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Construire la fraternité musulmane – Par Mostafa Brahmi

Abû Hurayra rapporte que !’Envoyé de Dieu(QSSL) a dit :
« Ne vous jalousez pas, ne surenchérissez pas sur la vente les uns sur les autres, ne vous haïssez pas, ne vous tournez pas le dos, que personne d’entre vous ne cherche à acheter au détriment de l’autre, et soyez serviteurs de Dieu, tous frères. Le Musulman est le frère du Musulman, il ne lui fait pas subir d’injustice, ni ne l’abandonne, ni ne lui ment et ni ne le méprise. » Puis indiquant par trois fois sa poitrine, il continua : « La crainte de Dieu (taqwâ) se trouve là! Qu’il suffise [comme mal} à la personne de mépriser son frère musulman. Toute agression du Musulman sur le Musulman est interdite : son sang, ses biens et son honneur. » Muslim
SENS GLOBAL
LA FRATERNITÉ
Notre P r o p h è t e (QSSSL), en voulant expliciter la fraternité musulmane, émet un certain nombre de recommandations dans ce Hadith. Ces recommandations vont, selon le cas, de l’obligation (de faire ou de ne pas faire) à la recommandation (de faire ou de ne pas faire). Cet enseignement vise à ce que la fraternité (ukhuwwa), de sentiment vécu passivement, se transforme en fraternisation
C’est cette fraternisation que le Prophète (QSSSL) a mis en œuvre une fois arrivé à Médine. Notre Prophète va donc encourager certaines pratiques et décourager d’autres, voire les interdire. La fraternité est le sentiment qui se trouve au soubassement de tous nos devoirs sociaux. C’est ainsi que, pour nous sensibiliser à l’horreur de la calomnie, le Coran compare le calomniateur à quelqu’un qui « mangerait la chair de son frère mort » (Coran Les Appartements 49/12).
« NE vous JALOUSEZ PAS »
Comme expliqué plus haut, la jalousie condamnée est celle qui voudrait que la personne envieuse soit la seule à profiter des bienfaits de Dieu, sans que cela soit vécu par d’autres. Elle voudrait bien que le bienfaits (richesse, beauté, science, statut social, éloquence … ) soit enlevé à l’autre pour être la seule à en bénéficier. La personne envieuse, par ce faire, se place contre la décision divine de donner ou non. C’est une opposition manifeste à la volonté de Dieu, raison pour laquelle elle est interdite.
Le Hadith précisait que : « Aucun d’entre vous n’accomplira [pleinement} sa Foi avant d’aimer pour son frère ce qu’il aime pour lui-même. »
En effet, l’imam Nawawî dit : « Quand on ne désire pas pour son frère ce qu’on désire pour soi-même, on devient jaloux. » Et Abû Bâmid al-Ghazâlî distingue trois sortes de jalousie :
1. La première consiste à souhaiter que cesse le bonheur de l’autre pour en bénéficier exclusivement, ce qui est condamnable.
2. La seconde consiste à souhaiter que cesse le bonheur de l’autre même si on ne devait pas en profiter soi-même ; celle-ci est pire que la première.
3. La troisième est le fait de répugner à ce que le bonheur de l’autre (aisance aussi) et sa position sociale l’emportent sur les siens, même sans désirer que cesse le bonheur de l’autre. Dans ce cas, cette personne n’accepte pas que la condition de l’autre soit meilleure que la sienne. Cette forme de jalousie est tout aussi interdite. Cependant, la jalousie peut revêtir une autre forme: envier quelqu’un sans nécessairement vouloir la perte de ce bienfait pour lui. Ce sentiment, humain, n’est pas condamnable du tout, car il n’a pas prétention de s’opposer à la volonté divine. Dans certains cas, il est même admis. En effet, notre Prophète(QSSSL) dit : «Il n’y a de jalousie [permise} que dans deux cas: un homme à qui Dieu a donné [la mémorisation} du Coran et qui le récite durant la nuit et le jour; l’a alors entendu son voisin qui demande alors : « Ô que j’aimerais avoir ce que cet homme a eu, et j’en ferai [de ce bien} comme ce qu’il en fait. » Et un homme à qui Dieu a donné des biens et qui en distribue [largement} dans les voies du bien; [un homme le voyant ainsi} se dit alors : « Ô que j’aimerais bien avoir ce que cet homme a eu, et j’en ferai [de ce bien} comme ce qu’il en fait. »» (Bukhârî ). Et dans une autre version de Bukhârî , au lieu de citer le Coran, notre Prophète(QSSSL) cite la connaissance et la sagesse (Hikma).
« NE SURENCHÉRISSEZ PAS »
Comme expliqué plus haut, ce qui est interdit, c’est cette entente entre le vendeur et des intermédiaires qui, voyant un client intéressé par un produit, renchérissent le prix, non point pour acheter effectivement, mais pour nuire à l’acheteur intéressé par le produit en question. C’est une forme de tricherie et d’imposture interdite en Islam. Le Prophète(QSSSL) l’énonce clairement : « Celui qui porte les armes contre nous n’est pas des nôtres, et celui qui triche n’est pas des nôtres. » (Muslim)
Cette interdiction ne porte pas sur la vente aux enchères qui est permise sans nul doute possible. Car ce n’est pas la même intention qui sous-tend les deux pratiques.
«NE VOUS HAISSEZ PAS»
Haïr est interdit car ce sentiment est souvent accompagné d’une animosité qui peut prendre des formes actives nuisibles. Il faut distinguer entre haïr et ne pas aimer. Ne pas aimer est un sentiment humain qui peut siéger au plus profond de nous-mêmes, et comme d’autres sentiments (la colère, par exemple), nous n’avons aucune prise sur lui, tout comme nos instincts. Mais, il ne s’agit pas de leur laisser libre cours. En effet, Dieu nous oblige à les canaliser dans les voies du bien, ou à défaut, de les désarmer afin qu’ils ne versent pas dans le mal et l’illicite.
Si haïr est interdit, sont alors interdits les actes ou paroles qui mènent à la haine telle que la médisance, le fait de rapporter les propos en les déformant ou pas …
«NE VOUS DÉTOURNEZ PAS LES UNS DES AUTRES»
Ce qui est visé dans ce cas, c’est le fait de rompre toute relation avec son frère, y compris celle d’échanger le salut et de simples paroles. C’est la rupture totale. Le Prophète a interdit ce fait dans plusieurs Hadiths et notamment celui-ci: « Il n’est point permis au Musulman de ne pas parler à son frère plus de trois jours, ils se rencontrent et chacun se détourne de l’autre. Le meilleur d’entre eux est celui qui salue l’autre le premier. » [Bukhârî ,Muslim ]
Trois jours est donc le délai maximal donné par l’Islam pour rétablir entre frères des relations sinon cordiales et entretenues, du moins de politesse et de devoirs réciproques.
«NE CHERCHE PAS À ACHETER AU DÉTRIMENT DE TON FRÈRE»
Cette interdiction s’adresse à celui qui veut acheter le bien déjà acheté par son frère, et après accord passé. Le deuxième acheteur disant par exemple au vendeur : « Résilie le contrat passé et je t’offre plus que le prix entendu avec le premier acheteur. » L’intention, là aussi, du nouvel acheteur est de nuire au premier, sinon de se préférer à l’autre y compris par des voies interdites. Cette tierce personne intervient pour rompre l’accord, d’où l’interdiction. De même est déclarée interdite toute vente sur vente déjà conclue, et toute demande de mariage sur une demande de mariage précédente et formalisée (et bien sûr non rompue). Cette interdiction ne concerne pas, encore une fois, la vente aux enchères, puisque dans cette dernière, le renchérissement ne porte pas sur un contrat finalisé et en accord entre les parties. Mais la vente est encore ouverte jusqu’au dernier renchérisseur.
LA FRATERNITÉ MUSULMANE
Comme nous l’avons dit, notre Prophète(QSSSL) ordonne ensuite que la fraternité (un sentiment) devienne fraternisation (un acte) : soyez des frères après vous être abstenus des interdictions énoncées. Il va d’ailleurs en énoncer d’autres. Toutes vont dans le sens de fortification de ce lien fondamental dans la société musulmane. Nous énonçons certaines de ces interdictions. Le Musulman ne devra point faire d’injustice à son frère ni lui mentir, ni l’abandonner, ni le mépriser. Dieu S’est interdit l’injustice et l’a interdite entre les humains.
Le mensonge est l’une des plus grandes abominations entre les hommes. Il est la voie royale de toutes les injustices et de toutes les agressions. Il est générateur d’autres vices. Notre Prophète dit : «Faites attention au mensonge. Car il conduit à la turpitude, cette dernière conduisant au feu [de l’Enfer]. Et l’homme ne cessera de mentir et de rechercher le mensonge jusqu’à ce qu’il soit écrit menteur chez Dieu!».
Et dans un autre Hadith : « Immense est la trahison du fait que tu parles à ton frère d’une chose, lui, croyant à ta sincérité, alors que toi, tu dis des mensonges. »
Abandonner son frère, au moment où il a besoin de toi, est interdit. Le Prophète dit dans ce sens : « Tout Musulman qui abandonne à son sort son frère dans un endroit où
est attaquée sa personne et son honneur diminué, sera abandonné par Dieu
le jour où il Lui demandera de venir à son secours. » [Abû Dâwûd (4240)]
Mépriser l’autre est interdit, alors que Dieu l’a honoré à sa création. D’autant que le mépris est la conséquence de l’orgueil, et que ce dernier est lui-même interdit. Personne ne sait comment sera le terme de sa vie, dans la bonne voie, ou dans une moins bonne. Meilleure que celle de l’autre, ou bien moins bonne ! Parce que Dieu a honoré les Fils d’Adam, et que personne n’a de garantie sur son futur ni sur celui des autres, alors ne méprise ni ton frère en religion, ni le non- musulman, car peut-être demain, celui-ci reviendra à Dieu et il lui sera tout pardonné, et que toi tu n’es même pas sûr de cela !
LA CRAINTE DE DIEU
Une nouvelle fois, le Prophète(QSSSL) indique que tout est question de piété et de crainte de Dieu (taqwâ), et que le meilleur des hommes ne le sera ni par son statut social, sa richesse, sa couleur, son sexe, ou sa langue, mais il le sera par la crainte de Dieu. Et qu’importent toutes ces contingences sur lesquelles personne n’a vraiment de prise. Dans la notion de piété (taqwâ) se condensent presque tous les préceptes coraniques. Elle est mentionnée plus de 220 fois dans le Texte sacré. Par ce terme, le Coran désigne une attitude obéissante et respectueuse de l’ordre divin, que ce dernier soit entendu au sens le plus large (Mais la vraie piété est dans la crainte révérencielle du Seigneur, Coran La Vache 2/189) ou dans un sens de commandement prohibitif (ittaqi llâh).
Le sage de Tirmidh disait : « La piété est la pureté du cœur, c’est le soin que l’on prend d’en éloigner les vices et les souillures. Tel quelqu’un qui, venant de prendre un bain et s’habillant en blanc, se préserve contre les tâches et la poussière.»
Mais, l’accent est mis par le Prophète(QSSSL) si nettement sur le facteur intime, qu’il le désigne comme l’essence même de cette vertu. Il dit en effet: « C’est ici que réside la piété», en désignant sa poitrine et répétant par trois fois le même geste et la même formule. [Muslim]
Féconde et salutaire, la piété, vertu agissante, accroît notre valeur et nous élève toujours plus. Mauvais et sans lendemain, le vice nous rend plats, vulgaires et nous arrache à l’humanité. La piété entraîne à la prière, la charité et la sagesse. Le vice entraîne au mensonge, à la tricherie, l’égoïsme.
LA SACRALITÉ DU MUSULMAN
Le Musulman est sacré : personne n’a le droit d’attenter à sa vie, son intégrité physique et morale, son honneur ou ses biens. C’est le message ultime qu’a répété notre Prophète ( ~ ) lors de son pèlerinage d’adieu quelques mois avant sa mort. En effet, le même message a été répété plusieurs fois en plusieurs endroits différents (‘Arafât, Minâ) : « Vos biens, votre sang, votre honneur sont sacrés comme le sont ces jours, ce mois et ce territoire … » Bukhârî, Muslim .
COMMENTAIRE
Ce Hadith, en particulier, assoit un certain nombre de droits fondamentaux de l’individu dans la société musulmane. Et si le Prophète (QSSSL ) , dans ce Hadith, a mentionné nommément le Musulman, aucun des savants n’a restreint ces droits aux seuls Musulmans (comme le mentionne l’imam Nawawî dans son commentaire de Muslim), et qu’il serait donc permis de les transgresser lorsqu’il s’agit des non-Musulmans. Rien ne serait plus faux. Ce sont des droits fondamentaux de tout individu vivant dans la société musulmane.
Dans ce Hadith, le Prophète pousse les croyants à construire la fraternité, pierre après pierre, droit après droit, sentiment après sentiment. La fraternité n’est donc pas seulement un sentiment chanté, mais une pratique quotidienne qui oriente notre relation à autrui, quel qu’il soit.