Réflexion

La Palestine dans la tourmente des dissensions de la Ouma -Par Samir El Toudji

Après plus de dix jours de déterminante résistance, les Palestiniens et particulièrement les Maqdisiens, ont déjoué la dernière tentative de l’occupant sioniste à conquérir le contrôle de la mosquée Al-aqsa, en imposant aux fidèles l’accès par des portiques.  Cet épisode est une esquive à son échec au précédent projet de partage spatio-temporel de la mosquée entre musulmans et juifs.  Ces gesticulations, qui n’en finissent pas, ne sont, au fait,  qu’étapes à sa visée de s’accaparer pour entièrement judaïser les quatorze mille quatre cents mètres carrés que compte Al-aqsa.

Pour ce but ‘suprême’, tous les moyens invraisemblables, illégitimes, immoraux, perfides et violents sont déployés ; autrement dit, c’est toute la « tayhoudite » qui est mise en œuvre. Mais c’est compter sans la vigilance et la diligente mobilisation de tous les Palestiniens qu’anime  l’instinct de survie par Al-aqsa. C’est l’éternel recommencement depuis la nekba de 1948, renforcé après la guerre de 1967.

Il n’est un secret pour personne que l’état sioniste est l’enfant naturel de lOccident, qui programma sa naissance en terre de Palestine pour purifier l’Europe de ces juifs, devenus trop encombrants et source de malheurs. Ce parrain affiche un soutien indéfectible aux ‘’amis de Sion’’ depuis Theodore Herzl à nos jours, car pris au piège de la finance des lobbies juifs, mais pas seulement, vu que l’Occident porte en lui, déjà, les germes, voire les gènes, de l’assaillant et la damnation historique des génocides et des exterminations des peuples conquis.

Par quelle probité légalise-t-on à un voleur (grande Bretagne) de faire offrande l’objet volé(Palestine) à un tiers (état sioniste) ? Quelle crédibilité peut-on accorder aux discours sur les droits de l’homme, desquels, l’occident s’évertue être le précurseur et l’acharné défenseur? Imposture! L’année 1948 n’a-t-elle pas vu la proclamation de la charte des droits de l’homme et de son contraire, la spoliation d’une terre par l’état sioniste,que protège l’inique droit de veto. Cette schizophrénie délibérée, cette double attitude est bien ancrée dans l’esprit et les pratiques de l’occident depuis l’empire romain, où les autochtones étaient considérés comme des pérégrins avec interdiction d’accès aux cités érigées sur leurs propres sols, citons aussi le deuxième collège imposé aux Algériens… Tout ceci, avec la traditionnelle bénédiction de l’Église, qui dans le cas de ses relations aux juifs, et afin de se repositionner dans l’échiquier des rapports de forces, n’hésite pas à détourner la prière du vendredi saint, enseignement de Saint Paul incriminant les juifs de la crucifixion et de la mort de Jésus. Ces agissements, car de l’ennemi, ne  choquent pas, n’effrayent pas, ne meurtrissent pas  le Palestinien,  bien au contraire, ils le maintiennent  en alerte  continue et entretiennent sa persistante résistance.

Par contre, ce qui bouleverse, c’est de voir le drapeau sioniste élevé dans des capitales musulmanes; ce qui effraye, c’est de tenter réduire le problème de la Palestine à la seule défense de la mosquée Al-aqsa, combien même elle est le cœur du conflit, avec l’amer constat de raréfaction des voix défendant l’indépendance de toute la Palestine; ce qui épouvante, ce sont les répétitifs communiqués de condamnation de l’union arabe, en deçà des enjeux géo- politiques et des souffrances de tout un peuple assiégé et otage; ce qui alarme, c’est lorsque quelques religieux se hasardent à vouloir dispenser le musulman de ses obligations envers la question palestinienne ; ce qui est pénible, c’est lorsque la Palestine occupée soit prise dans le tourbillon des ruptures politico-religieuses internes au monde musulman ; ce qui meurtrit, c’est quand un mouvement de résistance politico-militaire palestinien est décrété terroriste par des pays arabes. Ce sont, malheureusement, des faces scandaleuses du positionnement arabo-musulman que la Palestine doit affronter en parallèle.

Rien ne justifie cet avilissement, même pas le syndrome de Stockholm, mais trouve explication dans l’accumulation de déviations aux authentiques préceptes et aux fondements même de l’Islam.

De manière générale, les déviations religieuses sont paramétrables, d’une part, aux compétences, à la clairvoyance et des valeurs intrinsèques du religieux, et d’autre part, au graphe, oscillant d’unisson à antagonique, des relations entre le politique et le religieux. Aussi, les facteurs contextuels : politique, culturel et socio-économique composent ou rompent ces déviations.

Pour mieux saisir les dissensions de l’heure, un détour par l’histoire s’impose.

L’origine de l’écart remonte à l’époque Omeyyade et Abbasside par l’instauration de dynasties, les luttes internes, l’opulence, parfois la lubricité, des gouvernants créèrent un déséquilibre dans la société et marquèrent le bourgeonnement de courants religieux. Néanmoins, le capital acquis, par la juste compréhension et la juste application de la religion, du vivant du prophète, salut et paix sur lui, et de l’ère des califes, balisait la pensée, guidait l’action d’où la naissance  d’une civilisation richement savante et d’une culture saine.

Après la chute de ces deux dynasties, la relève est assurée par le puissant empire Ottoman qui, sur le plan militaire et politique,  continuait sa percée, mais surtout déployait ses forces pour repousser les attaques de l’Europe chrétienne montante. Par contre, sur le plan religieux, la prolifération et l’amplification des déviations vidaient, par moments, l’Islam de toute sa vitalité.

Le plan Sykes-Picot, soutenu par les aspirations séparatistes des ‘’notables’’ au proche orient eurent raison de l’empire. Ce fut, d’un côté, l’assujettissement, sans précédent,  des pays arabes par le colonialisme, la généralisation de l’analphabétisme et de l’ignorance,  de l’autre côté, la radicale politique occidentaliste de Kamel Atatürk refusait tout rapprochement religieux ;   au final, ce fut l’accentuation des déviations religieuses.

Après les indépendances, la nouvelle géographie arabo-musulmane, ainsi morcelée,  éparpilla la responsabilité de l’étendard  islamique entre les nouveaux ‘’Etats-nations’’.  Ces derniers, pensant penser ou par simple suivisme du puissant, calquaient leurs projets de sociétés sur les modèles socialiste ou libéral, considérés seuls moyens de développement et d’émancipation. Suspecté, par inaptitude et confusion, d’incompatibilité au processus d’évolution et de modernisation, des barrières à l’islamisation sont alors érigées, et sont, paradoxalement, confortées par les limites du discours des mouvements islamistes, souvent précipité, en incohérence avec la réalité, et à résonnance totalitaire. Le slogan « non à la (marche) rétrograde للرجعية « لا  retentira longtemps. Religieusement, le maraboutisme et le soufisme vassal pouvaient, ainsi,  prospérer.

Des manifestations ankyloses  et léthargiques de déflexions dogmatiques,  nous retenons :

  1. La séparation de l’action, العمل‘de la foi, الايمان: ainsi l’inaction et la passivité ne sont plus perçus comme des manquements à la foi, pire encore, toute tentative de changement est sévèrement condamnée car, serait une opposition à la volonté divine.
  2. La mise en marge du temporel et l’abandon des sciences au profit du seul spirituel, de surcroit faussé, crée un déséquilibre et cause le retrait de son adepte de tout mouvement productif et civilisationnel.
  3. Frénésie pour un cheikh, une école (مذهب)  aux débordements violents.

De cause à effet, la Ouma disloquée dans ses convictions, émiettée dans sa pensée, perturbée dans ses certitudes, écartelée dans ses repères,  endommagée dans sa vision est obligatoirement fortement consumée.

Rappelons, toutefois, que par intermittences, des mouvements religieux orthodoxes, dits salafistes, s’élevaient pour dénoncer et combattre toute déviation religieuse. Prônant le retour au Coran, à la Sunna, et à la genèse du temps des califes et des Compagnons du prophète. Ainsi purifié, l’Islam recouvre son dynamisme et son énergie. En Algérie, le mouvement Islahiste de Cheikh Ben Badis a permis d’extirper le peuple des débilités des Zaouïa hérésiarques.

Revenons à l’installation des portiques par l’état sioniste, et à moins que l’ennemi n’ait assigné des batteries ‘’virtuelles’’ de spécialistes en Islam pour aiguiller le débat, injecter des idées empoisonnées, nourrir les différends entre musulmans par le dénigrement et l’insulte, comme il nous a été donné de le constater sur  les réseaux sociaux, alors, nous ne pouvons qu’admettre que les stigmates des déviations sont toujours actives. Cela est malheureusement bien vérifiable, par le son et l’image, sur des chaines de télévisions satellitaires.

Tel un virus développant des résistances, ces déviations innovent, s’ajustent, jusqu’à prendre l’aspect conforme au dogme, pour continuer à ronger le corps Ouma.  Aujourd’hui, elles s’incarnent dans cet étrange phénomène de déclinaison en plusieurs tendances du salafisme (bien confirmé depuis la première guerre du Golfe en 1990).

Cet écrit n’a pas pour charge de disséquer ce fait, ni de sonder les intentions des uns et des autres; néanmoins, nous évoquerons ses aspects pour essayer de mesurer les effets sur la Ouma et leurs retombées sur la  Palestine .Précisant, cependant, que ce phénomène  est loin d’être prépondérant et que l’authentique salafisme prospère.

Ces courants se disputent le label « salafiste »  tout en récusant les qualificatifs adjacents qui leurs collent séparément – scientifique, djihadiste, cinétiqueحركية  – ; ne tergiversent pas à amplifier puis  aviser de leurs démarcations et de leurs approches désunies ; se prévalent de donner des lectures contraires l’une de l’autre des sources de l’Islam ; franchissent le cap du clément différent, de l’opposant complémentaire à celui d’ennemi ; entre eux, la guerre par fatwas interposées bat son plein ; une généreuse littérature rend publique les chefs d’accusation et les plaidoiries ;sollicitent les canaux de diffusion, des plus classiques aux plus technologiques et occupent les espaces  réels et virtuels. Et, comme pour emboiter le pas aux chiites, à l’historique soufisme et au vieux ahmadisme, engendrent un sinistre esprit d’allégeance exclusive à un Cheikh.

Mais, honneur du sceau oblige, ces tendances  se rejoignent  sur les objectifs, se positionnent en veilleur sur l’authentique Islam, par conséquent et, paradoxalement à leurs démarches,  clament,  toutes, la sauvegarde de l’unité spirituelle – paroissiale, allais-je dire –  de la Ouma.

Mais lorsque un religieux (théologien), ne serait-ce que par insinuation, désacralise la défense de la Palestine et de son Aqsa, sème la démobilisation, alors, c’est l’intouchable qui est atteint, le sacré qui est profané. Nous crions la traîtrise. Nous instruisons sur la gravité de l’heure. Nous  sommons à la componction.

Le constat est douloureux alors agissons, et vite. Armons-nous de patience et de sagesse, mais aussi de rigueur, non pas pour soutenir les uns contre l’autres, car on tomberait dans le même piège, mais en identifiant le mal qui provoque cette sclérose, cet abaissement, et ces dissensions dans la Ouma. Des collectifs- intelligents, sagaces, lucides –  de théologiens, de sociologues, de psychologues, de pédagogues, d’historiens avec les médias doivent Concocter un remède afin d’anéantir la charge virale du virus. La Ouma doit saisir qu’elle est suffisamment à la traîne du monde ; elle doit prendre conscience qu’elle est le maillon faible dans l’engrenage de la mondialisation et qu’elle risque l’écrasement. To be or not to be,  la Ouma n’a autre choix que d’être active et pesante dans la dynamique de la civilisation mondiale, influente dans les enjeux politiques. Pour cela, l’Ouma doit réactiver le générateur de l’unique énergie avec laquelle elle carbure, sa religion, l’Islam, donc, en passant par l’incontournable unité de ces rangsالوحدة بفتح الواو لا بكسرها (d’après Mouloud Ait Belkacem). Et là, nous pourrons prétendre arracher la Palestine des mains des sionistes et de leurs alliés depuis déjà un siècle.