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Réprouver le mal : un acte civique -Par Mostafa Brahmi

Abû Sa’îd al-Khudrî rapporte qu’il a entendu !’Envoyé de Dieu(QSSL) dire :
« Celui d’entre vous qui verrait une chose répréhensible, qu’il la corrige par ses mains; s’il ne le peut, qu’il le fasse par la parole; s’il ne le peut, qu’il le fasse par le cœur, et cela est le moindre niveau de la foi. »Muslim (70).
SENS GLOBAL
LE CIVISME EN TANT QUE VALEUR
Ce hadith est de très grande valeur. Il fonde un principe vital dans la société : le civisme et la défense des valeurs de la communauté.
En effet, une société ne se limite pas seulement à être un groupe d’individus sur un territoire et en un lieu donnés, sans qu’ils partagent des éléments en commun. Ce qui fonde une société, c’est le partage des valeurs entre tous les individus, sinon la majorité, au-delà de la langue, de la couleur de la peau et du territoire très souvent.
D’ailleurs, les territoires deviennent très exigus actuellement pour les grandes valeurs.
Une valeur est une conception, explicite ou implicite du souhaitable qui influence la sélection de modes, du sens et des finalités d’une action . Lorsqu’une valeur particulière est admise comme telle, elle est donc reconnue par la communauté, elle devient un ma’rûf (littéralement « reconnue »).
La fonction des valeurs est de guider la conduite de chacun parmi une multitude de possibilités dans tous les moments de la vie, à prendre position socialement par exemple, ou d’évaluer, de juger et de se comparer à autrui. Les valeurs n’ont pas toutes le même poids et n’ont pas toutes la même importance. Elles sont hiérarchisées.
Le comportement de l’individu peut être conforme aux valeurs désirables, comme il peut en dévier plus ou moins fortement. En général, la société admet une certaine déviance par rapport à la norme admise.
C’est lorsque cette déviance devient trop grande qu’elle prend le nom de « munkar », littéralement de « non reconnue » (par opposition au« ma’rûf») par la communauté, donc non admise et réprouvée.
Ce hadith prône ainsi la défense des valeurs d’une société et fait de leur sauvegarde un devoir pour chaque croyant. Le sage Luqmân fit ainsi ses recommandations à son fils :
~ Ô mon enfant, accomplis la Sa l â t (prière), recommande le bien
, réprouve le mal . Et endure ce qui t’arrive avec patience. Telle est la résolution à prendre dans toute e n t r e p r i s e ! ~ Coran (Luqmân 31/17)
LA GRADATION DANS LE CHANGEMENT DU MUNKAR
Si le hadith énonce une certaine gradation dans la «correction» des actes réprouvés, cette gradation doit faire l’objet de grandes attentions, comme nous le verrons ici.
Changer par les mains ce qui peut l’être dans le cadre approprié et non en toutes occasions, tel est le premier niveau de. I ‘utilisation des « Mains » ne veut pas dire engager un combat ou une guerre selon l’imam Ahmad, ni l’utilisation d’armes. De même, il ne s’agit pas d’aller espionner les gens dans leur propre intimité pour s’assurer de leurs comportements convenables ou non. Un tel agissement – l’espionnage – est fortement interdit par le Coran et la Sunna •
Si l’on ne peut corriger par la main pour différentes raisons légitimes et légales, on intervient dans le changement par l’usage de la parole. On utilise aussi la parole si on estime qu’elle est suffisante.
Si, pour des raisons impérieuses, on ne peut le faire par la parole, alors on doit condamner le répréhensible en nous-mêmes, en maintenant notre cœur sur la norme même si celle-ci a été violée par autrui.
Les savants musulmans considèrent ce troisième et dernier niveau comme une obligation individuelle (appelée plus haut fard ayn).
Il s’agit de combattre l’accoutumance au mal, car à force de voir le mal, on s’y habitue et nos sens deviennent si érodés que le mal devient banal. C’est pour combattre cette banalisation du mal que notre Prophète Muhammad(QSSL) dit que si le cœur du croyant ne bouge même pas pour réprouver le mal dans son intimité profonde, alors il n’y a presque plus de foi. C’est une foi éteinte, morte ou presque.
ÊTRE INDIFFÉRENT AU MAL ?
Nous sommes responsables de la conduite répréhensible de nos semblables quand nous les laissons faire, sans intervenir, par les moyens légaux, en notre pouvoir pour les en empêcher. C’est déjà une complicité passive que de s’abstenir •
Ceux, au contraire, qui font au moins un effort, soit pour rappeler le coupable à son devoir, soit pour rompre avec lui, ceux-là seront sauvés.
I ‘indifférence au mal, en le laissant se propager, et en ne le réprouvant même pas par la parole ou le cœur entraîne des conséquences fâcheuses pour toute la société. C’est le commencement de la déliquescence des liens sociaux, c’est la dislocation de la société dans laquelle règnera la loi du plus fort.
Ce qui est demandé au croyant n’est pas tellement le résultat, que sa parole soit écoutée ou non, ce qui importe est le fait de ne pas agréer le mal et de faire ce qui est de son possible pour l’enlever, ou du moins l’atténuer.
COMMENTAIRE
DES CONDITIONS POUR LE CHANGEMENT PAR LA MAIN
Les savants, tout en insistant de manière unanime sur le fait que; réprouver le mal est une obligation, précisent que le changement demandé ne peut se faire :
– que dans les limites des possibilités individuelles ;
– que dans la certitude que c’est effectivement un acte réprouvé d’une manière unanime ;
– et que le changement par la main ou la parole n’entraînerait pas un acte réprouvé encore plus grave .
Des conditions balisent donc la mise en application littérale de ce hadith. En effet, alors que le hadith commence par le changement par la main, il faut préciser que cela ne peut se faire qu’après avoir essayé de changer le blâmable par la parole. En effet, tout acte doit être précédé par un rappel de sa gravité, de ses fâcheuses conséquences, et de sa sanction auprès de Dieu. C’est ainsi que Dieu demande aux Prophètes Mûsâ {Moïse) et Hârûn (Aaron) de se diriger vers Pharaon et de lui parler calmement et sur un ton conciliant : « Allez vers Pharaon, il s’est vraiment rebellé. Tenez-lui un langage conciliant. Peut-être sera-t-il amené à réfléchir ou Me craindre ».Coran (Tâ-Ha 20/43)
La parole a un immense pouvoir, elle peut faire infléchir bien des comportements. C’est dans le cas où la parole ne peut faire changer le mal que l’on peut utiliser la main. Mais cela devra se faire sous conditions, dont nous énumérons certaines :
– que la méthode utilisée ne conduise pas à un état pire que le premier. Dans ce cas-là, il est préférable de rester au niveau de la parole.
– que cela n’amène pas à se substituer aux autorités publiques en place dans leurs fonctions de juger et d’appliquer la loi par leurs propres moyens.
Personne ne peut se prévaloir de ce hadith pour, selon ses allégations, appliquer la loi du talion ou punir les écarts à la loi ou se faire justice, même s’il en est la victime. Les savants sont unanimes pour déclarer que c’est à l’autorité publique, sous ses diverses formes et prérogatives, qui a seule fonction de juger et d’appliquer la loi. Autrement, ce serait la loi de l’arbitraire.
– Si le changement par la main induit une atteinte probable dans ses biens et son corps, le croyant a le choix de le faire ou de se suffire de la parole. Ainsi, s’il craint d’être tué, emprisonné, atteint dans son intégrité physique, il choisira selon ses possibilités.
LE CHANGEMENT PAR LE CŒUR
Comme nous l’avons dit plus haut, le Prophète(QSSL) met en exergue que le dernier stade de la foi, son plus bas niveau est celui de voir le mal sans que cela n’induise une réprobation interne en son propre cœur. Le croyant se doit de détester le mal, en plus de ne pas le vouloir pour lui et les autres.
La réprobation par le cœur intervient lorsque le changement par la main et/ou la parole n’ont pas été possibles pour les cas cités plus haut, ou parce que la personne craint, à juste titre, d’être atteinte dans son intégrité physique et/ou morale ou ses biens. Mais, la réprobation par le cœur doit absolument se faire. Car, disent les savants, si cette réprobation ne se fait pas, cela voudrait dire que le croyant agrée le mal, et ceci est contraire à la lettre et l’esprit de l’Islam. Il y participerait donc d’une certaine manière! C’est ce que nous enseigne l’Envoyé de Dieu dans ce hadith :
« Lorsqu’un mal est fait sur terre, celui qui l’a vu et l’a réprouvé (dans une version, l’a déteste) est comme celui qui y était absent; et celui qui y était absent mais l’a agréé est comme s’il l’avait vu», au sens qu’il était présent, l’a agréé {donc par son cœur) et ne l’a pas réprouvé; il en reçoit la même sanction de la part de Dieu que s’il l’avait fait.[Abû
DAwûd (3782)]
Le CHANGEMENT PAR LA PAROLE ET LE DEVOIR D’OPPOSITION
Le changement par la parole entre dans la catégorie de l’ obligation collective (fard/ kifâya), obligation destinée à tout musulman qui aura assisté à l’acte répréhensible (ou en a été informé). Il suffit qu’un seul réprouve le mal pour que l’obligation s’éteigne pour les autres musulmans.
Ce hadith n’est que la seconde moitié de l’ordre divin qui intime d’ordonner le bien et de réprouver le mal : « Vous êtes la meilleure communauté qui ait été donnée comme exemple aux hommes. Vous recommandez le bien, interdisez le mal et vous croyez en Dieu » Coran (La Famille d’Imrân 3/110)
Telle est la règle : ordonner le bien et réprouver le mal sans prêter attention au statut de celui qui a transgressé les valeurs admises dans la société, sans s’attacher à l’accord ou au désaccord de l’assistance.
Ce devoir doit être observé avec la plus grande attention en veillant à utiliser les mots et les paroles qui conviennent avec la personne visée.
Nous avons cité plus haut le verset coranique qui enjoignait à Mûsâ et Hârûn d’être conciliants et convenables dans leurs discours avec celui qui s’est proclamé dieu ici-bas! Les paroles convenables, conciliantes, douces ne doivent pas faire oublier l’essentiel : réprouver le mal.
Le Prophète Muhammad ( QSSL ) dit :
« Que la peur des gens n’empêche point un homme de proclamer la vérité lorsqu’il vient à la connaître. » [Tirmidhî (2117).
Ce hadith est donc une injonction prophétique à dire la vérité que n’aimerait pas entendre les gouvernants et les puissants. Il institue le droit à la contestation et à la critique qui doivent être fondées toutes deux sur des réalités et non sur des suppositions ou imaginations.
C’est aussi l’enseignement prophétique tiré du hadith suivant :
« Le meilleur jihad est la parole de vérité face à un gouvernant tyran ! »
[Abû Dâwûd (3781), Ibn Mâja (4001)]
C’est cet enseignement reçu par les Compagnons dans l’école prophétique mohammadienne qui fait dire au calife Abû Bakr, dans son discours d’investiture, ce qui suit : « vous m’avez choisi comme gouvernant alors que je ne suis pas le meilleur d’entre vous. Si je fais bien, alors aidez-moi. Par contre, si je fais mal, redressez-moi. Obéissez-moi tant que j’obéirai à Dieu en vous. Si je Lui désobéis, alors point d’obéissance dans la désobéissance à Dieu. »
« Obéir à Dieu en vous », veut dire que tant que je que je ne vous ordonne pas de désobéir à Dieu, tant que vos droits, énoncés par Dieu, sont respectés de ma part.
C’est donc la faillibilité de l’homme, de tout homme, qui est affirmée dans cette parole, ainsi que le devoir de critique qui s’ensuit et qui est institué. C’est aussi ce qu’affirmeront à sa suite les trois califes bien guidés suivants, ‘Umar, Othmân et Ali.
La critique et la contestation, en Islam, ne sont pas synonymes de diffamation, d’injure ou d’outrage, encore moins de mensonge, ni penser que la fin justifie les moyens. Elles se doivent de rester dans l’éthique musulmane prônée dans le Coran lorsque Dieu dit: « Par la sagesse et la bonne exhortation, appelle (les gens) au sentier de ton Seigneur. Et discute avec eux de la meilleure façon » Coran(Les Abeilles 16/125).
L’un des gouvernants omeyyades entendit une personne le critiquer publiquement avec des mots très durs et déplacés. Il l’appela et lui dit devant une assemblée: «Dieu a envoyé un homme meilleur que toi à un autre plus vilain que moi et Il lui a dit: « Parlez-lui un langage conciliant! »», en faisant allusion au Prophète Mûsâ envers Pharaon .
Les savants précisent en outre deux autres conditions pour mener à bien cette œuvre de critique: être juste dans ses jugements et positions et parler en connaissance de cause et avec bienséance.
Ils insistent pour dire que le changement désiré doit porter sur ce qui est admis unanimement comme interdit. Le changement ne peut concerner ce qui est objet de désaccord entre les savants et écoles juridiques.
La responsabilité du changement du blâmable incombe en premier lieu aux savants et aux gouvernants, quel que soit leur rang. Si ces derniers {les gouvernants) sont concernés par l’autorité politique et juridique qu’ils représentent, les premiers (les savants) le sont par leur autorité morale et intellectuelle incontestable en pays musulmans.
Les savants musulmans ont toujours représenté dans l’histoire musulmane le contre-pouvoir effectif. ..
LA DIMENSION SPIRITUELLE
Enfin, l’aspect spirituel de la réprobation du mal ne pourrait être négligé. En effet, celui qui intervient pour réprouver le mal doit le faire en recherchant l’agrément de Dieu. Qu’il ait été écouté et suivi importe peu, le plus important est qu’il fasse le pas et l’effort nécessaires pour la préservation des valeurs de la société.
Il doit le faire non seulement en détestant le mal et en aimant le bien, mais aussi avec beaucoup d’indulgence et d’humanité pour celui qui commet l’interdit. Il s’agit de se remémorer les paroles suivantes qui nous retracent la compassion et l’indulgence de notre Prophète (QSSL) qui, recevant les coups et les opprobres de son peuple à Tâ’if, et après avoir essuyé son sang qui suintait sur son visage, disait en s’adressant au Créateur : « Mon Dieu, pardonne à mon peuple, car ils ne savent point. » Bukhârî.
M.B.