Non classé

Malek benabi à travers le journal Al-Bassair – Prof Mouloud Aouimeur

El Bassair est considéré comme étant l’un des plus célèbres journaux arabes qui sont apparus à l’époque contemporaine et fait partie des journaux Algériens qui ont joui d’une grande popularité à l’intérieur et à l’extérieur du pays.
Il est regrettable de constater que ce journal n’a pas fait l’objet à nos jours d’études approfondies de la part des chercheurs.
Il ne fait aucun doute qu’un examen scientifique et une analyse du contenu des idées et opinions exprimées dans ce journal, permettront de lever le voile sur des pages inconnues de l’histoire culturelle et politique de l’Algérie et révèleront un aspect important de la pensée des Oulémas et la nature de ses relations avec les partis politiques, les mouvements religieux établis et l’élite algérienne.
À cet égard, notre article traitera des relations entre l’Association et Malek benabi, un des plus doués Algériens et un des surdoués du monde musulman, à travers le journal El Bassair pris comme modèle pour ce type d’études.
Dans cette recherche, nous nous sommes appuyés sur l’ensemble de la collection d’El Bassair que nous avons trouvé à la Bibliothèque nationale de Paris.
Histoire du journal Al-Bassair:
Ce Journal a été fondé en décembre 1935, sous la direction de Cheikh Tayeb El Okbi et sera dirigé par Cheikh Moubarak El Mili après le transfert du journal d’Alger vers Constantine en 1937.
Sa première série s’arrête dans sa 180ème édition, le 25 août 1939.
La deuxième série parait le 25 Juillet en 1947, et se poursuit jusqu’au début d’avril 1956.
En cette année 1956, le journal fera l’objet à plusieurs reprises, de mesures de confiscation en raison de ses positions audacieuses, et son soutien à la Révolution Algérienne.
Le journal Al-Basaair paraissait le lundi de chaque semaine, avant de passer au vendredi, contenant huit pages, le titre était dans la majorité des cas en noir, parfois vert ou rouge et au dessus duquel était écrit le Verset Coranique: « Et il ne leur vient aucun des signes d’entre les signes de leur Seigneur, sans qu’ils ne s’en détournent » (Les Bestiaux/ 104).
On retrouve également sous le titre cette phrase: «L’organe officiel de l’Association des Oulémas musulmans algériens» et certains numéros sont ornés d’images.

Les plumes du Journal d’Al-Bassair:
Le journal renferme de nombreux articles politiques, écris souvent par Mohammed El Bachir El Ibrahimi, Larbi Tébessi, Ahmad Tawfiq Al Madani, El Fodhil El Ouartilani , et Mohamed Kheireddine , Ben Omar Baaziz et Abderrahmane Chibane.
Nous trouvons aussi des articles traitant de questions idéologiques, sociales et religieuses, signés par Tayeb El Okbi, Abou Yaala El Zouaoui , Hachemi Tijani, Mohammed El Akhal Chorafa etc.
les pages de journal étaient ouvertes aux intellectuels et savants du monde islamique et ont écrit pour le journal des chercheurs du Maroc, de la Tunisie, de l’Egypte et de la Syrie, citons
entre autres Allal El-Fassi, Abdellah Kanoun, le savant Marocain Ibrahim Ketani, le militant politique tunisien Mohieddine KLIBI, l’ Emir Chakib Arslan ,le poète syrien Omar Bahaa Eddine Al-Amiri, et le penseur islamique bien connu Sayed Qutb.
El Bassair a consacré une grande importance à la littérature et aux œuvres poétiques, et il est rare de trouver un numéro exempt de contes et poèmes d’écrivains et poètes algériens célèbres, nous citons à titre d’exemple les auteurs suivants : Ahmed Réda Houhou, Mohammed El Aid Al Khalifa, Ahmed Sahnoun, Rabie Bouchama , Hamza Boukoucha , Moubarak Gelouah, Ferhat Ben Derraji, Ahmad Ben Diab, et Abdul Karim Al-Agoun etc.
Le journal a aussi ouvert ses pages aux jeunes et étudiants, et les plus connus d’entre eux citons : Abu al-Qasim Saad Allah, Abdullah Roukaibi, Mohammed Salah Ramadan, et Mohamed Tahar Fodala etc.
Le journal est riche en études historiques réalisées par des historiens algériens, tels que Moubarek El Mili Nin, Abdel Wahab ben Mansour, Ahmad Tewfiq Al Madani, Abderrahmane El Djilali, Mohamed Ali Debbouze, Rabah Bounar.
Ces articles traitaient de l’histoire de l’Algérie ancienne et moderne, et traitaient aussi de nombreux aspects de l’histoire islamique, reflétant ainsi la perception holistique des Oulémas, considérant l’Algérie comme partie indissociable du monde islamique.
Une idée que les Oulémas ont tenu à graver dans le cœur et l’esprit de leurs lecteurs, démontant ainsi les thèses de l’école historique coloniale, qui cherchait à extirper l’Algérie de ses racines arabes et islamiques.
Le journal avait de nombreux correspondants, Ali Jendoubi en Tunisie , (Abu El Kacem Saadallah -Abou Mediene chafei, Abdelkrim Mohammed) au Caire, (Ahmed Ben Achour, Mohamed el Zahi , Said El Bibani ) en France , qui l’alimentaient d’articles couvrant les événements les plus importants sur la scène politique et de la vie culturelle, en plus de la couverture des activités de l’Association des Oulémas à l’intérieur et à l’extérieur du pays .
En outre, Ali Marhoum a fait une série de voyages à travers l’Algérie et Mohamed Ghassiri au Proche- Orient, dont les comptes rendus ont été publiés sous forme d’enquêtes dans le journal.
El Bassair contient des rubriques fixes (la tribune des lecteurs, la littérature et ses bienfaits, affaires et préoccupations, activités des sections des Oulémas, réflexions sur la poésie algérienne moderne, la tribune de la politique mondiale, la tribune religieuse, le journal de la cause algérienne).
Cette dernière section concerne les nouvelles de la révolution algérienne et l’évolution des événements en rapport avec cette dernière à travers le territoire national et au-delà.
Le journal a connu des problèmes financiers, en 1948 et 1950 (le prix du numéro 30 francs), une situation qui l’obligea à réduire le nombre de pages à quatre, de paraitre qu’une fois par semaine et de lancer une souscription pour la collecte de fonds.
Des listes ont été conçues pour y faire figurer les noms des nombreux donateurs issus de l’ensemble du territoire national et de l’émigration, et les noms étaient publiés dans le journal en guise de remerciements et d’encouragements.
Le journal était distribué en Algérie, en France et dans de nombreux pays islamiques, comme en témoignent les messages des lecteurs.
Les livres de Malek Benabi dans la balance d’El Bassair :
El Bassair a présenté les livres de Malek Benabi par la publication des contributions y afférentes de Ismail Larbi, cheikh Baaziz Ben Omar, et M. Ahmed Tewfik El Madani.
1 / Livre « Les conditions de la Renaissance »:
Ismail Larbi a publié deux articles en arabe sous le titre «Quelles sont les conditions de la Renaissance algérienne?», dans lesquels il présente sa critique du livre les conditions de la Renaissance de Benabi paru en 1948.
Dans son premier article, Larbi a axé sa critique sur le style de l’auteur, la méthodologie utilisée et la manière avec laquelle il procéda à la présentation des idées.
Peut être résumé cet article, en les points suivants: il s’agit d’un concentré d’idées altéré par un manque d’éclaircissements et développements suffisants, l’état d’anxiété de l’auteur et sa précipitation dans la présentation des idées, l’utilisation d’énormes titres pour des chapitres courts, une complexité scientifique délibérément entretenue ,et l’auteur se réfère à certains scientifiques et philosophes sans reprendre textuellement leurs propos ».
Dans son deuxième article Larbi réfute les idées de Benabi en rapport à sa critique concernant la participation des Oulémas au Congrès musulman, son soutien au projet «Blum Violette», et son inclinaison pour l’action politique.
Selon Larbi, l’Association des Oulémas en tant que grand mouvement populaire, ne peut se recroqueviller sur elle-même et s’interdire d’être partie prenante aux événements qui touchent de prés les préoccupations et le sort du peuple algérien.
Le Congrès musulman, selon Larbi toujours, avait réuni la plupart des forces politiques, sociales et religieuses actives sur la scène algérienne, et toutes les revendications exprimées par le congrès visent à résoudre une grande partie des innombrables problèmes des Algériens.
Précisant, que rien ne corrobore l’affirmation selon laquelle cette participation politique soit une preuve d’un hypothétique loyalisme de l’Association envers l’autorité d’occupation, car l’histoire de cette dernière témoigne de sa lutte contre le colonialisme avant et après 1936.
Sur ce point précis, selon Larbi , se situe l’erreur de Benabi qui a fait de cette date(1936 ) un tournant dans l’histoire du Mouvement réformiste , et pour preuve l’action de l’association dans le domaine de l’Education initiée en 1931 s’est poursuivie après ,comme le montrent les missions d’étudiants à l’étranger, le nombre croissant de diplômés des écoles libres, et l’inauguration de l’Institut d’Abdelhamid Ibn Badis à Constantine dans les années quarante .
Cheikh Baaziz ben Omar, quant à lui, il a participé à un séminaire préparé par des étudiants algériens pour discuter le livre «Les conditions de la Renaissance».
Il prit la défense de Malek Benabi contre ses détracteurs qui ont fortement critiqué le livre, il écrivit : «Le débat a touché l’ensemble des idées de l’auteur de « la Renaissance Algérienne »- mais peu de succès a été réalisé dans l’atteinte d’un jugement juste et un examen de toutes les problématiques soulevées par le livre, car la discussion s’est déroulée dans une atmosphère ne permettant pas l’échange serein des idées .
Et si les conditions d’un débat libre étaient réunies, et si les participants s’étaient affranchis des considérations personnelles et des intentions douteuses, qui ne peuvent aboutir qu’à des conclusions stériles, il est certain que le débat aurait gagné le mérite d’être loué, et être érigé en modèle de la bonne évolution de notre pensée, et de notre culture au service de l’intérêt de notre peuple et de son enseignement ».
Que pense-il du livre ? Il s’est penché sur les idées de Benabi et certaines de ses critiques se rapprochent de celles exprimées par Ismaïl Larabi et ajoute: « L’ensemble des vues de Benabi telles qu’exprimées dans son livre , plaît à un homme de religion , au réformiste , n’affecte pas un homme de culture occidentale et ne dérange pas la politique partisane actuelle, si l’impartialité l’emporte sur les passions et les partis-pris ».
A la fin, cheikh Ben Omar Baaziz recommande à l’auteur de revoir son livre,de corriger certaines opinions, d’expliquer et de clarifier les idées vagues, pour que le livre soit «plus vrai dans ses paroles et plus efficient dans ses effets ».
Malek Benabi est resté ferme tout au long de sa vie dans ses convictions malgré les critiques émanant de divers horizons.
Il est étrange que Malek Benabi dans plusieurs de ses écrits parle de propos inconvenants publiés dans le journal El Bassair dans l’intention de le discréditer et qui l’ont terriblement affecté.
Nous avons cherché cet article et nous ne l’avons point trouvé.
Benabi aurait-il été victime d’une manœuvre des laboratoires de la lutte idéologique, contre lesquels il a proféré de sévères mises en garde, notamment dans son livre sur la lutte idéologique dans les pays colonisés ?
Il semble bien que ces propos malveillants il ne les avait pas lus, mais lui ont été rapportés dans le but de semer la discorde entre lui et les Oulémas.

2 / Livre «La vocation du monde musulman »:
La première édition du livre « La vocation du monde musulman » a été publiée en 1954 en français par Le Seuil.
Il a été accueilli favorablement aussi bien par les lecteurs que par les critiques.
De nombreux chapitres du livre sont des reprises d’articles publiés précédemment par Benabi dans le journal «Le Jeune Musulman » de l’Association des Oulémas musulmans algériens.
Il semble que le livre a été imprimé avec l’aide du professeur Ali Merad .
C’est Mr. Ahmed Tewfiq El Madani qui a présenté le livre «vocation du monde musulman» ou «L’identité de l’Islam», comme mentionné dans son article dans le journal El Bassair.
El Madani a présenté ce livre aux lecteurs en ne cachant pas son admiration et considération pour l’auteur , il dit: «L’écrivain algérien Malek Benabi, est l’un des génies de l’époque moderne ,de notre nation ,qui a toujours enfanté des grands hommes .. Et Benabi en écrivant, il ne se fonde pas sur des théories vides, et des improvisations qui heurtent le bon sens »
Il ne fait aucun doute que la formation scientifique de Benabi a influencé sa pensée et son approche dans l’étude des questions sociales et humaines, c’est pourquoi il «analyse ,vérifie, simplifie les présentations scientifiques et philosophiques, pour en déduire des conclusions raisonnables et logiques, ses études sont toutes soumises aux normes scientifiques , aux lois naturelles et aux comparaisons logiques.
Pour toutes ces raisons ses livres se distinguent par leur grande valeur, lui conférant cette notoriété reconnue et fait que son nom soit inscrit parmi les noms des grands producteurs ».
En conclusion de son article , Ahmed Tawfiq lance un appel à une lecture attentive du livre et à l’étude des idées qui y sont contenues: «Il est de notre devoir d’accorder à ce livre un intérêt particulier dans le domaine de la recherche et de l’étude, qui équivaut au moins à l’intérêt qu’il a suscité chez les chercheurs occidentaux.
Que Dieu bénisse notre savant hautement respectable et bienfaisant , et nous prions pour que la nation réussisse à insuffler une vitalité à cette œuvre afin que tels efforts qui confortent la fierté de la communauté musulmane d’Algérie ,offrent au monde entier une image honorable de cette nation »( ),
Ces propos ont fait énormément plaisir à Benabi qui entretenait des bons rapports avec Tewfik El Madani et ce depuis son enfance à Constantine. ( ).
Dans El Bassair, nous n’avons trouvé que ces critiques, qui portaient sur deux livres de Malek Benabi: «Les conditions de la Renaissance» et «vocation du monde musulman».
Existent des mentions à son livre «phénomène Coranique», accueilli favorablement par l’Association des Oulémas , mais du fait qu’il a été publié dans la période dans laquelle le journal a cessé de paraitre ,il n’y eut pas une étude critique le concernant , se limitant à publier la traduction complète ( )de la préface du livre écrite par le savant s Azharite Cheikh Muhammad Abdullah Draz, qui a connu Malek Benabi à Paris.
Malek Benabi aux yeux du correspondant du journal en Tunisie:
En l’été 1949, Malek Benabi a donné une conférence à Tunis au Siège de l’ancienne Association de l’Ecole Sadikia.
Ont assisté à la réunion l’historien tunisien Hassan Hosni Abdelwahab (1884-1968), Cheikh Abderrahmane Chibane l’ancien président de l’Association des étudiants algériens en Tunisie, Mohamed Ali Annabi Sadiki président de l’Association des anciens élèves de la Sadikia, et d’autres personnalités de l’élite tunisienne.
El Bassair a suivi l’événement et a publié un compte rendu détaillé.
Ali Jendoubi correspondant du journal El Bassair en Tunisie a présenté Malek Benabi comme suit : «M. Malek Benabi, est l’un des hommes d’exception et de génie de notre pays.
Ce génie malgré son dénuement et son isolement, est doté d’une intelligence hors norme, et constitue une semence essentielle à la Renaissance Nord-Africaine pauvre en de tels hommes d’exception authentiquement réalistes ».
Malek Benabi a parlé des forces spirituelles islamiques en arabe et a résumé sa conférence en français : «Il séduit le public par ses expertises scientifiques et son excellent style que nous ne retrouvions pas chez les autres.
Il parvint à persuader le public jusqu’à ce qu’il atteigne le sommet de la gloire: il a traité son étude d’une manière scientifique, et a entrepris des recherches et a excellé dans ses études scientifiques, logiques et philosophiques portant sur la comparaison entre la société civile musulmane et la société civile occidentale, en illustrant par des exemples réalistes, mathématiques puisés des fondements de la logique et des vérités scientifiques .
Dressant un tableau devant son public et dans lequel, figuraient des chiffres et des graphiques, il démontra que l’âme musulmane est le centre vital de la société musulmane ».
Il ajouta ensuite que « Ses recherches scientifiques empiriques se sont limitées à trois points: l’âme, la terre et le temps, indiquant que chaque civilisation qui perd ses fondements spirituels, est condamné à se décomposer et s’effondrer ».
Il semble bien en se basant sur ce bref exposé, la conférence avait comme objectif faire connaitre le livre «Conditions de la Renaissance» au public tunisien, d’autant plus que l’éditeur du livre,
Abdelkader Mimouni – directeur de la société algérienne Renaissance- était présent à cette réunion.
La conférence a été couronnée de succès et Malek Benabi salué chaleureusement par les participants.
Le président des anciens d’El Sadikia déclara : « Cette conférence renferme trois leçons précieuses, et ce sujet tel qu’abordé aujourd’hui est le premier depuis l’époque de l’historien Ibn Khaldoun ».
Est allé dans la même direction Hassan Hosni Abdelwahab, en affirmant t: «La jeunesse tunisienne a besoin d’orientations culturelles et scientifiques excellentes comme celles avancées par le conférencier, ce thème n’a pas été abordé depuis l’époque d’Ibn Khaldoun , et pour cette raison ,il mérite notre admiration et notre reconnaissance , nous sommes fiers de lui et nous en félicitons l’Algérie » .
Malgré le succès de cette activité culturelle, il est à remarquer qu’ il n’a pas attiré l’attention des personnalités qui se sont penchées sur l’histoire culturelle de la Tunisie sous le protectorat français comme le Cheikh Muhammad al-Fadel Ben Achour, auteur du livre «le mouvement littéraire et intellectuel en Tunisie», il est de même pour les chercheurs tunisiens qui se sont intéressés à l’histoire de l’activité scientifique et intellectuelle des immigrés algériens en Tunisie, et à leur tête le Dr. Mohammed Saleh El-Jabiri.
Le journal El Bassair aux yeux de Malek benabi:
Malek Benabi a évoqué les journaux de l’Association des Ulémas ou de celles qui en étaient proches: « El Mountaqid « , « El Chihab », « la Défense » et « El Bassair « .
Il vouait un grand respect à ces journaux et se considérait comme étant le premier promoteur du Magazine El Chihab à Aflou où il travaillait comme assistant judiciaire et il dit à ce propos : « La revue El Chihab a fait renaitre en moi, lorsque j’étais à Aflou, les idées que je prônais au café Benyamina et à l’école » .
Il a parlé du journal la Défense «qui a été édité par Lamine Lamoudi (1890-1957) le Secrétaire général de l’Association des Oulémas Musulmans Algériens, et lui avait reproché de ne pas avoir publié son article «intellectuels ou intellectomanes ?»Dans lequel il s’en est pris à Ferhat Abbas (1899-1986).
Lamine Lamoudi refusa de le publier pour ne pas briser la carrière politique de Ferhat Abbas, comme il le reconnut plus tard.
Il faut ajouter ici pour comprendre le contexte historique de la position de Lamoudi concernant l’article de Benabi que Ferhat Abbas était à cette époque, un allié des Oulémas et représentait l’un des pôles du Congrès musulman.
Malek Benabi cite El Bassair surtout quand il parle de son livre «Les Conditions de la Renaissance», et développe sa théorie sur la lutte idéologique , considérant que les critiques des Oulémas n’étaient pas pertinentes , pour cause de leur manque de compréhension de ses idées, et leur méconnaissance des facettes de la lutte idéologique, expliquant que les grandes puissances coloniales tirent les ficelles avec précision, poussant les intellectuels et savants musulmans à s’intéresser à des questions mineures, et à se détourner des questions essentielles.
Malek Benabi n’a pas oublié le refus d’El Basair de publier sa réponse à un article écrit par Ferhat Abbas dans le journal «la République Algérienne ».
Sept ans après cet événement il écrit : «Ce qui ajoute à l’horreur – après avoir publié cette mise au point convaincante –j’ ai essayé de publier mon article dans la langue arabe afin que son effet agit d’une manière directe , je l’ai donc envoyé au journal de l’Association El Bassair lui confiant le soin de le traduire et le publier , elle n’a rien fait de cela , car son appareil journalistique en langue arabe et en langue française était entre les mains de personnes douteuses ,que nous connaissons et que nous avons voulu dénoncer dans notre conversation avec Cheikh Larbi Tbessi à plusieurs reprises, mais en vain, car le grand Cheikh, malgré ce que nous savons de sa grande moralité , ne comprenait pas les facettes de la lutte idéologique, même quand elles sont d’une grande clarté  »
Malek Benabi resta affecté par cet événement, et par les critiques d’El Bassair , ceci apparait clairement dans les dernières éditions des ouvrages suivants: « les conditions de la Renaissance », « la lutte idéologique dans les pays colonisés » et « dans le souffle de la bataille ».
Cependant, Malik Benabi a tenu à lire et écrire dans ce journal réformiste.
Articles de Malek Benabi dans le journal El-Bassair:
Le journal El Bassair a publié trois articles de Malek Benabi entre 1949 et 1953, et a refusé de publier un article écrit en guise de réponse au journal «la République Algérienne » comme nous l’avons mentionné plus haut.
Le premier article de Benabi a été publié en Février 1949 ,intitulé «la naissance du Christ chez les musulmans », il l’a envoyé au journal à partir de la ville de Tébessa, et dans lequel il a noté ses réflexions sur la fête de Noël célébrée en Décembre 1948 par les chrétiens.
Cela signifie que l’article a été écrit dans ce même mois, et sa publication a été retardée deux mois.
Dans cet article il a abordé la dimension religieuse de l’occasion, et les grandes valeurs prônées par le Christ, puis il s’interroge sur la situation du musulman Algérien et du Palestinien chrétien en ce jour, qui représente une fête pour les Français dans l’ Algérie colonisée , et un jour de plus dans les annales de l’état israélien fondé sur les territoires palestiniens usurpés depuis six mois ( ).
Le deuxième article et le troisième ont pris le même titre «dans la voie de l’apparition d’une société », Le deuxième paru le 6 Mars 1953, et le troisième publié le 3 Avril 1953.
Il ressort du titre et du style que les deux articles ont été traduits du français à l’arabe, et de plus il est à observer concernant les concepts retenus, ils diffèrent complètement avec ceux habituellement utilisés par Benabi.
Malek Benabi a évoqué dans son livre «dans le souffle de la bataille» qu’il avait déjà envoyé un article pour être traduit en arabe par le staff d’El Bassair.
Le journal a-t-il attendu tout ce temps pour le publier sur ses pages? Il est également possible que les deux articles ont été repris par El-Bassair du journal francophone la République Algérienne, dans lequel Benabi écrivait régulièrement.
C’est en tous cas une pratique courante au sein du journal El Bassair, qui auparavant avait publié des articles du Dr Abdelaziz Khaldi (1917-1972) –l’ami de Benabi – et du musulman français le Dr. Ali Selman Benoit après l’avoir traduit du français à l’arabe.
Malek Benabi a commencé son deuxième article par une brève introduction sur la notion d’histoire et sur les théories historiques , faisant l’éloge du savant Ibn Khaldoun (1332-1406), qui a mis en exergue le rôle des relations sociales dans l’édification des civilisations et la fondation des états, ne se contentant pas des vieilles théories qui glorifient l’individu et expliquent le cheminement de l’homme vers la civilisation en se basant sur le facteur de l’héroïsme .
Benabi s’est préoccupé de trois questions fondamentales: Le musulman a-t-il en tant qu’individu les qualifications qui lui permettent d’être civilisé et de contribuer au processus de changement?
Est-ce que le monde islamique en tant que société a la capacité d’innover et de transformer ses énergies potentielles en efficacité?
Le monde islamique en tant que communauté a-t-il les attributs, qui lui permettent d’agir en tant que témoin du monde actuel?
Malek benabi a préféré se concentrer sur cette dernière question, renvoyant le lecteur à son livre «Les conditions de la Renaissance» pour y trouver des réponses détaillées aux deux premières questions.
la question palestinienne dans toutes ses dimensions a mis en évidence deux points contradictoires: elle a levé le voile sur l’arriération qui prévaut dans le monde musulman d’une part, puisque les Juifs ont pu , en dépit de leur petit nombre d’établir un Etat sur les territoires palestiniens et d’autre part, a éveillé la conscience musulmane opprimée en provoquant une réaction positive des masses avec la cause palestinienne et les amenant à revendiquer leur droit à défendre les Lieux Saints .
Benabi, a considéré la réaction des peuples comme étant un signe précurseur de la renaissance.
Et il lui a semblé observer des fulgurances de Renaissance dans les transformations politiques qui ont touché l’Egypte avec Gamal Abdel Nasser, le Pakistan avec Ali Jennah, et l’Iran avec le Dr Mossadek.
Les vieilles méthodes coloniales basées sur l’occupation et la violence militaire ne sont plus acceptables dans le monde de l’après Seconde Guerre mondiale, la paix et la coexistence et la compréhension entre les nations sont devenues une nécessité pour conjurer une autre guerre mondiale.
Les conflits se sont déplacés du domaine de la guerre aux laboratoires, Centres d’études et au monde de l’économie.
Bennabi conclut son article en disant: «Le monde se rapproche du regroupement inévitable des nations en blocs, même malgré lui, il ne subsiste presque plus de place pour les idées vieillissantes, contraires à la finalité sans laquelle s’incarne la sauvegarde de la race humaine» ( ).
Malek Benabi poursuit dans le troisième article son exposé en parlant du développement scientifique et de la prospérité économique dans les sociétés occidentales, sans fascination ou mépris, affirmant que les manifestations de la civilisation sont visibles un peu partout.
Cependant c’est un autre aspect qui intéresse Benabi :
Est-ce que cette civilisation peut-elle garantir la stabilité de l’humanité et peut-elle faire en sorte que la production matérielle extraordinaire soit versée dans un moule civilisationnel au profit de tous les êtres humains?
Benabi parle ici du problème de la culture.
La culture occidentale, selon lui, s’intéresse que de l’aspect matériel sans tenir compte des valeurs spirituelles et morales.
Le savant qui a inventé les armes de destruction massive ne pense pas aux dégâts occasionnés par leurs utilisation, et le politique ne voit en elles qu’une source pour conforter sa force , un outil d’intimidation , un moyen pour réaliser des déploiements stratégiques et promouvoir ses intérêts économiques.
A l’opposé, la culture islamique prend soin de l’âme et de la morale, et ne néglige pas l’innovation et l’édification économique.
Malek Benabi décrit la culture dans l’article avec ces mots: «La bonne culture est celle qui est adaptée à cet esprit qui ambitionne à s’élever, à honorer l’humain et de le faire sortir de l’abime, et l’inonder des bienfaits de Dieu afin de le rendre heureux.
Et si la culture vise à cela, et libère l’homme, sans discrimination liée à la religion ou à la race, dans ce cas de figure elle aurait bien fait et il est juste pour nous de la qualifier de haute culture civilisationnelle, à l’opposé de l’état de tyrannie et d’oppression dans lequel elle se trouve aujourd’hui».
Après cette comparaison entre conception occidentale de la culture et celle de l’Islam , Malek Benabi conclut son article avec optimisme parce que l’Islam est apparu dès le premier jour comme projet civilisationnel , exhortant ses disciples à témoigner sur les civilisations existantes, toutes les nations dans toute sa variété et en tout temps .
Et le témoignage requiert la présence , et la présence selon la conception de l’Islam , est la capacité à imposer et exécuter la fonction de succession, et la conquête de la Terre: «Le musulman se rendit compte qu’il sera un témoin aux gens et se rendit compte qu’il a été la victime depuis plusieurs siècles de la culture du colonialisme .
Et malgré tous ses malheurs il resta patient, espérant obtenir la miséricorde de Dieu.
Il ne succomba pas aux tentations matérielles et ne trahit pas sa religion pour son bien être d’ici bas. Et s’il avait compris tout cela alors il croira que la victoire sera son allié et que la civilisation à venir sera à son service et que la paix , la fraternité ne se concrétiseront que par ses mains et que son rôle dans ce monde sera d’édifier et de conquérir , un monde sans lequel il se civilisera et civilisera les autres et cela dans un monde uni qui n’aspire qu’au progrès juste » .
La participation de Malek Benabi aux activités de l’Association des savants musulmans:
Malek Benabi dans sa jeunesse a été influencé par l’atmosphère réformiste qui prévalait à Constantine et Tébessa dans les années vingt et trente, où il a connu les réformistes tels que Cheikh Abdelhamid Ibn Badis et Cheikh Larbi Tbessi , et qui continuera à lire assidument leurs journaux.
Il a mentionné ceci en détail dans ses mémoires de 1970, et il n’ y a pas lieu de reprendre ici.
Nous nous concentrerons sur des faits non abordés par Malek Benabi dans ses mémoires, et que nous avons retrouvés lors de notre lecture d’El Bassair.
Lorsque Bennabi s’est installé en France pour étudier et travailler, il a contribué à la diffusion des idées réformistes dans les milieux des étudiants et des travailleurs arabes, et a contribué efficacement à l’activité des Oulémas en France.
En 1936, l’Association des Oulémas musulmans a dépêché un groupe d’Oulémas pour créer des Clubs éducatifs pour la diaspora algérienne résidante en France et dont l’activité s’est poursuivie jusqu’à l’année 1956.
Nous pouvons citer parmi ces réformateurs El Fodhil el Ouartilani, Said Salhi, Said El Bibani, Hamza Boukoucha, Rabie Bouchama, Abderrahmane Yaalaoui, Mohammed El Zahi, Mohamed El Salah Ben Atik, Ismail El Arabi , Moubarak Gelouah, Ferhat Derraji, al-Bachir El Ayadi…
Malek Benabi entretenait de solides relations d’amitiés avec les Oulémas Algériens qui activaient en France , en particulier avec le Cheikh Said Salhi et Cheikh Said d El Bibani.
Il fréquentait beaucoup les Clubs éducatifs de Paris et de Marseille, où il donnait des conférences et participait aux séminaires.
Le journal El Bassair en fait mention, à plusieurs reprises à partir du début de l’année1938, indiquant qu’il a donné une conférence au Club éducatif de Marseille sur la question du colonialisme, était présent Cheikh Said Salhi, qui a visité cette ville, et fut l’hôte de Malek benabi en sa demeure ( ).
Il n’y a pas eu de rupture entre Malek Benabi et l’Association des Oulémas Musulmans à cause de la critique qu’il a fait l’objet suite à la publication de son livre «les Conditions de la Renaissance».
Benabi a continué à participer à l’activité des Clubs d’éducation, comme rapporté par El Bassair et de plus, il fut désigné président d’honneur de la réunion des Clubs parisiens du 17 avril 1954 , et a donné une conférence sur l’exégèse du verset sur le changement de la Sourate « le Tonnerre ».
La réunion a été suivie par le savant libanais Dr Sobhi Salah, le Français musulman Dr Ali Salman Benoit, et un groupe d’intellectuels et étudiants arabes.
A cet égard, le correspondant spécial d’El Bassair à Paris, décrivant ce rassemblement, et en résumant ce qui a été dit lors de la conférence a écrit : «Le Président d’Honneur de la réunion –le brillant journaliste- le professeur Malek Benabi est arrivé sous les applaudissements nourris … et lorsqu’il monta sur l’estrade la salle a grondé par un tonnerre d’applaudissements et de cris , et il commença son discours éloquent par la citation du verset « En vérité, Allah ne modifie point l’état d’une communauté tant que les hommes qui la composent n’auront pas modifié ce qui est en eux-mêmes» (le Tonnerre / verset 11) , puis il le commentera en donnant de larges explications , et mettra en évidence responsabilité de la nation dans le changement et l’ annihilation du mal et de l’affront qui la frappent ,afin de surmonter l’état de d’affaiblissement , de sous développement , de décadence qu’elle connait et redevenir une nation forte, respectée, fière et rayonnante – ce discours a été à plusieurs reprises interrompu par des applaudissements tonitruants »( ).
Benabi a également participé à la cérémonie organisée par les Clubs d’éducation à Paris en mai 1954, pour commémorer la mort de l’Imam Abdelhamid Ibn Badis, et a prononcé un discours après ceux du Dr Ahmed Kamal Abou El-Magd d’Egypte, le Dr Sobhi Salah le libanais, et le Cheikh Said Al Bibani , saluant dans son allocution la mémoire du pionnier du Mouvement réformiste en Algérie.
El Bassair a fourni un exposé succinct sur cette conférence, mais nous pouvons reconstituer son contenu, en se référant aux écrits de Benabi sur Ibn Badis, écrites en diverses occasions.
Peut-être ces expressions formulées par Benabi reflètent fidèlement la grandeur du Président de l’Association des Oulémas à ses yeux , il dit: «Ibn Badis était un débatteur convaincant, un éducateur constructif, un croyant enthousiaste, un soufi soucieux ,un Moujtahid « chercheur » qui se ressource aux fondements doctrinales de la foi et cherche à concilier entre les différents fondements avec une approche qu’on ne retrouve plus en ses époques récentes de la pensée islamique (…) il est un réformateur qui a ressuscité l’apanage du monde musulman comme il était à l’époque d’Ibn Tumart en Afrique du Nord. »
Assimiler Ibn Badis à l’Imam Mehdi Ben Toumert le plus grand scientifique de l’État unitaire, plusieurs fois affirmé dans les livres de Malek Benabi, confirme sa profonde considération pour le pionnier du réformisme moderne en Algérie moderne, le Cheikh Abdelhamid Ibn Badis.
Il ressort de cette étude, l’importance du journal en tant que source essentielle pour retracer l’histoire du Mouvement réformiste algérien et ses liens avec les courants politiques et religieux, et les personnalités influentes dans la société algérienne dans la première moitié du XXe siècle.
Nous avons pu mettre en évidence à travers ce journal , des pages inconnues de l’histoire du grand savant Malek Benabi , qui contribueront sans aucun doute à la bonne compréhension d’un certain nombre de ses idées et d’événements qui touchent de près ou de loin notre sujet et de juger ainsi en connaissance de cause.
Les divergences des points de vue de Benabi avec les Oulémas Algériens n’ont pas été un prétexte pour la mésentente, et la cause d’une lutte sur la scène culturelle et politique, bien au contraire l’Association des Oulémas a permis à Benabi d’exprimer ses convictions sur les pages de ses revues : El Bassair,Le Jeune Musulman, et dans ses Clubs réformistes en Algérie et en France.
Et si Malek Benabi a tiré profit de ces espaces qui sont nécessaires dans son parcours intellectuel, l’Association des Oulémas a sans aucun doute trouvé en Benabi un puissant allié qui a pris sa défense contre ses adversaires, et a fait connaitre ses idées et ses hommes à travers ses livres, conférences et articles publiés dans divers journaux.
Le dialogue lorsque il y a divergences d’opinion, la tolérance et l’entraide après le dialogue pour faire défendre la cause de la vérité, sont tous des fondements sur lesquels doivent se fonder toutes les relations sociales, et sur lesquels doivent se conformer tous les Mouvements réformistes, et tous les réformateurs.
M.A.
Traduction Sifaoui Abdelatif