Histoire

DESTIN ET SECRET ENTRETENU AUTOUR DES CENTRES DE TORTURE COLONIAUX EN ALGERIE – Par : MAHI TABET AOUL

« Un peuple sans histoire est un peuple sans avenir »

Pour une fois, on a eu droit le 5 juillet 2017 à un rare documentaire sur le bastion 18, un des centres de torture de la ville de Tlemcen durant la guerre de libération. Je salue le témoignage de mon cousin, frère et ami Si Abdeslam qui nous a rappelés une des épopées les plus cruelles de notre génération et de notre histoire de la guerre de libération. Avant Abdeslam, son frère Touhami avait fait partie de mon groupe de fidaiyines.

Il fut, avec deux de notre groupe, torturé et  exécuté par la horde coloniale. Abdeslam nous a montrés l’horreur de la bêtise humaine qui fait que le tortionnaire et le torturé sont réduits et abaissés au stade de « semi-animal ».

En effet, comme le dit si bien Si Abdeslam :

  • le tortionnaire, comme un sanguinaire, s’acharne sur sa victime à l’instar d’une bête féroce en s’attaquant à son intégrité physique et morale. Le tortionnaire, tel un instrument mécanique, tente par tous les moyens, d’extirper des aveux pour briser la volonté de sa victime et au delà briser la volonté collective des autres combattants. Si Si Abdeslam a su reproduire fidèlement, pour nous, le détail concernant l’emplacement et les différents appareils, instruments utilisés par les tortionnaires. Le bastion 18 était dirigé à l’époque par un certain Benichou sans foi et sans âme qui connaissait parfaitement les liens au sein de la population algérienne de la ville.
  • le torturé, dont le corps fragile subit les affres de la violence et de la destruction du tortionnaire, est réduit à l’instar d’une proie inerte et sans défense en subissant les cruelles souffrances dans sa chair et dans son cerveau. Si Abdeslam, en rappelant les affres de la souffrance subis, a su reproduire les cris de désespoir, les hurlements, les gémissements et l’agonie finale parfois des torturés.

Le documentaire sur le bastion 18, nous livre avec beaucoup de peine et d’amertume, l’état de démembrement et de ruine d’un centre de torture type où l’on peut voir la dégradation avancée des cellules exigües qui abritaient les victimes (2m x 0,80m), la destruction quasi-totale des laboratoires de torture dont il ne reste que les vestiges de leur emplacement. La cour et le voisinage du bastion 18 sont depuis longtemps, envahis par une foret de plantes sauvages et jonchés de débris de toutes sortes tel un cimetière sauvage, complètement en ruine et abandonné depuis belle lurette par ceux sensés le protéger comme témoins de l’horreur coloniale.

Abdeslam avait 16 ans et demi quand il a été arrêté et conduit au bastion 18 pour subir la torture. Il a décrit, en maints détails, les méthodes de torture utilisées à l’époque comme l’électrocution volontaire et l’injection simultanée et forcée de l’eau dans la bouche de la victime pour amplifier la souffrance au-delà des capacités humaines. Le but ultime des tortionnaires  était d’obliger le torturé à cracher de force ce qu’il avait dans son ventre pour s’en servir et y conduire au bastion 18 de plus en plus de victimes le soir ou la nuit venue qui viendront grossir le nombre de torturés. Le colonialisme, telles une machine infernale et une logique implacable n’avait d’autres buts que de briser la volonté des combattants pour vider la révolution de sa substance et de son sang. Le colonialisme, tel qu’un mauvais élève, semblait ignorer la foi et les convictions profondes de nos martyrs dans l’issue victorieuse de leur combat pour la liberté et l’indépendance du pays.

 

Ce qui m’a étonné, au-delà de mon respect pour le renom du Bastion 18 et le témoignage sans faille et sans concession de mon cousin, frère, ami et combattant Si Abdeslam, c’était l’absence, dans le documentaire de toute référence ou allusion à d’autres sites de torture non moins sinistres à l’instar du bastion 18 comme celui plus important à ma connaissance de Dar El Général qui était le plus célèbre à Tlemcen et qui aurait été, vraisemblablement, à l’origine du martyr de Touhami, le propre frère de Abdeslam et de celui de mes compagnons Grari et Bouchenak. C’est au sein de Dar El Général que ma propre sœur Fatima a été mortellement torturée en gardant les séquelles indélébiles jusqu’à sa mort.

 

A titre de témoignage et à ma connaissance, Dar El Général a été rasée et servie d’assiette foncière pour la construction de résidences somptueuses. Pourquoi avoir effacée, comme patrimoine historique et mémoire vivante de l’histoire de nos martyrs, un des sites de torture parmi les plus célèbres de notre histoire ? Peut-on éprouver un quelconque repos et une paix de l’esprit quand ’on accepte de vivre au dessus d’une terre arrosée du sang de nos martyrs et qui porte, dans ses entrailles, les os sacrés et l’écho lointain et profonds des souffrances endurées par nos martyrs ?

On devrait à mon sens se poser la question des raisons ou manipulations secrètes qui sont à l’origine de l’absence et de l’oubli concernant la diffusion de films, documentaires ou références historiques sur les centres de torture en Algérie et les crimes contre l’humanité commis par l’armée française en Algérie..

 

Ailleurs, en Occident colonial, tout endroit, lieu ou  passage de la torture, est vénéré et fait l’objet de diffusion au niveau mondial. On va jusqu’à édifier des mémoriaux, des lieux sacrés et même on a institué le pèlerinage pour se recueillir sur les victimes des crimes commis contre l’humanité comme le camp d’Auschwitz devenu un musée mondial. On va jusqu’à remémorer et célébrer annuellement les rafles du temps des Nazis comme celle du Val d’Hiv et récemment rehaussé par le nouveau président français sous le règne du régime de Vichy en juillet 1942. Que de rafles ont marqué notre quotidien sous la colonisation.

 

C’est à peine si on en parle chez nous et, ce qui est plus grave, c’est que les pouvoirs successifs, après l’indépendance, ont caché volontairement à nos jeunes générations la dimension et la gravité de la torture en tant que crime contre l’humanité, perpétré par les services de sécurité et l’armée coloniaux. Ces rafles contrairement à celle du Val d’Hiv s’achevaient toujours par des ratonnades où, parfois, des centaines d’Algériens étaient fusillés devant nos yeux ou jetés dans les eaux sales de la Seine comme en octobre 1961.

Devant l’échec de notre après-indépendance, notre mémoire vomit les souvenirs cruels de sa souffrance.

Les centres de torture, du temps de la colonisation,  s’étendaient au pays tout entier d’Est en Ouest, du Sud au Nord. Ces centres devraient être érigés, par nous, en musées nationaux pour permettre au public, à nos jeunes et aux touristes nationaux et internationaux de découvrir le visage hideux, la cruauté et l’inhumanité de la France coloniale à travers ses crimes atroces commis contre nos martyrs.

Ces musées devraient servir à faire connaître à nos enfants la vraie histoire de leur pays et le vrai visage de la Pseudo et Grande France dite Civilisée. Ce qui aidera surement nos enfants à mesurer le prix de la liberté et le prix des sacrifices consentis par leurs ainés. Ce qui leur permettra d’évaluer, à sa juste valeur, le prix du sang versé par nos martyrs et semer en eux l’amour du pays. Ce qui les motivera, sans doute, pour continuer le combat pour édifier leur pays et rendre sacrée et éternelle sa souveraineté.

 

C’est en œuvrant à la transparence des évènements de l’histoire et en rendant à nos martyrs les droits qui leur reviennent en vénérant l’ampleur de leurs convictions et la grandeur de leur sacrifice, que nous pourrons ranimer la flamme de l’amour du pays et garantir la pérennité de son existence. L’Algérie, en se réappropriant son passé glorieux  pourra enfin se libérer des multiples barrières et écueils qui entravent, obscurcissent ou hypothèquent son devenir.

Glorifier notre pays, en puisant dans son histoire, nous apprendra à se respecter entre nous pour être enfin respectés par les autres. Ce n’est pas en effaçant notre histoire, au bénéfice de la France coloniale que pour autant on sera respecté par les autres nations.

Pour conclure nous dressons un certain nombre de questionnements :

  • Pourquoi un documentaire sur le bastion 18 et non pas sur Dar El Général qui était le principal centre de torture de Tlemcen ?
  • Pourquoi avoir rasé DAR EL GENERAL pour ériger des résidences cossues ?
  • Pourquoi avoir abandonné et laissé tomber en ruine le Bastion 18 et vraisemblablement beaucoup d’autres sur le territoire national ?
  • Pourquoi avoir éclipsé les centres de torture loin du regard des citoyens, au lieu d’en faire un musée pour montrer les atrocités des tortionnaires de l’armée française contre nos martyrs ?
  • Pourquoi ne pas avoir ouvert ces centres pour instruire nos enfants sur les souffrances subies par nos martyrs et montrer aux touristes nationaux et internationaux le visage hideux de la colonisation?

 

  • Pourquoi le ministère des anciens moujahidines ne s’est pas approprié ces sites pour en faire un patrimoine national et mondial et un symbole des « CRIMES COMMIS CONTRE L’HUMANITE » par la France coloniale.