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Abdelaziz Chaambi : « La lutte contre l’islamophobie doit être un préalable »

Militant musulman, Abdelaziz Chaambi est engagé depuis plusieurs décennies dans la lutte contre le racisme et l’islamophobie.

– Alors que vous deviez intervenir dans un atelier sur l’islamophobie au Festival-Moussem de l’Immigration et de la Tricontinentale qui s’est tenu les 6 et 7 janvier 2018 à Gennevilliers, vous avez été finalement déprogrammé. Pouvez-vous revenir sur cette déprogrammation ?
En effet, il y a deux mois Saïd Bouamama du Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires (FUIQP) m’envoyait l’appel pour le Moussem sur la Tricontinentale en me demandant si on le signait au nom de la Coordination contre le racisme et islamophobie (CRI). Après notre signature, parmi les premières organisations, il m’a proposé d’intervenir en tant qu’héritier des luttes de l’immigration sur la question de l’islamophobie. J’ai accepté. De ce fait, l’Association des Travailleurs Maghrébins de France (ATMF), co-organisateur du Moussem avec le FUIQP, savait que je devais intervenir. A l’approche de la date du Moussem à Gennevilliers les 6 et 7 Janvier 2018, j’ai pris mes billets de train. Deux ou trois jours avant, j’ai reçu le programme avec les différents ateliers et les noms des intervenants. Puis, la veille j’ai été contacté par Farid Bennaï, responsable du FUIQP, qui m’a appris que j’étais persona non grata pour l’ATMF qui lui a reproché d’avoir décidé tout seul de l’invitation d’intervenants que eux ne voulaient pas (Sonia Nour et Abdelaziz Chaambi). Choqué par cette décision unilatérale prise lors d’une réunion de l’ATMF, faisant fi de leur partenaire, le FUIQP a décidé, après concertation, de se retirer et de dénoncer cette décision et cette censure.
Farid Bennaï m’a fait part d’un appel du journaliste du Parisien qui lui a parlé de quelques contestations de la part de la fachosphère et d’intégristes laïcs du Printemps Républicain a priori, qui auraient interpellé le Maire de Gennevilliers. Celui-ci n’a pas cédé à ces tentatives minimes, car il s’agissait de quelques tweets et de posts sur Facebook. Le Maire a précisé que tout le monde avait le droit de s’exprimer et il a maintenu son aide matérielle et politique au Moussem.
Puis la confirmation m’a été donnée par Farid Bennaï que c’est l’ATMF qui a mis son veto à notre participation au grand étonnement d’un très grand nombre de militants. L’ancien président de l’ATMF, Ali El Baz, m’a exprimé sa solidarité et a dénoncé ce qu’il a appelé les « harkis ».

– Cet événement s’inscrit dans une dynamique plus large qui, depuis plusieurs années, vise à l’émergence d’un mouvement autonome de l’immigration et des quartiers populaires. Vous semble-il réellement possible pour les musulmans de participer à la construction d’un mouvement autonome en s’engageant à partir de leurs références spécifiques ?
Même si cette expression relève de la théorie et qu’elle est contredite par la vie politique et médiatique, les musulmans sont des citoyens comme les autres. De ce fait, ils sont acteurs de la vie de la cité qu’ils le veuillent ou non. S’ils en sont conscients et acteurs, ils arriveront à influer sur leur sort même de manière minime ou symbolique. S’ils sont inactifs, ils seront les objets de politiques d’ostracisation de rejet et de discriminations. Ils iront tout droit vers une sous-citoyenneté et un apartheid politique et social comme l’a confirmé Manuel Valls qui avait dit : « nous leur avons fait vivre 30 ans d’Apartheid ».
La participation des musulmans à la construction d’un mouvement autonome à partir de leurs références a toujours été l’un de mes soucis majeurs. Cet objectif m’a d’abord amené, dans mon Ardèche d’adoption, dans les années 1970, à fréquenter les syndicats, la gauche, l’extrême gauche et les Jeunesses étudiantes chrétiennes (JEC) ou les Jeunesses ouvrières chrétiennes (JOC) ainsi que les prêtres ouvriers. Puis, avec d’autres musulmans, sur Lyon et sur le territoire national nous avons créé des outils comme DiverCité. Dans ce cadre, nous avons œuvré de concert, avec des non musulmans ou des non pratiquants, ou des athées ou des agnostiques, pour la défense des droits. Nous avons lutté pour une égalité citoyenne et contre le racisme et l’islamophobie… C’est ainsi que nous avons cheminé avec le Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (MIB), entre autres, pour investir les Forums Sociaux Européens et Maghrébins. En 2003, au cours d’une manifestation organisée dans le Larzac, nous avons ressenti la nécessité de créer les outils de notre autonomie qui tiennent compte de nos spécificités afin de permettre aux musulmanes et musulmans de militer sans perdre leur identité et en tenant compte de leur référentiel religieux et spirituel. Même au Larzac ou au Forum Social Européen à Saint Denis nos lieux de prière, les repas de l’Iftar, pendant le Ramadan ou la viande Halal ont été prévus et organisés par les copains qui n’étaient pas toujours musulmans ou pas toujours pratiquants.
Au-delà de cette dimension matérielle et organisationnelle, notre pensée, notre vision du monde, de la société et des rapports humains, bref notre spiritualité avaient toute leur place dans les débats et les réflexions sur le devenir de nos dynamiques et de la société. Il est vrai que des réflexes paternalistes hérités des milieux catholiques, protestants ou de gauche nous ont amené à faire le tri entre le bon grain et l’ivraie. Nous avons également réaliser que des calculs et des rapports de force persistaient quelques soient les partenaires. Les seuls avec qui nous étions en grande confiance, étaient les militantes et militants du MIB qui ont accepté des sacrifices énormes pour continuer à œuvrer avec les musulmans de l’Union des Jeunes Musulmans (UJM), du Collectif des musulmans de France (CMF) et de Présence Musulmane. Cette proximité et cette confiance nous ont permis de créer le Forum Social des Quartiers Populaires (FSQP) qui est devenu un mouvement politique. Par la suite, il a permis la création d’un véritable parti politique, Force Citoyenne Populaire, dont l’importance et les enjeux n’ont pas été perçus et appréhendés par les premiers concernés, habitués à jouer aux supplétifs politiques dans les partis classiques ou à servir d’arabe ou musulman caution.

– Pensez-vous qu’il soit dans l’intérêt de la communauté musulmane de s’inscrire dans la construction d’un mouvement de l’immigration et des quartiers populaires alors que certains partisans de la création de ce type de mouvement n’ont pas toujours été clairs sur la question de l’islamophobie ?
Bien sûr qu’il y a des préalables, des exigences et des lignes rouges avant de s’engager dans une dynamique politique ou un parti. Certains acteurs et actrices sont contaminés par l’air ambiant. D’autres ont des problèmes identitaires relatifs à la question de l’islam. De plus, il faut l’avouer, l’islam n’est pas un facteur facilitateur lorsqu’on veut toucher des subventions ou jouer avec les institutions, les officiels, ou tout simplement remplir sa gamelle en obtenant la réussite ou la promotion tant rêvées.
J’ai eu l’occasion d’interpeller deux figures du militantisme issus de l’immigration qui ont soutenu la répression des éradicateurs en Algérie, qui nous ont diabolisé auprès de milieux politiques en nous traitant d’intégristes dont il fallait se méfier, ou qui ont cautionné notre lynchage par des islamophobes maghrébins.
Une fois les mises au point effectuées et surtout si nous sommes présents sur le terrain les choses rentrent dans l’ordre car seul le terrain peut faire le tri entre les gens sincères et dévoués les opportunistes et les calculateurs qui finissent par être dévoilés avec le temps.

– Selon vous, quel devrait-être la place de la lutte contre l’islamophobie dans la construction d’un mouvement autonome ?
La lutte contre l’islamophobie dans ce genre de mouvement doit être un préalable. Aujourd’hui, ce sont les musulmans qui sont devenus les nouveaux bouc-émissaires, les nouveaux damnés de la terre, que ce soit en Europe, avec la montée de l’extrême droite, ou au niveau international avec les pogroms qu’ils subissent un peu partout. Il s’agit d’un public fragile dans la chaîne sociétale sur qui toutes les expérimentations sont permises. Les politiques ultra libérales, racistes, sécuritaires sont expérimentées dans nos quartiers et auprès des nôtres pour être élargies sur d’autres populations.
Mais l’expérience de plusieurs décennies de lutte m’amène à la nécessité de vouloir faire sortir les musulmans du ghetto des luttes ou de leur communautarisation, ou plutôt de leur balkanisation. Les musulmans doivent s’engager contre le chômage, contre la précarisation, contre la dette qui affame les pays du Sud et qui transforme la Méditerranée en cimetière de leurs frères, contre le réchauffement climatique, contre les ravages de l’ultra-libéralisme et du capitalisme financier qui compromettent leur avenir et celui de leurs enfants.
Enfin si nous voulons être crédibles et soutenus dans nos combats, nous devons également mener les combats qui touchent l’ensemble de la société et pas seulement ceux qui touchent les musulmans dont les masses sont devenues de grands enfants qui fonctionnent à l’émotionnel.