Études et analyses

LA COLONISABILITE: FAUSSES EQUIVOQUES AUTOUR D’UN CONCEPT/N E Khendoudi

BENNABIPlus de soixante après l’avoir imposé à la réflexion, Malek Bennabi continue de subir des critiques, au sujet de son concept connu de «colonisabilité». Bien qu’il soit clair, suffisamment expliqué et parfaitement contextualisé, le vocable est livré tronqué et altéré par des détracteurs tombés dans le travers de l’interpréter à leur manière. Devenu «l’auteur de la colonisabilité», Bennabi est accusé de justifier le colonialisme par ces intellectomanes1. Bien qu’elle ait fait la trame de la plupart de ses ouvrages on ne peut réduire les travaux de Bennabi à la seule idée de colonisabilité. Mais

Une situation intrinsèque à la société

La colonisabilité est l’une des clefs pour saisir la pensée bennabienne. Elle fonde en partie son interprétation de la société islamique actuelle. Je parle de sa décadence qui a trop duré. Que signifie le vocable? Telle que produit dans les travaux de l’auteur, pour expliquer le drame des musulmans de la fin de leur civilisation, la «colonisabilité » renvoie à l’ensemble des caractéristiques psychologiques et sociologiques dominant dans une société qui évolue dans l’apathie et le piétinement, la perte de l’énergie et l’effort créateur. C’est une situation de désagrégation, de temps mort et de repli généralisé. Elle explique l’impuissance endémique où l’effort social est inhibé. C’est une sorte de pathologie sociale qui ankylose le corps social, annihile les efforts de ses membres et explique l’inefficacité générale dans la société. C’est le facteur intrinsèque du drame face au colonialisme lequel représente le facteur exogène dans cette une division binaire fatale. Il s’agit d’une manière globale une situation marquée par l’inaptitude à la civilisation.

 

Pour donner sa juste valeur à l’idée de Bennabi sur les facteurs internes du chaos, il est peut-être utile de recourir à d’autres points de vue. Ecoutons Malraux abondant  dans le même sens : « Les classes qui meurent, meurent de leur propre abandon, et les nations qui meurent, meurent d’abord de leur cancer intérieur ». (Le Miroir des Limbes). Pour Gibbon et Montesquieu, la chute de l’empire romain s’expliquait en grande partie par des facteurs internes. L’invasion des Barbares n’était qu’une estocade.

Dans ses considérations sur la civilisation islamique, Bennabi fixe la date de sa fin à 1369, année de la chute de l’Etat almohade et le début de l’étape post-civilisée de la société islamique. D’où son autre concept-clé de l’homme post-almohadien, qui s’est substitué à l’homme de la civilisation, son antonyme. C’est cet homme justement qui incarne la colonisabilité. Bennabi est sévère à son encontre : « vieux et caduc » (Vocation de l’islam), car il incarne le drame musulman, c’est-à-dire, le drame de sa civilisation. Il faut, en conséquence, un « homme nouveau », peut-on déduire car, héritant les résidus de l’époque noire de son histoire, il les transmet à son tour dans un cercle vicieux qui reproduit les mêmes problèmes. Puis la colonisabilité est devenue un état d’esprit. Si le vaincu est quelqu’un qui croit à la défaite et si « pour être esclave, il faut que quelqu’un qui désire dominer et qu’un autre accepte de servir », comme le suggère  Etienne de la Béotie, le colonisé c’est quelqu’un dont la situation le prépare à subir le colonialisme.

Dans son « portrait du colonisé », Albert Memmi a brossé un tableau dressant les tares, les misères et les « éléments constitutifs » de l’infériorité de celui-ci, d’après la perception dédaigneuse du colonisateur. C’est une vue de l’extérieur de l’homme. En revanche, Bennabi a prospecté le colonisé de l’intérieur, sa prédisposition à subir la colonisation. L’approche doit être introspective : méditons nos propres défauts, insiste Bennabi car le mal est en nous, d’abord.

Si l’immunodéficience prédispose le corps humain aux maladies, la colonisabilité prépare la société au colonialisme. Point de colonisation sans colonisabilité. Le chaos actuel du monde musulman est le produit d’une interaction entre les facteurs internes, nés de la colonisabilité et les facteurs externes, produits de la colonisation. (Vocation de l’islam). Il y a donc cette communion entre la colonisabilité et le colonialisme. La première attire le second. Tout comme l’idée morte, héritée depuis la sombre étape post-almohadienne appelle et attire les idées mortelles empruntées à l’Occident (Problème des idées dans le monde musulman).

Colonisation et occupation par la force 

Historiquement parlant, il y a cette antériorité de la colonisabilité sur le colonialisme. La colonisabilité annonce le colonialisme, elle n’est pas son produit même s’il explique son amélioration et son renforcement par les complexes qu’il coule dans le psychique des colonisés. Une sorte de relation de cause à effet. A ce niveau de la présentation du concept, on peut occulter l’intervention du facteur du colonialisme proprement dit, qui est le facteur exogène dans le processus historique. Ce qui permet une dissociation dans la dialectique colonisabilité–colonisation, est de déterminer les sources du mal, de faire la part des choses et de situer les responsabilités. Pour l’expliquer, Bennabi distingue entre deux cas de sociétés, aux prises avec une occupation étrangère. Cette occupation « devient fatalement une colonisation, lorsque les conditions sociales préexistantes traduisent une colonisabilité ». Une colonisabilité qui explique, comment l’Angleterre a colonisé en son temps 400 millions d’Hindous (dix fois plus nombreux que les Anglais, à l’époque). Elle explique également comment la « petite » Hollande s’est « taillée » la lointaine Indonésie, beaucoup plus peuplée également. A l’inverse, les Anglais – selon Bennabi, toujours- n’ont pas colonisé l’Irlande, « soumise par la force des armes certes, mais non colonisée parce qu’elle était incolonisable ». Pourquoi ? Bennabi explique le fait par l’existence des mêmes conditions psycho-temporelles en Angleterre et en Irlande. La synthèse bio-historique de l’homme, du sol et du temps (les éléments constitutifs de la civilisation, dans la théorie de Bennabi) régnaient, aussi bien en Angleterre, qu’en Irlande irrédentiste. Autrement dit, il n’y a pas de différences fondamentales à relever entre les équations personnelles d’un Anglais et celle d’un Irlandais, alors qu’elles sont évidentes entre un Anglais et un Indien. C’est la colonisabilité qui explique toujours pourquoi le Yémen, le Liberia et l’Ethiopie – hormis la brève parenthèse ouverte par Mussolini, peu avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale – n’ont pas connu de colonisation, mais n’y avaient tiré aucun profit. Ces sociétés, dépourvues de toute dynamique sociale, explique Bennabi étaient colonisables.

En l’absence de cette dynamique, durant la période précoloniale, ces sociétés vivotaient dans une monotonie rythmée, depuis des siècles, animées par de simples instincts grégaires ou de gestes de survie, sans aucun changement ou évolution notable. Décrivant le Maroc, Michel Jobert, homme politique français natif de ce pays, parle d’un « Maroc qui a été absolument immobile. La société marocaine ne bougeait pas et les conditions de vie des marocains non plus. Il ajoute plus loin « Un autre monde s’est réveillé avec le colonialisme. »3 C’est cette  situation d’immobilisme que déplore Bennabi. Soumise à l’examen, la colonisabilité offre des éléments d’analyse et d’interprétation qui permettent d’expliquer comment les colonisés se sont réveillés de leur longue léthargie, sous l’effet brutal du colonialisme qui, involontairement, a joué le rôle de détonateur, contribuant, sans le vouloir, à leur prise de conscience. Il leur a permis de se comparer et de se mesurer avec l’autre. «La secousse inévitable s’est produite», (Vocation de l’islam).

On le voit, ne justifiant rien, Bennabi explique un processus historique et le cheminement pris par le monde musulman, depuis la fin de l’Etat-almohadien jusqu’à nos jours.

 

La part des choses

Le processus, on l’a vu, commence avec la colonisabilité qui a provoqué le colonialisme. Allant de pair, les deux facteurs, externe et interne, du drame forment une symbiose, qui produit une interaction ravageuse. On dénonce, à l’envi, le colonialisme qui sert à expliquer les échecs, dans les pays devenus indépendants, sans se soucier des carences propres à ces pays (la colonisabilité). Certains cercles spécialisés appuyés par certains courants politiques et intellectuels, en Occident, ont largement contribué à l’accréditation d’une thèse et les discours « révolutionnaires », « anticolonialistes » ont rayonné à partir certaines capitales occidentales. Nous sommes face à une fallacieuse et insidieuse distraction, qui a occupé vainement et longuement les élites du Tiers-monde, alors qu’il fallait revoir les fondements culturels qui sous tendent la détresse de leurs sociétés. Les vraies raisons de l’inertie sont enracinées dans la psychologie des gens, dans leurs goûts, leurs idées, leurs usages et dans tout ce qui constitue l’état d’esprit, la culture ambiante. Pire, le colonialisme a fini par devenir « un mythe qui paralyse toute les bonnes volontés, justifiant parfois de véritables escroqueries morales et politiques »3.

Ecoutons, par exemple, l’écrivain nigérian Wole Soyinka, Prix Nobel  de littérature en 1986, sollicité pour donner son explication sur l’échec patent de l’Afrique post-coloniale.

A la question : qu’elles étaient les promesses de l’Afrique des années 1960 et quel est votre constat aujourd’hui ? Il a répondu : « Ma génération, celle de l’époque des indépendances, se sentait proche des hommes de la renaissance. Nous étions sûrs de rattraper le monde moderne et persuadés que l’expérience du colonialisme avait retardé l’évolution naturelle de notre développement dans tous les domaines – technologique, scientifique et culturel ». Soyinka qui était sûr « qu’après l’indépendance, lAfrique dépasserait même l’Occident », regrette que « ces rêves se sont effondrés du fait, selon le prix Nobel, de la perfidie et de la trahison de nos dirigeants. »4

Cette thèse qui charge constamment et exclusivement le colonialisme – qui se plait dans de telles assertions – revient en d’autres occasions. Prenons le passage de la Charte d’Alger de 1964 et qui, de toute évidence, l’évoque sans le citer nommément pour lui porter la contradiction : « Les dissertations sur le caractère nécessaire de la colonisation, sur la « colonisabilité » du peuple algérien, constituent une mystification grossière, car l’Algérie, au même titre que d’autres pays européens de l’époque, ayant son niveau de développement, possédaient les aptitudes lui permettant de s’engager par une autre voie dans la direction du progrès« .5  Cette affirmation rejoint, en gros, celle de Soyinka. Nous la décelons aussi dans la contribution de Cheikh Anta Diop sur les origines africaines de la civilisation humaine et dans des thèses légères de certains intellectuels arabes, imputant la débâcle à toute une foule d’ennemis, parfois imaginaires, pourvus qu’ils soient étrangers. Certains tentent de faire croire que les malheurs du monde musulman ont commencé avec la fin du califat ottoman dans les années 1920, victime de la seule conspiration du colonialisme occidental. L’empire moribond, l’homme malade de l’Europe, la fin de la civilisation des musulmans depuis plusieurs siècles déjà n’inspirent pas grand monde.

Bennabi a rendu hommage à la révolution chinoise, parce qu’elle a mis un terme à la colonisabilité, ouvrant la voie au succès de la synthèse des trois facteurs de la civilisation : l’homme chinois, le sol chinois et le temps disponible. Le salut est le même partout. Pour en finir avec le colonialisme, il faut d’abord en finir avec la colonisabilité. Avant de maudire le coquin (le colonialisme), il faut maudire la moukère (la colonisabilité), sa complice et son compère. Tout peuple autrefois colonisé ne peut se débarrasser totalement des résidus et des effets du colonialisme, même dans son sens conventionnel, s’il ne se débarrasse pas au préalable, de sa colonisabilité.

A travers son concept, Bennabi montre en fait, l’impérieuse nécessité d’opérer le changement de l’homme post-almohadien, d’où son credo puisé dans le Coran sublime : « Tant qu’un peuple n’aura point modifié ses valeurs, Dieu ne changera en rien sa condition ». Dans tout ordre social, autrement dit, il n’y a ni fatalité injuste, ni destin fortuit ni encore moins de miracle gratuit, mais une prise en charge de l’homme et des changements à la mesure des défis.

Tant de duperies et de manipulations, fruits de cette relation viciée et ces rapports adultérins entre la colonisation et la colonisabilité, selon l’expression exaspérée de Bennabi, continuent de marquer l’évolution sociale dans de nombreux pays durant la période post-colonialiste. L’histoire de la colonisabilité et de la colonisation, épousant l’air des temps, ne cesse de changer d’allure, de forme et de toilette, pour se manifester sous des formes, parfois, insoupçonnables.

 

 

Notes :

1 –  Intellectomanes : néologisme de Bennabi qui signifie pseudo intellectuels, simples  imitateurs des autres. Limité intellectuellement, intellectomane perd ses valeurs originelles sans tirer profit des valeurs d’emprunt c’est-à-dire les valeurs occidentales. C’est une parfaite incarnation d’une crise, un  produit de la colonisation  que la colonisabilité a produit. Bennabi utilise également le terme minus habens, dans le même sens.

2  – Le concept de « colonisabilité » a fait connaître Bennabi au sein de nombreux intellectuels arabes en Egypte  où il venait de débarquer en 1956. L’idée a séduit Ihsan Abdelkkadous, le grand journaliste  et romancier égyptien. Il en a fait l’éloge dans un article de l’Hebdomadière Rose El Youssef » en juin 1956.

3 – Michel Jobert : « Ni Dieu ni Diable ». P. 74. Ed. Albin Michel. Paris, 1993.

4 – Afrique-Etats-Unis – Revue américaine. n° de février 1995.

5 – Charte d’Alger de 1964. (P. 11 ( sans date.