Actualité nationale

Le faux antagonisme islamité – arabité -Par Nadjib Achour

Nombre de cadres historiques du mouvement de renouveau islamique contemporain avaient des positions singulièrement différentes par rapport au nationalisme arabe et à l’unité arabe qu’ils approuvaient. Défendant l’identité arabe de l’Algérie et réfutant la politique assimilationniste de la France, le fondateur de l’Association des oulémas algérien, le cheikh Abdelhamid Ben Badis, écrivit dans un célèbre poème dans lequel il affirmait : « Le peuple algérien est musulman et à l’arabité il appartient. Celui qui a dit que ce peuple s’est écarté de ses origines, ou qui a dit que ce peuple est mort, celui-là est menteur ». Ce célèbre poème, qui marquait l’orientation culturelle et politique de l’Association des oulémas, fut repris par l’ensemble du mouvement nationaliste algérien pour exprimer son attachement viscéral à l’identité arabo-islamique de l’Algérie.

Pour l’Association des oulémas, la défense de l’islamité et de l’arabité du peuple algérien était un devoir national et religieux comme l’écrivit le cheikh Abderahmane Chibane dans l’organe du mouvement islahiste, El Bassaïr : « Un peuple qui se dépouille de son individualité, dégénère, se désagrège et devient une proie facile du colonialisme […]. Le peuple algérien ne saurait échapper à la règle. Mais une chose peut lui éviter de se dépersonnaliser et de périr, l’instruction assortie de l’éducation religieuse. Notre peuple est arabe, il entend le demeurer et l’Institut Ibn Badis travaille précieusement à former des soldats prêts à consentir le plus cher sacrifice pour la cause de la langue arabe. Notre peuple est un peuple musulman et il tient à le rester, l’Institut œuvre précisément en faveur de la pensée islamique orthodoxe ».

Dans le même sens, le fondateur des Frères Musulmans, Hassan al-Banna, affirmait : « L’arabisme ou l’union arabe occupe également dans notre discours une place importante et connait une grande part de bonne fortune. Les Arabes sont en effet le peuple de l’islam originel, son peuple élu et, conformément à ce qu’a dit le Prophète – paix et bénédiction sur lui : « Quand les Arabes sont humiliés, l’Islam l’est aussi ». L’Islam ne connaîtra pas de réveil sans l’unanimité et sans la renaissance des peuples arabes. […] Nous sommes convaincus qu’en œuvrant pour l’arabité, nous œuvrons pour l’Islam et pour le bien du monde entier » .

Certains penseurs musulmans non-arabes percevaient la nation arabe comme l’élément axial de la oumma islamique. Dans cette perspective, ils accordaient une importance particulière à l’unité arabe dans le devenir de la civilisation islamique. Ainsi, le philosophe indo-pakistanais Muhammed Iqbal déclara en conclusion du Congrès islamique de Jérusalem en 1931 : « Je crois que l’avenir de l’Islam dépend de l’avenir des Arabes et celui-ci dépend de leur union. Si l’union des Arabes venait à disparaître, l’avenir de l’Islam disparaîtrait avec lui. Vous devez combattre, sans répit les forces qui s’emploient à détruire cette union, les forces externes comme les forces internes, et peut-être plus encore celles-ci que les autres ».

Pour l’intellectuel palestinien Mounir Chafiq, il n’y a pas fondamentalement de distinction entre défense de l’islam et lutte de libération nationale dans le monde arabe : « Lorsqu’au dix-neuvième siècle, il y a eu l’invasion coloniale de l’Algérie, dans la résistance, il n’y a pas eu de distinction entre la résistance au nom de l’islam, et le combat national. C’était une lutte nationale contre l’occupation, une résistance nationale, motivée à la fois par des considérations nationales et islamiques. Durant les luttes de libération nationale, pour la libération nationale, au vingtième siècle, il n’y avait pas de distinction, les leaders des luttes de libération était à la fois des leaders nationalistes, musulmans, et avaient une dimension de leaders populaires, défendant la justice, c’est le cas de Mustapha Kamal en Égypte, Allal al-Fassi au Maroc, Hajj Amin al-Husseini en Palestine, Ben Badis en Algérie, l’Émir Abd al-Kader en Algérie, tous ces dirigeants étaient des dirigeants nationalistes et musulmans. Il n’y avait pas de distinction pour eux entre le nationalisme et l’islam ».

Dans le monde arabo-islamique, notait le sociologue marxiste égyptien Anouar Abdel-Malek, le nationalisme se propose « pour objectif – par-delà l’évacuation du territoire national, l’indépendance et la souveraineté de l’Etat national, le déracinement en profondeur des positions de l’ex-puissance occupante – la reconquête du pouvoir de décision dans tous les domaines de la vie nationale, prélude à cette reconquête de l’identité qui est au cœur de l’œuvre de renaissance, entreprise à partir des mots d’ordre nationaux fondamentaux, et sans cesse combattue, par tous les moyens, sur tous les terrains, et notamment sur le terrain intérieur ».

Les objectifs nationalistes de libération, d’indépendance et de souveraineté de l’Etat national, de déracinement en profondeur des positions de l’ex-puissance coloniale mais aussi de reconquête du pouvoir de décision dans tous les domaines de la vie nationale, prélude à cette reconquête de l’identité, ont pleinement leur place dans un projet politique fondé sur l’Islam en tant que religion et civilisation. Au-delà des partisans de l’islam politique, ces objectifs nationalistes peuvent être partagés par l’immense majorité des forces politiques et des courants idéologiques nationaux existants au sein de la nation arabe. Seuls les courants politiques représentant les idéaux des élites compradores occidentalisées marquent leur hostilité profonde à ces revendications politiques fondamentales car elles remettent en cause l’hégémonie occidentale à laquelle ces élites sont intiment liées politiquement, économiquement et culturellement.

S’inscrivant dans le cadre de ces objectifs nationalistes, les grands théoriciens de l’unité et du renouveau national arabe ne se sont pas montrés hostiles à l’Islam qu’ils considéraient comme partie intégrante de l’identité culturelle arabe. Certains, tels les chrétiens Constantin Zureik ou Michel Aflak, avaient fait de la religion du Prophète un élément identitaire central de l’arabisme. Dans un célèbre texte à la gloire du « Prophète arabe », Michel Aflak affirmait : « le nationalisme laïc de l’Occident est logique avec lui-même lorsqu’il sépare nationalisme et religion. Car la religion est venue en Europe de l’extérieur, aussi est-elle étrangère à son caractère et à son histoire. Cette religion est, par ailleurs une combinaison entre une foi dans l’au-delà et des règles morales. Elle n’a pas été révélée à l’origine dans la langue des peuples d’Occident. Elle ne fut pas l’expression de nécessités créées par leur propre environnement et elle ne se confondit pas avec leur histoire. L’Islam, en revanche, n’est pas une simple foi dans l’au-delà ou un code moral pour les Arabes, c’est aussi l’expression évidente de leur universalisme et de leur attitude envers la vie. L’Islam est l’expression la plus forte de l’unité de leur personnalité, qui intègre le verbe, les sentiments, la méditation, l’action, l’âme et le destin, tout en les harmonisant ».

Certains intellectuels arabes nationalistes développèrent plus profondément cette idée d’un nécessaire lien entre islam et arabité. Voulant ancrer le nationalisme arabe dans une perspective islamique et populaire, en 1973, Monah as-Solh expliquait, contre une élite laïciste  et occidentalisée, le « lien indissoluble » existant entre islam et arabité au sein des « masses arabes ». Dans cette perspective, il écrivait : « quand les masses arabes parlent de leur islamité et ce, quand elles parlent d’une situation politique ou civilisationnelle, elles veulent le plus souvent souligner qu’elles refusent la vassalité à l’égard de l’Occident, entendant souligner ainsi qu’elles se sentent faire partie d’un tout historique et géographique, détenteur d’un héritage, de valeurs, de racines. […] Parfois même, en proclamant leur islamité, les masses populaires entendent signaler leur attachement positif à cette dimension, signifiant aux intellectuels, aux occidentalisés, aux pseudo-avant-gardes : « J’appartiens à un monde et vous appartenez à un autre monde ; et nous sommes différents de vous. » ». Monah as-Solh ajoutait : « L’attitude de l’intellectuel progressiste arabe consiste toujours à redouter de reconnaître cette unité profonde qui unit ces deux contenus [islamité et arabisme], en apparence vu son attachement à la pureté révolutionnaire et à l’entière rectitude idéelle, mais, en réalité, étant donné qu’il redoute, s’il venait à cet aveu, de donner au mouvement de libération arabe la densité et l’efficacité qui ferait de lui [une force], allant bien au-delà de l’engagement, du sacrifice, de l’esprit combatif qu’il est prêt à prodiguer. […] lui-même, en réalité, n’est pas encore devenu arabe au degré d’arabité vécue par les masses et que son arabité n’est pas haussée au niveau de l’islamité des masses.».

Dans une perspective proche, contre l’idéologie « égyptianiste », qui cherchait à détacher l’Egypte de son environnement arabe et islamique par un retour à un passé pharaonique reconstruit par l’archéologie orientaliste, Tariq al-Bichri affirmait, à la fin des années 1970, que l’islam était le meilleur garant de l’arabité de son pays. Cette idée fut un facteur déterminant de son passage d’une idéologie nationaliste arabe séculière à une perspective islamo-nationaliste : « J’avais foi dans l’arabité. Et dans mes discussions ailleurs que dans les cercles d’intellectuels, l’argument de base qui reliait l’homme égyptien à l’arabité était l’islam. Toute autre évidence n’était pas prise complètement au sérieux. Je me souviens avoir alors conclu un colloque à Beyrouth en disant : « Venant du Caire, je puis dire que rien ne protège plus aujourd’hui l’arabité de l’Égyptien que l’islam ». À ce moment-là, j’ai vraiment senti que c’était quelque chose de très profond, qui avait un impact considérable, et que l’on pouvait y chercher les réponses aux multiples questions que l’homme se posait ».

A la lumière des propos de ces différents acteurs intellectuels et politiques du monde arabo-islamique, il n’y a pas d’argument valable pour opposer l’islam à l’arabité ou l’arabité à l’islam. Bien au contraire, au cours de l’histoire contemporaine, ces deux éléments identitaires fondamentaux ont convergé pour insuffler un esprit de résistance, assurer la libération et préserver l’indépendance des peuples arabo-musulmans aussi bien au Maghreb qu’au Machrek. Au sein des organisations de la communauté arabo-musulmane vivant dans l’hexagone, la réunion de ces deux éléments identitaires est un facteur déterminant pour assurer notre pleine autonomie politique et culturelle face aux volontés institutionnelles d’organiser la dissolution de notre communauté dans le but avoué de l’assimiler totalement.