »[1].

 

Cinquante ans après, nous sommes malheureusement obligés de dresser le constat amer que le monde musulman n’a pas été capable, pour le moment, de véritablement se libérer de la domination politique, économique et culturelle de l’Occident. Bien au contraire, à la faveur de la révolution néo-libérale qui a traversé le monde depuis la fin des années 1970, l’emprise de l’Occident sur le monde musulman s’est accentuée.

 

Mais là où la pensée musulmane aurait dû être un phare éclairant les Musulmans et le reste de l’humanité dans la nuit néo-libérale, elle a trop souvent fait preuve d’un silence complice, voire même parfois d’un ralliement enthousiaste à l’idéologie dominante. Une « théologie de la prospérité » présentant « la richesse comme un cadeau du ciel » est venue légitimer islamiquement un ordre économique profondément inégalitaire faisant 100 000 morts de faim par jour.

 

Pour toute réponse à ces inégalités criminelles, les partisans de la « théologie de la prospérité » n’ont prôné que la charité individuelle au lieu de penser une véritable alternative civilisationnelle fondée sur une éthique de la préservation de la vie humaine. Plus globalement, la pensée musulmane s’est souvent repliée sur des questions de pratiques cultuelles purement individuelles occultant toute perspective collective.

 

Le but de cette pensée musulmane était de produire des individus ayant une pratique parfaite de l’islam… Parfaite comme le néant aurait pu dire Malek Bennabi. Car cette pratique individuelle parfaite n’a strictement aucune influence sur le monde dans lequel nous vivons. Elle n’a aucune efficience sociale. Cette pratique individuelle n’apporte rien à l’humanité et présente un islam uniquement enfermé dans ses rituels ancestraux.

 

Pourtant l’humanité souffrant des conséquences tragiques de l’ordre néo-libéral instauré par l’Occident attend autre chose des musulmans que des sermons moralisateurs et des tentatives de justifications « islamiques » de ses malheurs.

 

Une perspective de résistance et de libération fondée sur l’islam a pourtant déjà été formulée pour faire face à cet ordre mondial inique. Dans une interview parue dans le journal El Moudjahid du 18 octobre 1968, Malek Bennabi affirmait déjà : « Agir contre le mal, établir l’égalité, la rétablir ! Or toutes ces notions n’ont un contenu que par l’Islam. Non pas l’Islam dans une perspective métaphysique débouchant sur le paradis ou l’enfer, mais un Islam conduisant à deux notions essentielles : la dignité de l’homme récupérée et le rétablissement de la justice sociale ».

 

De manière plus concrète, l’Algérie défendit cette perspective d’un Islam social et émancipateur sur la scène internationale dans les années 1970. Réunis à Alger en septembre 1973, les Non-Alignés réclamèrent la constitution d’un « nouvel ordre économique international » qui fasse une place plus juste aux pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du Sud producteurs de matières premières. Il s’agissait de lutter contre l’« échange inégal » qui maintenait les pays des Suds dans la dépendance économique vis-à-vis des pays des Nords.

 

Si nous voulons être porteurs d’un message audible par le reste de l’humanité, il s’agira nécessairement de reprendre le fil de cet islam capable de redonner à l’homme sa dignité et de rétablir la justice sociale.

 

                                                                                                                  Y.G.

[1]     Bennabi Malek, « L’orientalisme », in. Les grands thèmes : la civilisation, la culture, l’idéologie, l’orientalisme, la démocratie, Alger, El Borhane, 2005, page 159