Interview

Interview avec Monsieur Boudjelal Mohamed « La finance islamique un rempart contre les dérives de la finance conventionnelle »

1ère Question : Vous êtes un des premiers chercheurs dans le monde musulman, qui se sont penchés sur la question de la Finance islamique, peut-on en savoir plus sur ce sujet.?

Effectivement, j’étais le premier chercheur à avoir présenté une Thèse sur les Banques islamiques en 1982 à l’Université de Heriot-Watt en Ecosse, Grande Bretagne et pour laquelle j’ai eu le Prix de meilleur étudiant de ma promotion. Elle m’a coûté le déplacement au Koweït pour suivre de près une expérience inédite de la Kuwait Finance House créée en 1978. Suite à cela, mon directeur de Thèse, le Professeur George Home a introduit un module sur les Banques islamiques. A ma connaissance, ce fut la première Université en Europe qui a pris cette initiative à un moment où parler de banque sans intérêt relevait de la chimère.

2. L’annonce du Gouvernement Algérien du lancement de produits financiers conformes à la « Charia » au sein des Banques publiques, est selon vous une décision qui va dans le bon sens. Quelles sont,selon vous, les raisons qui ont motivé le Gouvernement Algérien à prendre une telle décision, et quelles seront ses retombées sur l’économie du pays.

Je ne peux spéculer sur les motivations du gouvernement algérien de s’ouvrir davantage aux produits bancaires islamiques en autorisant les Banques publiques à offrir des fenêtres/guichets islamiques. Je dis tout simplement que c’est une bonne chose, bien que beaucoup reste à faire. La Banque Al-Baraka existait depuis 1991, suivie de la Banque Essalam agréée en 2006 et entrée en service en 2008. Le problème qui se posait et qui est toujours d’actualité est d’ordre juridique. La loi sur la Monnaie et le Crédit de 1990 et les amendements qui en ont suivis en 2003 et 2017 ne sont pas conçus pour abriter les pratiques bancaires islamiques.C’est pour cela que, conscient de sa mission définie par la Constitution de 2016 et de son rôle consultatif auprès du Président de la République, le Haut Conseil Islamique a proposé une feuille de route pour rendre conformes les textes de loi de notre pays aux règles de la charia.
Les retombées sur l’économie algérienne ne seront que salutaires. Plus on arrive à drainer de l’argent vers le système bancaire et financier (marché financier ou bourse des valeurs mobilières en particulier), plus on offre au pays la possibilité de financer son économie en interne, sans besoin de recourir à des capitaux étrangers.

3- La différence entre une Banque classique et une Banque « islamique », mis à part la question de « l’intérêt », n’est pas très bien perçue par les non spécialistes en la matière.Selon vous en quoi se distingue la Banque « Islamique » d’une banque classique ?

La Banque islamique est un intermédiaire financier plus actif par rapport à la Banque classique. Les financements ‘sharia compliant’ sont tous adossés à des actifs réels, ce qui contribue d’une manière rigoureuse à réduire la dichotomie entre l’économie réelle et la sphère de la finance et ses bulles déstabilisatrices. Comme je l’ai toujours dit, la différence entre une Banque islamique et une Banque classique est le compteur. Quand une Banque classique vous octroie un crédit, elle actionne son compteur qui ne se lasse pas tant que vous ne payez pas votre dette. Au contraire, les intérêts de retard sont revus à la hausse pour enliser davantage le débiteur dans sa détresse. Cette situation ne peut avoir lieu dans une banque islamique. Le Coran a bien dit : « Pour celui qui est dans la gêne, sursis jusqu’à l’aisance ». Je pense que l’image est beaucoup plus claire maintenant pour le lecteur. Je connais des citoyens qui, pour des situations imprévues, ont dû payer plus de trois fois leur appartement et qui sont toujours débiteurs envers leur banque. A une échelle beaucoup plus grande, je dirai que l’humanité encourt un risque systémique généralisé de cessation de paiement des dettes souveraines ; ce serait une première dans l’histoire. Avec un taux d’endettement de 2,5 fois la production mondiale, l’explosion de la bulle ferait des dégâts dans les quatre coins du monde, et aucun pays ne serait épargné.
C’est pour cela que les hommes et femmes avertis de par le monde voient dans les principes de la finance islamique un rempart contre les dérives de la finance conventionnelle et un espoir pour l’humanité pour s’émanciper d’un système qui repose sur la pratique de l’intérêt (compteur inlassable), la spéculation à découvert sur les marchés financiers et la titrisation de créances avec ses lots de produits toxiques, responsables en majorité de la crise des subprimes de 2008. Christine Lagarde, directrice du FMI et ex-ministre de l’économie en France a déclaré en 2009 à l’occasion de la tenue du G20 à Londres : « Il est opportun de s’inspirer des principes de la finance islamique pour travailler à la réforme du système financier international ».

4- En tant qu’expert, comment appréhendez-vous l’avenir de la Finance islamique, en Algérie, dans le monde musulman, et en occident ?

Avec un taux de progression à deux chiffres depuis plus de trois décennies, la finance islamique connait un développement soutenu qui confirme la pertinence des principes sur lesquels repose cette industrie. Je dis bien industrie car la finance islamique dispose désormais d’une infrastructure institutionnelle qui accommode et supervise les divers segments que compte cette industrie. Je cite à titre d’exemple : l’AAOIFI (créée en 1991, Bahreïn), le CIBAFI (créé en 2001, Bahreïn),ou l’IFSB (2002, Malaisie).
En Algérie, bien qu’elle ait connu le tout premier projet de création d’une banque islamique en 1929 et refusé par l’administration coloniale, elle accuse un retard par rapport à beaucoup d’autres pays membres de l’OCI, voire de pays non musulmans tels que le Royaume-Uni ou Singapour. Cependant, ce retard peut être appréhendé en une opportunité car il nous permet un meilleur accompagnement de l’industrie avec la collaboration des différentes partie-prenantes tel la Banque d’Algérie, le HCI, l’ABEF, les banques de la place, la Bourse d’Alger et même les opérateurs économiques (épargnants et investisseurs).

5- Un dernier mot ?

Chaque expérience peut avoir son lot d’imperfections. J’invite mes concitoyens à la patience. Le succès de la FI en Algérie est conditionné par la création des conditions favorables tant sur le plan de la réglementation, la supervision, la formation, la volonté politique (en principe acquise) que la bonne gouvernance d’une manière générale. Chaque secteur d’activités a ses experts, il relève de la sagesse de s’en référer et d’éviter les supputations infondées ou le recours aux apprentis sorciers qui se font passer pour des spécialistes en finance islamique.Le Coran dit :