Opinion

Mon Témoignage- Par : Pr. Amar Talbi (1)

Malek Bennabi s’installe en Egypte à partir de l’année 1956.
C’est là-bas, en 1958 que je fais sa connaissance et le rencontre pour la première fois.
J’avais 24 ans, et je venais de m’inscrire à l’Université du Caire pour l’obtention d’une Licence en Philosophie.
L’étudiant Algérien originaire de Constantine Maameri, me conduit à lui à sa résidence à Halouane dans le Sud du Caire.
Je l’ai trouvé en compagnie de l’éminent Professeur Mohamed Moubarak, qui lui préfacera son livre « Vocation de l’Islam », et je les ai entendus citer concernant la nature des rapports qui les liés, le Hadith « les âmes sont des soldats, ceux d’entre eux qui se connaissent s’assemblent, et ceux qui s’ignorent se séparent ».
J’avais remarqué que Bennabi se contentait pour son souper, d’un morceau de pain et un bout de fromage.
A partir de ce premier contact, mes relations avec Bennabi se sont raffermies, et j’ai commencé à assister aux Séminaires hebdomadaires, qu’il organisait dans sa nouvelle résidence dans la nouvelle Egypte.
Plusieurs étudiants de différents pays arabes, Algérie, Maroc, Egypte, Libye, Liban, Syrie, assistés à ses Séminaires, tels qu’Abdeslam El Harass, Omar Meskawi, Ibrahim Laghouil, Mohamed Fnieche, Ibrahim Fekhar.
Mon sentiment était que Bennabi, avait une méthodologie distinguée et singulière dans l’analyse des problèmes du Monde musulman, et j’avoue que j’ai plus appris avec lui comparativement à ce que j’ai appris à l’Université.
Il étudiait la réalité du Monde musulman, telle que façonnée par son passé, tout en se projetant sur son avenir prospectivement.
Il procède dans son exposé par soulever la problématique à étudier, détaille les aspects y afférents, développe assez longuement son argumentaire, pose des questions, écoute attentivement aux éclaircissements qui lui sont demandés.
L’ensemble des étudiants suivait avec attention et intérêt ses développements bien structurés.
Parmi les étudiants qui étaient au contact avec lui, il y avait un certain Baghdadi, et El Soufi, qui étaient en quelque sorte les confidents de Bennabi, et avec qui il s’entretenait lorsqu’il était tourmenté.
Je l’ai invité à donner une conférence à la « Maison des étudiants », un établissement qui dépendait de la Ligue des pays arabes, j’ étais le responsable de sa commission culturelle.
Ses conférences avaient pour thème généralement, les problèmes de la civilisation et ses différents aspects.
Pour rappel, Bennabi, en cette période, avait été nommé Conseiller du Congrès Islamique, qui avait pour président Anouar Sadate.
Parmi les sujets abordés par Bennabi, il y avait aussi celui lié au thème « Les idées dans le Monde musulman ».
Il avait préparé plusieurs fiches sur ce thème, mais il les avait délaissés, alors j’ai insisté auprès de lui pour qu’il rassemble ces réflexions dans un livre vu l’importance du sujet, et ce fut son livre important « Le problème des idées dans le Monde musulman » publié plus tard.
Ce livre à connu un intérêt particulier de la part de la Presse égyptienne, et le célèbre Journaliste Baha-Eddine, lui consacrera un élogieux article.
En Egypte également, Bennabi anima une série de conférences, à titre d’exemple on citera :
-La conférence donnée au Foyer des Etudiants palestiniens et dans laquelle il développa le thème « Les valeurs humaines et les valeurs économiques », s’en suivit un débat houleux avec certains étudiants arabes de Gauche.
-la conférence donnée au Foyer des Etudiants du Maghreb, ayant pour titre « La démocratie en Islam ».
Pendant son long séjour en Egypte, Bennabi a pu entretenir de bonnes relations avec un certain nombre d’hommes politiques, scientifiques et religieuses.
Comme il a pu, à partir du Caire, se déplacer vers plusieurs capitales arabes, pour animer un certain nombre de conférences.
Pour l’anecdote, Bennabi, était en relation avec certains politiques égyptiens dont, Hussein El Chaféi et Kamel Hussein.
Ce dernier l’invita à une excursion à Assouan, et il descendit dans un hôtel dans lequel et au moment de payer la note, il s’aperçut qu’on lui factura la consommation de Boissons alcoolisées ?!
Il protesta vivement, et considéra que ce malheureux incident s’inscrit dans le cadre de la lutte idéologique, thème sur lequel il écrira plus tard tout un livre.
Enfin, rappelons, que c’est en Egypte qu’il se maria avec sa seconde épouse Khadouja Haoues, bien qu’il a du se rendre en Libye pour officialiser cette union, en ayant pour témoin son disciple libyen Mohamed Fnièche.
Il aura avec Khadouja, trois filles, Niema, Imane et Rahma.
A quelques semaines de l’indépendance, le Gouvernement Provisoire invita les étudiants algériens à rejoindre le pays, et à cette occasion, Bennabi me confia un document intitulé « pour un million de martyrs », dans lequel il lança un appel aux dirigeants Algériens, les exhortant de donner la parole au peuple Algérien afin qu’il s’exprime librement et lui permette de choisir souverainement ceux qui seront appelés à le gouverner .
Une fois à Alger, j’ai remis au Dr. Abdelaziz la lettre en question, comme convenu avec Bennabi.
Il est à préciser qu’il suivait de près les nouvelles relatives à la Révolution, qui lui étaient rapportées par des membres de l’ALN, dont Fettal et Bouguessa.
En 1963, Bennabi, quitte définitivement l’Egypte pour l’Algérie.
En cette année j’occupais le poste de Maitre- Assistant à l’Université d’Alger, chargé du cours sur la Civilisation islamique.
L’Enseignement à l’Université d’Alger, qui avait pour Doyen Jean Lassus , était assuré par un certain nombre de professeurs Français et Algériens, dont, André Mandouze qui fut aussi le responsable de l’Institut des Etudes arabes, Saadeddine Bencheneb, Mostefai, Belghrade, Mechri…
Tidjani El Hachemi, occupait le poste de Secrétaire Général de l’Université, et c’est à ce titre, que je lui ai proposé de permettre à Bennabi de donner une conférence dans l’enceinte de l’Université.
Il accepta, et ce fut la première conférence qu’anima Bennabi, dans l’Algérie indépendante.
La conférence fut annoncée, le public remplit l’Amphithéâtre de l’Institut des Sciences, Tidjani qui par omission n’a pas assisté à l’intervention de Bennabi, ce dernier fut présenté par Chadli El Mekki qui déclara : « Bennabi, n’a pas besoin d’être présenté ».
Concernant elle Hachemi El Tidjani, il est intéressant de rapporter qu’à l’Université il colla une affiche dans laquelle pour la première fois figurait un texte en arabe, à coté du texte en français.
André Mandouze apparemment agacé par ce précédent, déchira l’affiche, geste qui lui couta d’être écarté de l’Université.
le Centre d’Orientation que Bennabi comptait institué, avec l’appui de Abdelaziz Khaldi, s’est transformé faute de la non promulgation du décret le régissant, en une série de cours qu’il donnait en son domicile , deux fois par semaine, un jour pour les « arabisants » et l’autre pour les « francisants » .
Par rapport aux Séminaires du Caire de Bennabi, j’avais remarqué qu’il insistait plus, à Alger , sur les questions touchant aux problèmes de l’Algérie, focalisant son discours en permanence sur les thèmes portant sur la Civilisation, la Culture et l’Idéologie, qui constituent les fondements d’une véritable Renaissance.
Ces Séminaires organisés en son domicile, ont inspiré Bennabi et certains de ses étudiants à organiser des Séminaires destinés à un public plus large et ce fut le « Séminaire pour la connaissance de l’Islam » qui prendra plus tard l’appellation « Séminaire de la Pensée islamique », qui fut un Colloque international jouissant d’un grand prestige.
De 1963 à 1967, et avant mon départ pour le Caire dans le cadre d’une Bourse d’Etude, mes contacts avec Bennabi étaient assez fréquents, et je me rappelle que, lorsqu’il fut déchargé de la fonction de Directeur de l’Enseignement Supérieur en 1967, par le ministre Ahmed Taleb El Ibrahimi, il était profondément atteint intérieurement.
Il me proposa alors d’entreprendre une virée en voiture, aux alentours d’Alger et une fois arrivé à Douéra, nous nous arrêtâmes, et il engagea une conversation avec un berger qui dans sa discussion se référa à des versets du Coran.
Une fois l’échange terminé, Bennabi m’interpella en me disant « regardes, c’est ça la culture, elle unit le berger et l’Imam».
Nous continuâmes notre chemin après que Bennabi sortit de sa poche une somme d’argent qu’il remit à notre brave berger.
Bennabi, a beaucoup souffert des accablements qu’il fut l’objet depuis son retour en Algérie.
Il fut menacé maintes fois d’être chassé de son domicile, et gêné dans ses déplacements à l’étranger.
Au départ de son voyage pour les Lieux Saints avec sa famille, quelques mois avant sa mort, il fut surpris par une décision d’interdiction de quitter le Territoire national le concernant, et si ce n’est l’intervention louable de feu Ait Messaouden, l’avion aurait décollé sans lui !
Après son retour du pèlerinage, il tomba malade et fut évacué vers un hôpital Français.
Son cas était désespéré, il retourna en Algérie, et le 31 octobre 1973, je suis entré en compagnie de Abdelwahab Hamouda, dans sa chambre, nous l’avons trouvé endormi.
J’ai essayé de lui parler, mais il était inconscient, et vers onze heures, il rendit son âme, après que le Dr. Mustapha Khiati, essaya vainement de faire redémarrer son cœur.
Son épouse me remit un mouchoir pour maintenir sa bouche fermée, et nous récitâmes avec les quelques personnes présentes des versets du Coran.
Nous avons accompli la prière du mort pour son âme, à la Mosquée de l’Université d’Alger, et nous dirigeâmes vers le cimetière de Sidi-M’hamed, à Belcourt, et à la demande de sa famille, j’ai prononcé l’oraison funèbre dans laquelle j’ai présenté la première biographie détaillée de Bennabi, qui fut publiée dans la Revue « El TAKAFA » et deviendra une référence en la matière.
Le Professeur Amar Talbi/Le 20/11/2017 .
Traduction : Sifaoui Abdelatif