Non classé

Si Abdelwahab : l’homme engagé au service de l’Islam – par MOULAY Mohamed Said

Parmi les qualités fortement soulignées dans les propos prophétiques, deux d’entre elles figurent au premier plan : la piété et la bienfaisance.
L’une est en rapport de l’homme avec son Créateur Allah, l’autre avec son prochain, et toutes les deux s’impliquent mutuellement comme les deux faces d’une même médaille.
Abdelwahab Hammouda, rahimahou Allah, était pour tous ceux qui l’ont côtoyé de près ou de loin, l’homme qui incarne ces valeurs. Préférant l’action au bavardage, le réalisme au vœu pieux, la discrétion et la modestie, il militait inlassablement sur plusieurs fronts, notamment dans le milieu intellectuel, au service de l’Islam porteur de civilisation, des idées authentiques et de la vérité travaillante.
Pour les gens de ma génération, c’était le grand frère à l’accueil chaleureux, au grand sourire, toujours serviable, le modèle de l’homme engagé au service d’une mission.
En Septembre 1968, date à laquelle je rejoignais l’Université d’Alger centre, celle-ci bouillonnait de débats d’ordre culturel, politique et social.
C’était un melting pot fait de prosélytisme idéologique, concernant surtout le marxisme léninisme et le maoïsme, le tout embaumé par des revendications légitimes des étudiants.
Les leaders de la seule organisation estudiantine sur scène, l’UNEA, en majorité de tendance gauchiste et enrôlés sous la bannière de la propaganda soviétique de l’époque, ne toléraient aucun débat contradictoire.
Toute tentative de résistance était dénoncée de réactionnaire ou relevant de l’obscurantisme et de l’impérialisme. Seule leur vision des choses était à leurs yeux dignes des qualificatifs de révolutionnaire ou de progressiste.
De plus, au nom des sacro-saintes franchises universitaires, les autorités n’avaient pas droit de cité sans leur consentement et l’unique Parti du FLN n’avait pas de voix pour défendre un Président taxé de «militaro-fasciste».
L’atmosphère dans les amphis, les restaus et cités U, la bibliothèque d’Alger centre, affichait partout des slogans d’extrême gauche, faisant le règne d’un diktat idéologique monochrome qui hissait au rang des dieux les Marx, Lénine, Mao, Trotski,… et prêchait le crédo des mouvements révolutionnaires.
A cela faut-il encore ajouter les retombées du mouvement soixante-huitard. En Mai et Juin 1968 s’est déroulée une série d’événements en France constitués de grèves générales et de manifestations. Il s’agit d’une révolte enclenchée par la jeunesse étudiante parisienne, qui s’est étendue au monde ouvrier et a connu des répercussions de par le monde, notamment dans le milieu estudiantin algérien. A titre d’exemple, les épreuves du Bac Français à Alger se sont déroulées en juin 1968 oralement et dans des locaux du Consulat, suite aux troubles causés par la révolte à Paris.
Ce mouvement, considéré comme étant le plus important de l’histoire de France au 20ème siècle et de nature à la fois culturelle, sociale et politique, a marqué une rupture dans la société française, d’une part par l’abandon de l’ordre ancien scellé par le respect de l’autorité, de la famille, de la morale et de la religion, et par l’avènement d’autre part de la société post-moderne.
Ainsi, au siècle des Lumières succèdent les lueurs d’une nouvelle ère propulsée par des freudo-marxistes, avec ses mœurs libertaires ayant pour slogan: « il est interdit d’interdire »! et ses droits autoproclamés comme celui de l’ouverture des lycées «mixtes» ainsi que « l’accès pour les garçons aux résidences universitaires des filles».
C’était dans l’air du temps, un brassage des idées qui régnaient en ce début de l’année universitaire de l’année 1968, marquée par ses idéologies, ses mœurs, ses idoles et ses crédos auxquels de nombreux étudiants, notamment ceux comme moi – qui ont fait les lycées franco-musulmans- devaient y faire face ou se dépersonnaliser.
Quel fut notre bonheur, notre joie! Lorsqu’on a appris la nouvelle de l’ouverture d’une mosquée vers le mois de Décembre de la même année, dans l’un des locaux de Médecine et tout près de la Fac de Droit d’Alger centre. C’était vraiment un grand soulagement que de voir un tel espace dans un tel milieu. Ce n’est que plus tard qu’on apprendra que les artisans de cet événement étaient des élèves de Malek Bennabi, avec à leur tête Hammouda Abdelwahab, Rachid Benaissa, Djaballah Mohamed, Boulifa Abdelaziz, Hamitou Abdelkader et bien d’autres.
Avec les sermons du vendredi et les rencontres quotidiennes dans la mosquée, le séminaire hebdomadaire chez Malek Bennabi, le lancement de plusieurs activités comme le colloque de la pensée islamique, la revue « que sais-je de l’Islam ? », les conférences données par d’éminents penseurs ou les sorties collectives organisées par la mosquée: tout cela offrait un paysage culturel nouveau pour les universitaires qui n’étaient pas au diapason de la propaganda en vogue.
Abdelwahab et Rachid apparaissaient presque tout le temps ensemble et formaient un couple de tempéraments différents mais complémentaires, dynamiques et très actifs, à l’avant-garde des activités de la mosquée en plus de leurs charges au ministère des Habous ou ailleurs. Ils étaient partout, pour servir et accueillir: à la mosquée, chez eux à domicile, dans leur bureau au ministère, au cercle de Bennabi, dans les différents séminaires et colloques, durant les excursions et les voyages organisés, etc.
Aussi, il n’est pas aisé de témoigner de toute la vie et l’œuvre de Abdelwahab qui n’a eu de cesse, jusqu’au dernier souffle rendu, de servir: l’Islam, les Musulmans, la nation et l’humanité.
Voici quelques témoignages à titre d’exemple.
– Mohamed Boukabache, un ancien polytechnicien et l’un des premiers étudiants de la mosquée, réussit à ouvrir en tant qu’élève au Lycée technique de Hussein Dey une salle de prière, en 1967. C’était dit-il grâce aux recommandations et aux conseils de Abdelwahab et Rachid, qui l’ont assisté dès leur première rencontre à l’Université. Partout, ce couple insistait auprès des élèves et les incitait à solliciter l’administration de leur établissement pour ouvrir des salles de prière ; ils se chargeaient eux-mêmes par la suite de les équiper en livres et tapis par leurs propres moyens.
– Mustapha Mefoued, actuellement médecin et qui a été également parmi les premiers à fréquenter la mosquée, reçoit au Lycée de l’Emir Abdelkader un livre comme prix d’excellence de fin d’année en 1966. Mustapha se souvient qu’il était écrit sur ce prix : Don de Monsieur Abdelwahab Hammouda. Celui-ci, en fait, achetait des livres (sur la civilisation islamique) par ses propres moyens et faisait du porte-à-porte pour les remettre à l’administration des établissements scolaires afin de les offrir aux lycéens et collégiens. Personne ne l’aurait su s’il n’y avait quelqu’un comme Mustapha pour en parler.
– Abdelwahab et Rachid ont lancé un mouvement estudiantin vers le début des années 70 du siècle dernier, pour apporter un débat contradictoire à celui qui régnait en solo et faire connaître dans le milieu universitaire le vrai visage de l’Islam, avec ses solutions aux défis du monde moderne d’ordre temporel et spirituel, sa philosophie et sa conception sur les plans économique, social et politique.
Il s’agit du mouvement des « étudiants révolutionnaires » (qu’on désignera par MER dans la suite) issus de la mosquée mais qui n’agissaient pas au nom de cette dernière. Son action consistait tout simplement à introduire un débat autour d’affiches qui étaient collées –une fois rédigées par Rachid, Abdelwahab et d’autres- sur les murs d’entrée de l’université, comme le faisaient différents activistes d’autres obédiences, de les surveiller pour qu’elles ne soient pas déchirées par des adversaires et d’expliquer leur contenu aux étudiants qui le voulaient bien.
Chaque matin, c’était la foire aux affiches et des foules d’étudiants s’agglutinaient autour des nôtres, à côté desquelles se trouvait toujours dès Salat El Fajr notre frère Azzoug rahimahou Allah, pour assurer la garde matinale. Des débats captivants, parfois houleux étaient engagés et ont finalement porté leur fruit puisqu’ils ont permis de faire découvrir les dimensions « cachées » de l’Islam durant des siècles de décadence et montrer son argumentaire édifiant, face à la propagande en cours des doctrines du freudo-marxisme, et léninisme, du maoïsme ou de l’existentialisme athée ; doctrines qui non seulement étaient au centre des discussions de café mais plus encore elles étaient enseignées dans les sciences humaines et économiques avec en parallèle des conférences grand public données par d’éminents spécialistes.. .
Mais les adeptes de ces doctrines ne l’entendaient pas de cette oreille. Pendant les rassemblements qu’ils provoquaient ou les prises de parole qu’ils s’accaparaient, en tout lieu universitaire, que se soit dans les restaus U ou dans les amphis, ils ne rataient aucune occasion pour dénigrer « ces fantoches et ces réactionnaires » qu’étaient pour eux ces étudiants du MER sans les nommer. Ils avaient une technique pour entrainer la masse des étudiants en leur faveur, elle consistait en des « brigades d’applaudissement » qui se plaçaient dans divers endroits du rassemblement et faire croire au consentement à l’unanimité, en synchronisant les applaudissements de ces différentes brigades.
Un beau matin, ils ont appelé les étudiants de la Faculté des Sciences à un rassemblement devant le Bâtiment des Mathématiques, auquel j’ai assisté avec mon ami Abada Abdelhamid. Il y avait une seule fille qui suivait cette dernière discipline et qui de plus portait le Hidjab. Elle voulait monter sur la tribune et prendre la parole pour dénoncer les agissements douteux de ces endoctrinés qui manipulaient à leur guise les étudiants. Elle était à chaque tentative empêchée et éloignée de la tribune, elle fut même menacée par l’un des groupes de ces fameuses brigades et qui était accroupi juste devant la tribune tout en tournant le dos à la masse des étudiants pour ne pas être visible par ces derniers. Ce groupe brandissait des couteaux à la face de la jeune fille au Hidjab pour lui faire peur, sinon l’agresser pour la faire reculer. Abdelhamid qui sera son futur mari, s’agitait, même sautillait et me disait qu’il fallait faire quelque chose. Sans hésiter et sans même me rendre compte, comme poussé par une force irrésistible, je me fraye un chemin en brisant le « mur » autour de la tribune, tout en lançant à la figure de ceux qui vociféraient leurs menaces et agitaient leurs armes blanches : « si vous êtes des démocrates comme vous le prétendez laissez la jeune fille s’exprimer». Et Meriem, puisqu’il s’agissait d’elle, est bien montée sur la tribune, elle a pris la parole et expliqué que l’Islam est le vrai libérateur de la femme, de l’homme et des peuples.
Aucun incident n’a eu lieu ce jour là et désormais le déclic est lancé pour les débats multiformes et sereins, dans les amphis ou les esplanades de la Faculté des Sciences.
A la suite de cet évènement et bien d’autres qui ont eu lieu dans diverses Facultés, notamment en Médecine et en Droit, «la réticence (ou l’incapacité) du FLN à s’imposer» s’est dissipée et le Parti unique rédige un prospectus et le distribue pour la première fois à tous les étudiants dans l’enceinte universitaire. Il dénonce dans ce tract les tendances idéologiques contraires aux principes de la nation et que les adeptes de ces idéologies contre-nature veulent imposer aux étudiants et même à toute la nation. Il y fait également l’éloge des étudiants du MER qu’on attaque de « réactionnaires et de fantoches » alors qu’ils sont les enfants dignes de la nation .
La porte de l’Université est désormais ouverte et le Pouvoir fait son entrée par petits pas. Le FLN pousse son mouvement étudiant à jouer pleinement son rôle, malgré l’humiliation subie par son leader lors d’une prise de parole devant la BU (le corps souillé par une avalanche d’œufs cassés lancés en pleine figure !) et le Président de la République prononce à l’école polytechnique un discours dans lequel il dénonce l’utilisation abusive des franchises universitaires par des endoctrinés qui ont pris en otage l’organisation des étudiants.
Le MER, créé par Rachid et Abdelwahab, s’est dissipé par la suite et ses éléments se sont consacrés à d’autres activités, certains dans les causeries religieuses, d’autres dans l’organisation du séminaire de la pensée islamique ou la rédaction de la revue, etc. et cela après avoir bel et bien ébranlé la mainmise du parti communiste au sein de l’université algérienne.
Le parti unique qui incarnait l’orientation politique du pays, avec la preuve à l’appui du prospectus qu’il a pu distribuer après l’émergence du MER et l’éloge adressée aux membres de ce mouvement, ne peut nier la contribution à la consolidation des principes de la Nation, apportée par la mosquée des étudiants.
Mais, ironie du sort ou leçon d’histoire, c’est celui là même qui a été traité de militaro-fasciste et de putschiste par des endoctrinés de l’extrême gauche, qui va se réconcilier avec ces derniers pour appuyer ses réformes et son « redressement » dit révolutionnaire, négocier avec eux le sort de la nation et préparer le terrain à leurs semblables pour présider au destin de tout un peuple.
Un peuple qu’on a voulu désorienter et déraciner de ses idéaux et principes fondamentaux par des pseudo révolutions culturelles et agraires, pour le plonger ensuite dans un capitalisme sauvage et une corruption sans égal dans l’histoire de l’Algérie, le pays des idéaux de Novembre 54, du sacrifice des milliers de chouhadas, du combat de l’Emir Abdelkader, de la réforme de Ben Badis, de la pensée de Bennabi et de ceux qui, comme Abdelwahab Hammouda, sont restés fidèles à la lignée de leurs prédécesseurs, celle du sacrifice, du combat, de la réforme et des idées authentiques..
« Il est, parmi les croyants, des hommes qui ont été sincères dans leur engagement envers Allah. Certains d’entre eux ont atteint leur fin, et d’autres attendent encore ; et ils n’ont varié aucunement (dans leur engagement). (Al Ahzab 33, 23)