Études et analyses

Les penseurs musulmans en France au 20e siècle/Dr Mouloud AOUIMEUR

AOUIMERLes études sur l’immigration s’intéressent notamment à ses aspects politique et économique et négligent la plupart du temps ses caractères culturel et religieux. Pourquoi de nombreux penseurs musulmans ont-ils choisi de séjourner en France ? Quelles sont leurs relations avec les intellectuels et les penseurs français ? Comment voient-ils la civilisation occidentale ? Que sont-ils devenus par la suite? Toutes ces questions méritent un élément de réponse.

Il n’y a pas seulement les Maghrébins, les Libanais et les Syriens qui choisissent la France pour entamer des études supérieures et mener des actions politiques dans le pays de la Révolution de 1789. Les Egyptiens, les Iraniens sont également parmi les premiers à séjourner en France pour des raisons similaires. Ajoutons également les penseurs français convertis à l’islam comme René Guénon, Roger Garaudy, Eva de Vitray Meyerovitch …etc.

Ce choix s’explique par des raisons culturelle et historique comme l’attraction culturelle et le patrimoine des droits de l’homme dont la France fut la référence pour de nombreux penseurs et intellectuels arabo-musulmans et le demeure encore à nos jours. Ils comptaient alors sur l’appui des intellectuels français engagés, depuis l’Affaire Drefus, dans l’action politique et la lutte sociale en faveur des humbles, des minorités et des peuples colonisés.

 

Typologie du séjour des penseurs muslmans en France

Nous pouvons résumer la typologie de la présence des penseurs musulmans en France en 4 catégories selon la durée de leurs séjours. Nous essayons de donner à chaque catégorie quelques exemples illustratifs.

De nombreux savants et intellectuels musulmans séjournent en France quelques jours voire quelques semaines pour des raisons diverses: participation à un colloque, présentation des revendications politiques au gouvernement français, rendre visite à un penseur et intellectuel français, participation aux activités culturelles et religieuses des la communauté musulmane de France, etc.

Abdelhamid Benbadis se rend à Paris en 1936 et 1937 pour présenter – avec les autres membres de la délégation du Congrès musulman algérien- un ensemble de revendications politiques au gouvernement Front populaire dirigé par le socialiste Léon Blum. Lors de son premier séjour (juillet 1936), Benbadis découvre les conditions dans lesquelles vivaient depuis des années les immigrés algériens. Il décida alors de charger son collaborateur et disciple Foudil El Ouertilani de créer des centres d’éducation et de formation religieuse au service de ces immigrés. Une tâche qu’accomplira soigneusement et avec succès El Ouertilani dans la région parisienne et en province (Lyon, Marseille, Saint Etienne).

L’Emir Chakib Arsalan séjourne à Paris en février 1937, donne une conférence à la grande mosquée de Paris, assiste aux réunions des cercles de l’éducation, rencontre Bourguiba et Messali Hadj à l’occasion d’un rassemblement organisé par l’Association des étudiants musulmans nord-africains.

L’éminent savant syrien Mohammed Said Al Bauti séjourne régulièrement en France depuis les années 90 et notamment ces dernières années à l’invitation du Centre socio-culturel de la Rue de Tanger (19e arrondissement) où il a coutume de donner une série de conférences dans la cadre de ses séminaires ouverts au grand public et à la grande mosquée de strasbourg où il anime chaque année plusieurs séminaires de formation. Citons également docteur Youcef Al Quardaoui qui participa maintes fois au congrès annuel organisé par l’UOIF à Bourget, dans la banlieue parisienne.

Mohammed Abdellah Draz passa 11 années à Paris où il s’est inscrit à la Sorbonne. Il présida la délégation des oulémas d’Al Azhar. Il tissa de solides liens avec les nationalistes et intellectuels maghrébins notamment avec Malek Bennabi et Foudil El Ouertilani et échangea des correspondances avec le chef des réformistes algériens, Abdelhamid Benbadis. Il intervint auprès des autorités religieuses de l’université d’Al Azhar pour l’attribution des bourses aux étudiants algériens et la facilité de leur intégration dans les milieux universitaires Egyptiens. Il soutint une thèse d’Etat en décembre 1947 sous le titre « La philosophie morale en islam » et une thèse complémentaire intitulée « Introduction à la science du Coran ».

La France est toujours considérée un des pays les plus ouverts envers les intellectuels opprimés dans leurs pays. Djamel Eddine Afghani, Mohammed Abduh et Khomeini sont les plus célèbres penseurs et oulémas musulmans exilés en France.

Ahmed Kamel Abou Al Majd, membre actif de l’Association des Frères Musulmans, trouve refuge en France (1954) pour échapper à une série d’arrestations menées dans les rangs de ce mouvement par la police de Nasser.

De nombreux intellectuels et penseurs musulmans vivent encore aujourd’hui en France où ils se sentent plus libres de penser et d’écrire.

Mohammed Arkoun enseigna des années l’histoire de la pensée islamique à la Sorbonne, dirigea de nombreuses thèses de doctorat et publia plusieurs ouvrages traduits dans plusieurs langues. Professeur dans de nombreuses universités, il est couronné l’année dernière par une médaille.

Mohammed Hamidullah collabore avec le Centre culturel islamique fondé au Quartier Latin au début des années 50. Il participe aux activités de l’Association des Etudiants Islamiques en France créée en 1963. Maître de recherche au CNRS, il publie de nombreux livres: Biographie du prophète en 2 tomes (1959), Traduction du Saint Coran (1959).

Nous pouvons citer également entre autres le penseur Syrien Bourhan Ghalioun, professeur de sociologie politique à l’université Paris III, le Tunisien Abdelmadjid Turqui, directeur de recherches au CNRS, Ali Merad, professeur à l’université Paris III et auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire contemporaine du réformisme musulman.

 

Activités :

-Activités politiques: Shariati s’engage aux côtés des militants du FLN dans leur combat de lutte nationale pour l’indépendance de l’Algérie. Les élites laïques et islamisées participent au combat idéologique et à la lutte politique pour le contrôle de l’immigration et l’orientation du devenir du pays.

-Correspondances avec les journaux de leurs pays au moment où les correspondants permanents sont rares au sein des médias dans le monde musulman et ailleurs. Ils alimentaient ces journaux par des articles et comptes rendus sur les activités culturelles et politiques françaises.

– Activités religieuses : ouverture des salles de prières et centres culturels. Ce genre d’activités a été mené notamment par les oulémas d’Al Azhar en séjour d’études à Paris, ainsi que Foudil Al Ouertilani, délégué de l’Association des oulémas algériens en France, Hamidulah, Malek Bennabi, Hamza Boubeker, Fayçal Moulaoui…

 

Publication de livres et journaux. Le célèbre journal du réformisme musulman à l’ère contemporaine Al Ourwa al Outhka est publié à Paris par Djamel Eddine Al Afghani et Mohammed Abduh.

Il y a eu plusieurs tentatives pour éditer des revues en France mais rares sont celles qui ont pu résister et perdurer. Des maisons d’édition arabes commencent à s’implanter en France.

Relation avec les intellectuels et les penseurs français

Nous insistons ici sur les rapports du philosophe iranien Ali Shariati (1933-1977) et ses amis Louis Massignon et Jacques Berque, qui sont moins connus que les relations entre d’autres penseurs musulmans et français comme par exemple celles de Djamel Eddine Afghani et Ernest Renan, Mohammed Iqbal et Henri Bergeson.

Jacques Berque se souvient de son ancien élève à l’Ecole des Hautes Etudes: « Je garde le regret de n’avoir pas alors mesuré ses promesses, ni davantage échangé avec lui. Parmi ceux que j’ai rencontrés dans cette époque brûlante, et qui devaient compter dans le mouvement des idées et des choses, il aura été à coup sûr l’un de ceux qui apporteraient le plus à leur pays et à l’homme en général. Chaîne d’or qui va de shah Walullah à Iqbal et Abdulkalam Azad, de l’émir Abdelkader à Sheïkh Abduh et à Shariati … des réformistes révolutionnaires. En préparant un renouvellement de l’islam, ils ne faisaient que le rendre à son message originel. »

Shariati aida son maître Louis Massignon à écrire son œuvre sur Fatima, fille du Prophète et épouse de son cousin Ali, intitulé Collection des informations et des documents sur Fatima. Shariati a traduit également en persan les travaux de Massignon comme Etudes sur une courbe personnelle de vie: le cas de Hallaj martyr mystique de l’islam; et Salman Pak et les prémisses de l’islam iranien.

Voici quelques extraits du témoignage de Shariati à l’encontre de son ancien professeur Massignon. »Ces deux années (1960-1962) comptent parmi les périodes inoubliables de ma vie, dont je m’honore: j’y collaborais à une grande tâche avec un grand homme. Mais ce qui plus que tout suscitait en moi une joie intense, ce qui donnait sens, valeur et attrait à ma vie, c’était de connaître et de fréquenter une grande âme qui m’était chère, un bel esprit, savant, génial. Il était une synthèse des beautés les plus éclatantes qui puissent se concevoir dans une existence d’homme et dans un esprit de savant. De toute ma vie je n’ai rien vu de plus beau que ce vieillard français de soixante-dix neuf ans. »

 

L’influence de la culture occidentale sur leurs pensées

Iqbal se réfère beaucoup à Henri Bergson dans son livre consacré à l’étude du renouveau de la pensée musulmane contemporaine. Shariati se réfère également à Jean-Paul Sartre et à Alexis Carrel auteur du best-seller « L’homme cet inconnu » traduit en arabe et réédité plusieurs fois…

Gilles Keppel souligne que Shariati est influencé par l’extrême gauche très active dans la Rive gauche et au milieu estudiantin dans les années 50 et 60. Il traduira plus tard en persan le livre de Franz Fanon intitulé « Les Damnés de la Terre ».

Cheikh Rifaate Tahtaoui et Taha Hussein sont parmi les plus célèbres intellectuels musulmans influencés par leurs séjours en France. Si le premier écrit un livre où il décrit minutieusement la capitale française et traduit plusieurs livres de littérature française; Taha Hussein appelle ses concitoyens à s’assimiler à la culture et civilisation occidentale, seule à ses yeux capable d’affranchir l’Egypte du joug du sous-développement.

Nombreux sont les penseurs musulmans à parler sur les bienfaits de la civilisation occidentale notamment dans son progrès technique, l’organisation du travail, la liberté d’expression et réunion, mais sans pour autant rester observateur et réagir par rapport à l’absence de la morale et la négligence du fait religieux. Ces critiques se manifestent surtout chez Mohammed Iqbal, Malek Bennabi, Mohammed Abdellah Draz…

 

Comment ont-ils vécu l’exil ?

Dans ses Mémoires, Malek Bennabi a largement exprimé ses moments de bonheur et d’angoisse à Paris, Marseille et à Dreux. Il est toujours animé d’une forte volonté de quitter la France dès qu’il achève ses études d’ingéniorat. Il voulait notamment s’installer en Arabie où il exploitera la chaleur pour fabriquer l’énergie solaire et sa femme ouvrira un atelier de confection de tissu…

Le grand philosophe égyptien Hassen Hanafi a également vécu des moments difficiles. Il arrive à Paris en pleine crise de Suez (1956). Il a souffert de ses répercussions en France. Etudiant sans bourses à la Sorbonne, il a recours à plusieurs astuces pour pouvoir assister aux cours et réussir ses études.

 

Que sont-ils devenus par la suite?

Nombreux de ces penseurs ont choisi de retourner dans leurs pays pour militer dans les mouvements de libération nationale et participer par la suite au développement économique et culturel de ces Etats indépendants.

Taha Hussein, qui passa des années dans le sud de la France et à Paris, dirigea le ministère de l’instruction publique après avoir été Doyen de la faculté des lettres de l’université du Caire. Abderrazek Sanhouri, qui soutint une thèse d’Etat de droit et sciences politiques à l’université de Lyon sera plusieurs fois ministre en Egypte et rédigea la constitution de plusieurs pays arabes. D’autres anciens résidents Egyptiens de Paris comme Abderahmane Taj, Abdelhalim Mahmoud et Mohammed Al Faham seront nommés cheikhs d’Al Azhar dans les années 50 pour le premier et dans les années 70 pour les deux derniers.

Ali Shariati est sans doute le grand penseur de la révolution iranienne et Khomeini son chef spirituel. Il enseigna à l’université de Téhéran. Il a été plusieurs fois chassé de l’université, emprisonné et enfin expulsé à l’étranger pour mettre fin à son influence intellectuelle sur les étudiants iraniens et calmer l’agitation politique et sociale qui se manifeste de plus en plus contre le régime du Chah. Il mourut dans des conditions obscures à Londres, le 19 juin 1977.

Malek Bennabi s’installe en Egypte dès 1956 et rentre en Algérie en 1963 pour occuper le poste de directeur général de l’enseignement supérieur. Il publia une vingtaine de livres (en français et en arabe) qui connaîtront un grand succès et seront traduits dans de nombreuses langues, notamment « Le phénomène coranique », « Les conditions de la renaissance », « La vocation de l’islam ». Il décéda à Alger le 31 octobre 1973.

 

Comment écrire cette histoire ?

Ecrire l’histoire culturelle de l’islam en dehors des frontières habituelles du monde musulman est une nécessité pour le devenir de la pensée islamique. Les Musulmans installés dans l’exil devront s’intéresser davantage à ces savants par leur fréquentation et la présence assidue à leurs conférences, en prenant des notes, des photos, des enregistrements; outils qui conserveront la mémoire et permettront un jour aux historiens d’écrire cette histoire. L’Eminent historien français Lucien Febvre a eu raison d’écrire: « L’histoire se fait avec des documents écrits, sans doute. Quand il y en a. Mais elle peut se faire, elle doit se faire avec tout ce que l’ingéniosité de l’historien peut lui permettre d’utiliser…Donc, avec des mots. Des signes. Des paysages et des tuiles. Des formes de champ et de mauvaises herbes. Des éclipses de lune et des colliers d’attelage. Des expertises de pierres par des géologues et des analyses d’épées en métal par des chimistes. » Il faut aussi inciter les étudiants à travailler dans le cadre de leurs travaux universitaires sur les thèmes que nous venons de traiter dans cette communication.

 

Les difficultés financières, les contraintes politiques, le dépaysement social n’étaient pas pour ces penseurs musulmans un élément de découragement moral et un motif pour renoncer à leurs combats politiques et à la quête du savoir, mais au contraire, un facteur de mobilisation et un stimulant pour réaliser leurs projets. Beaucoup d’entre nous se reconnaîtrons dans un ou plusieurs de ces personnages. Mais nous ne devrons pas rester à ce constat. Nous connaissons le secret de leur réussite. Soyons donc leurs meilleurs successeurs.