Interview

I NTERVIEW AVEC Z AHIR I HADDADEN /Clement HENRI MOORE/COMBAT ET SOLIDARITÉ ESTUDIANTINS L’UGEMA (1955-1962) (Réalisée le 4 janvier 2009

C.M.H. : Avant d’aborder le sujet de l’UGEMA et de sa création, parlez-nous de vous. De quelle région êtes-vous originaire ?
Zahir Ihaddaden : De la région de Constantine. Je suis né à Sidi Aïch, un petit village situé à 50 kilomètres de Bejaia, dans la vallée de la Soummam, aussi appelée « la petite Kabylie ».
C.M.H. : Quelle langue parliez-vous quand vous étiez enfant ?
Z. Ihaddaden : Je parlais kabyle. Mais ma mère étant de Bejaia, elle parlait l’arabe et j’ai ainsi également appris à parler arabe dès mon plus jeune âge.
Mon père était originaire d’un petit village du nom deToudja. Il était cadi notaire, s’occupait de la jurisprudence musulmane et avait bénéficié d’une formation supérieure. Il était aussi bilingue. Il travailla tout d’abord à Sidi Aïch, puis fut nommé à Taher. J’ai donc passé mon enfance entre Sidi Aïch, Taher et Toudja.
Etant né en 1929, la Seconde Guerre mondiale a coïncidé avec mes études primaires. J’ai d’abord étudié en français à l’école coloniale. En 1942, quand j’ai eu mon certificat d’études, les lycées furent fermés après le débarquement des alliés dans la région. J’en ai profité pour apprendre le Coran à la médersa de Constantine, où mon père m’a inscrit en 1946.
C.M.H. : Lorsque vous êtes entré à la médersa, votre niveau d’études était-il meilleur que celui des autres élèves ?
Z. Ihaddaden : Pour pouvoir étudier à la médersa, il fallait avoir non seulement obtenu le certificat d’études, mais parfois avoir également étudié deux ou trois années complémentaires. Le niveau exigé était relativement avancé, mais j’avais à peu près ce niveau.
Après avoir étudié à la médersa, j’ai été admis par concours à l’Institut d’études islamiques d’Alger.
L’Institut était dirigé par un grand professeur qui s’appelait Pérès, secondé par un autre historien de la colonisation, Roger Letourneau. J’ai obtenu mon diplôme d’institut, qui était équivalent au baccalauréat, au bout de deux ans. Cela m’a permis de m’inscrire à la Faculté des Lettres.
C.M.H. : Beaucoup de vos camarades de l’Institut étaient-ils, comme vous, étudiants à l’Université ?
Z. Ihaddaden : Non, nous n’étions pas nombreux .Sur une quinzaine d’étudiants à l’Institut, nous n’étions que trois à avoir intégré l’université. Les autres sont devenus enseignants de langue arabe ou ont rejoint la magistrature musulmane.
C.M.H. : Quelle était votre ambition avant la Révolution ?
Z. Ihaddaden : Avant la révolution, je voulais faire une licence de philosophie, mais la connaissance du latin était exigée. Ne connaissant pas le latin, j’ai voulu étudier l’histoire et il fallait alors faire une licence d’histoire et de géographie. Les professeurs coloniaux ont trouvé ce choix étrange étant donné mon parcours scolaire à la médersa puis à l’Institut d’études islamiques et m’ont déconseillé d’étudier l’histoire et la géographie. J’ai dû alors m’orienter vers une licence d’arabe. Cela m’avait paru bizarre que l’on veuille que j’étudie l’arabe, mais les professeurs français avaient toujours le dernier mot et il fallait donc tenir compte de leurs remarques. Benyahia par exemple, bien que brillant, n’a jamais pu obtenir son diplôme de science politique, car les professeurs français n’appréciaient pas ses idées. Ces derniers contrôlaient l’enseignement et décidaient de ce que nous devions étudier pour servir la colonisation.
C.M.H. : Vous étiez depuis cette époque au PPA.
Z. Ihaddaden : Mon père, mon arrière-grand-père et mon oncle ont tous fait de la politique avec l’Emir Khaled. Je suis aussi lié à Ferhat Abbas, puisque son frère s’est marié à ma sœur. J’ai baigné dans la politique. A 13 ans, je déjeunais souvent avec mon père et Ferhat Abbas, qui parlait beaucoup de politique. C’était la période de l’AML, vers le début des années 1940. Quand je suis entré à la médersa en 1946, j’y ai découvert une cellule du PPA qui était très active. Un camarade de promotion est venu me parler dès ma deuxième année de cette organisation clandestine. Je lui ai répondu que cela m’intéressait à condition que mon père ne le sache pas. C’est ainsi que j’ai intégré le PPA en 1947.
C.M.H. : Y a-t-il eu une cérémonie d’initiation ?
Z. Ihaddaden : Oui, il s’agissait d’une cérémonie solennelle en tête-à-tête avec le responsable. Il m’a fait jurer sur le Coran de servir l’Algérie et le PPA, jusqu’à l’indépendance ou la mort.
C.M.H. : Plus tard au FLN, il n’y avait pas de cérémonie.
Z. Ihaddaden : Non, pas du tout. Il ne faut pas oublier que le PPA avait connu à l’époque des crises, dont laLa création de l’UGEMA : 1955-1957 plus meurtrière avait été celle du complot d’Annaba.
L’organisation spéciale (OS) ayant été découverte dans le Constantinois, on a subi les contrecoups de la répression et pas mal de militants furent arrêtés. Le directeur français de la médersa, Vanderheyden, était formidable et a empêché la police de procéder à des arrestations à l’intérieur de la médersa. On a ainsi quelque peu pu éviter les arrestations à Constantine. La plupart des militants ont ensuite déserté le PPA et à la reprise des activités, nous n’étions plus nombreux.
C.M.H. : Avant cela, il y avait eu la crise de Kabylie. Que savez-vous de cette crise ?
Z. Ihaddaden : La crise berbériste a eu lieu un peu à Alger et Tizi Ouzou, mais surtout en France. C’était en 1949 et j’étais à Constantine. On n’a pas eu vent de ce qui se passait et on n’a pas eu à faire face à ce problème…
C.M.H. : Revenons à votre parcours…
Z. Ihaddaden : Oui, quand je suis arrivé à Alger, venant de Constantine, j’étais le seul militant de la médersa à avoir continué à être militant du PPA à Alger.
A Alger, je me suis retrouvé avec Belaïd Abdesselam et Lamine Khène, qui venaient respectivement de Sétif et de Constantine, ainsi qu’avec quelques autres individus provenant d’un peu partout. Nous avons essayé avec Abdesselam de transposer en quelque sorte l’activité du PPA à Alger, avec une organisation différente de celle que nous avions connue à Constantine. Nous étions davantage militants du MTLD que du PPA, alors que c’était l’inverse à Constantine. Il n’y avait à Alger qu’une seule cellule, présidée par Abdesselam, dont Lamine Khène était l’adjoint. On se réunissait et on travaillait. Avec la crise berbériste, tous les militants ont quitté l’activité politique ou rejoint le parti communiste. Ces militants communistes, dont Hadjerès faisait partie, ont pris la tête de l’AEMAN. A notre arrivée à Alger, le Parti nous a confié la mission de reprendre la présidence de l’AEMAN. Abdesselam, qui a toujours eu un don pour l’organisation, nous a mobilisés. Afin d’accomplir la tâche confiée par le Parti, nous avons décidé d’isoler les communistes en nous alliant avec l’UDMA et les Indépendants. Le Bureau de l’AEMAN étant composé de neuf membres, notre objectif a été de recruter trois membres UDMA, trois membres MTLD et trois membres Indépendants pour former une équipe avec Abdesselam. Ahmed Taleb-Ibrahimi, Mostefaï etOulmane étaient les trois membres Indépendants.
L’UDMA nous a présenté Saber, Amazouz et Bennaï. Abdesselam, Mekki Gherbi et moi-même étions les trois membres PPA-MTLD. Quand nous avons réalisé cette alliance, les étudiants ont voté pour nous plutôt que pour les communistes. Mais il y a eu un problème pour l’attribution de la présidence de l’alliance, car Saber s’est présenté alors qu’on espérait qu’Abdesselam obtiendrait l’unanimité des votes. Il y a en fait eu quatrevoix pour Abdesselam, quatre pour Saber et un vote blanc. Nous avons voté trois fois sans pour autant parvenir à les départager. Nous avons finalement opté pour le candidat le plus âgé, croyant qu’Abdesselam était le plus âgé, mais Saber était en fait le plus âgé. Saber fut donc élu président et nous nous sommes par la suite partagé les postes du Bureau. Beaucoup de sympathisants n’étaient pas militants, notamment Benyahia, Rédha Malek, les frères Keramane, Kellou, etc. Ils avaient du mal à accepter l’idée de Saber comme président. Nous en avons parlé à Benyahia, qui nous a dit que cette élection n’était pas légale car elle ne tenait pas compte des statuts de chacun et qu’il fallait faire une pétition pour demander sa nullité. On a organisé une pétition qui a été signée par les deux-tiers des étudiants. Les premières élections avaient eu lieu en novembre 1951 et en février 1952, on a tenu des élections avec une liste uniquement composée de sympathisants et de membres duPPA, dont Abdesselam et Benbaatouche, sans l’UDMA et les Indépendants.
C.M.H. : Mais en 1953, Saber a contre-attaqué en présentant une liste UDMA, Communistes et
Indépendants.
Z. Ihaddaden : C’est exact. Ils nous ont battus cette fois-là. Il y avait scission au sein du PPA.
C.M.H. : Pourquoi cette scission ?
Z. Ihaddaden : Certains militants n’appréciaient pas notre politique. Par la suite, on a repris le contrôle des choses. Il y avait une grande différence entre le travail de militant à Alger et celui que nous avions à Constantine. A Alger, nous étions dans la légalité, faisions de la propagande et assistions aux différentes réunions et congrès, mais il n’y avait pas un travail constructif pour l’avenir. En 1953, la crise entre messalistes et centralistes commençait à surgir. Abdesselam était en France ; il n’était donc plus là lorsque Saber a remporté le vote, en novembre. Lamine Khène assurait son intérim. Nous avons participé à la préparation du Congrès de 1953 et y avons discuté d’une nouvelle politique pour le MTLD, mais beaucoup de militants n’étaient pas d’accord. La frontière entre le MTLD et l’UDMA était floue et plusieurs d’entre nous se demandaient quelle était la différence entre les deux entités.
Moi-même, je n’étais pas convaincu du bien-fondé de la nouvelle politique, qui n’avait rien à voir avec l’aspect révolutionnaire du PPA. Quand la crise a éclaté, on s’est retirés. La Révolution du 1 er Novembre 1954 nous a surpris car nous n’étions pas au courant de sa préparation. J’étais de ceux qui étaient contents que quelque chose se passe enfin en Algérie. Un mois plus tard, en décembre, j’ai assisté à une conférence donnée par Frantz Fanon au local des scouts algériens. J’y ai retrouvé un militant du PPA, Amara Rachid, qui m’a parlé du FLN, donné des tracts et proposé d’y adhérer.
Il n’était pas étudiant à l’université à l’époque.
C.M.H. : Etait-il plus jeune ?
Z. Ihaddaden : En effet, il était plus jeune. Il était militant PPA et devait avoir des contacts en Kabylie. Ilm’a demandé d’essayer de récupérer les anciens militants du PPA pour les engager dans le FLN. Ce fut ma première tâche au FLN. J’ai alors essayé de prendre contact avec les anciens militants du PPA. A cette époque, même les militants qui étaient préparés à la Révolution doutaient du succès de celle-ci et n’étaient pas prêts à s’engager, à l’exception de Lamine Khène.
C’est dans ce contexte que nous avons constitué la première cellule et pris contact, au mois d’avril 1955, avec Abane Ramdane, qui nous a invités à nous engager davantage et nous a dit que la Révolution était ouverte à tous. C’est après cette discussion avec Abane que nous avons commencé à recruter, par la distribution de tracts que me donnait Amara Rachid. Certains militants me demandaient s’ils pouvaient rejoindre le maquis. J’ai rapporté cela à Amara Rachid, qui m’a répondu que ces étudiants pouvaient rejoindre le maquis dans leurs régions respectives. Cette réponse m’avait étonné. L’un de ces étudiants, Bellarbi, qui est d’ailleurs mort au maquis, était le fils d’un bachagha. Comment aurait-ilpu rentrer chez lui pour rejoindre le maquis ? A cette époque, Baghli était président de l’AEMAN.
C.M.H. : Quand a-t-il été recruté au FLN ?
Z. Ihaddaden : Je ne sais pas. L’idée de créer une association musulmane remonte à bien avant la Révolution. Avec la création des organisations marocaine et tunisienne à Paris, on s’est décidés à faire de même. La conception de la création de l’UGEMA s’est ainsi située à Paris avec Abdesselam, mais son action se trouvait à Alger. On a travaillé, avec Lamine Khène et Benyahia, pour mobiliser les étudiants pour la créa- tion de l’UGEMA. En tant que militant du FLN, je ne souhaitais pas participer au Congrès, mais je me suis décidé sachant qu’il y aurait des non-militants aussi bien que des militants.
C.M.H. : Avez-vous connu le docteur Ferradi, qui est
actuellement à Oran ?
Z. Ihaddaden : Je ne me rappelle pas vraiment.
C.M.H. : Il me semble qu’on a également tenté d’organiser les lycéens avant qu’ils n’accèdent à
l’université, par le biais du PPA-MTLD.
Z. Ihaddaden : Cela s’est fait lors de la pénétration du PPA-MTLD dans les lycées, qui eut lieu à la même période que la création de l’UGEMA et il était en effet question de créer une organisation spéciale pour les lycéens. Amara Rachid, Gaïd Tahar et Keramane Sadek furent membres de cette association. Hihi Mekki était très actif auprès des lycéens et était d’ailleurs responsable de l’association à Constantine. Il est mort au maquis, où il était capitaine à la wilaya I. Il me semble que la création de l’association remonte à 1952. En ce qui me concerne, quand j’eus terminé ma licence en 1956, je fus nommé professeur à Miliana, que je rejoignis en octobre 1956. J’ai gardé contact avec les frères, notamment avec Amara Rachid et Mohammed Benyahia. Je me rendais tous les jeudis à Alger, où je passais la nuit et prenais contact avec les étudiants.
C.M.H. : Aviez-vous de la famille à Alger ?
Z. Ihaddaden : Non. J’étais inscrit au CAPES, le Certificat d’Aptitude Pour l’Enseignement Secondaire, pour devenir professeur titulaire. Je devais donc suivre certains cours à Alger et c’était aussi l’occasion pour moi de rencontrer des étudiants. Un jeudi du mois de mai, je découvre une grande effervescence à mon arrivée à Alger. J’apprends alors qu’un étudiant aurait été arrêté. Nous nous réunissons au foyer des étudiants musulmans à la Robertsau . Au cours de la réunion, un militant PPA, Abdelkrim Benmahmoud, qui sera plus tard ministre de la Jeunesse et des Sports, vient nous dire que l’étudiant arrêté a été assassiné. L’émotion était à son comble et on a décidé de faire la grève. On était partagés entre une grève illimitée et une grève symbolique, car certains des étudiants étaient en période d’examens. En tant que militant FLN, voir des étudiants exiger une grève illimitée me semblait extraordinaire. Certains militants et moi-même étions
d’avis de ne pas faire grève de manière illimitée et Lamine Khène a proposé à ce moment de reporter la décision. Je pensais que Lamine Khène irait voir les dirigeants du FLN pour leur demander leur avis, mais il ne l’a pas fait. C’est au contraire le FLN qui est venu le voir. Je n’ai pas pu assister à la deuxième réunion parce que je suis retourné à Miliana.
C.M.H. : Lamine Khène aurait essayé de contacter vainement Abdesselam, puis Abdesselam serait venu par la suite à Alger pour s’enquérir de ce qui se passait.
Z. Ihaddaden : Oui, il est venu à Alger et a pris contact avec Ben Khedda, qui l’a convaincu. C’est ainsi que la grève fut décidée. Sur les 500 étudiants d’Alger, 80% étaient des fils de notables travaillant avec l’ad- ministration coloniale. La classe pauvre n’accédait pas à l’éducation supérieure.
J’ai par la suite été arrêté à Miliana. La gendarmerie, qui me recherchait, avait attendu mon retour d’Alger pour m’arrêter.
C.M.H. : Pourquoi vous ont-ils expulsé plutôt que de vous garder ?
Z. Ihaddaden : J’étais prudent et ils n’avaient pas de preuves accablantes contre moi, seulement des soupçons. Ils m’ont interdit de séjour dans le département d’Alger et ont voulu m’envoyer à Oran. Je leur ai expliqué que je n’avais jamais mis les pieds à Oran, que j’étais de Constantine. Ils m’ont tout de même envoyé à Oran, par le train, des policiers en civil étant également dans le train. A mon arrivée à la gare d’Oran, j’ai été de nouveau arrêté puis retenu au commissariat jusqu’à vingt et une heures. Quand j’ai été relâché, je me suis rendu dans un hôtel, où j’ai passé une nuit blanche. Le lendemain, j’ai pris le bateau pour me rendre en France. Je ne voulais pas rester à Oran, où je ne connaissais absolument personne. Je venais de toucher ma paie, 60 000 francs de l’époque. J’ai bien fait de partir car j’étais suivi par des policiers. En effet, quand je suis arrivé sur le bateau, j’ai entendu dire : « Le voilà ! ». Je suis allé à Paris parce que mon jeune frère y était étudiant. Il était un bon militant et a perdu la vie dans un accident d’avion avec une délégation de l’UGEMA, en 1961, alors qu’il avait quitté Paris pour Prague où il continuait ses études. J’ai eu beaucoup de difficultés à Paris. Je n’avais pas confiance en mon frère parce qu’il était engagé avec Harbi et était un peu procommuniste.
C.M.H. : Mais Harbi était à la Fédération de France…
Z. Ihaddaden : Oui, plus tard. Ce sont eux qui ont créé l’UGEA. J’avais davantage confiance en Abdesselam, que j’avais retrouvé à Paris. Il était un peu marginalisé à l’époque parce qu’il était centra- liste. Il m’a mis en contact avec un avocat français qui m’a reçu une fois et que je ne suis plus retourné voir. Je suis finalement allé au Maroc.
C.M.H. : Comment ?
Z. Ihaddaden : Mon idée était de rejoindre l’Algérie. Il y avait à cette époque une lutte acharnée en France entre le FLN et le MNA. La fédération était occupée par ce problème et je ne pouvais donc pas vraiment leur demander de l’aide. Un de mes amis, que je connaissais de Miliana, résidait au Maroc. Je lui ai écrit une lettre pour lui demander de m’envoyer un passeport pour rejoindre le Maroc. Il s’est arrangé pour me trouver un passeport vierge. J’ai dû aller à l’ambassade du Maroc à Paris pour le faire légaliser, mais l’ambassadeur de l’époque a refusé. Je suis donc finalement allé en Tunisie, où l’on pouvait se rendre avec une simple carte d’identité. J’ai également rencontré des problèmes en Tunisie car il y avait une lutte au sein des fractions du FLN.
C.M.H. : Est-ce à ce moment-là qu’Ahmed Taleb est venu de la part de la Fédération de France ?
Z. Ihaddaden : Exactement. Je l’ai rencontré à Tunis vers septembre 1956, mais je n’ai pas voulu lui parler. Je suis allé à l’ambassade du Maroc en Tunisie où j’ai été accueilli à bras ouverts par l’ambassadeur, qui a remplacé le passeport vierge par un laissez-passer. C’est avec ce laissez-passer que je suis allé à Rabat où j’ai rejoint le FLN. Je suis ensuite allé à Tétouan en tant que rédacteur d’un journal FLN, La Résistance algérienne, et plus tard El Moudjahid.
C.M.H. : Avez-vous participé à El Moudjahid avec Rédha Malek et les autres ?
Z. Ihaddaden : Nous avons rédigé trois numéros à Tétouan, puis toute l’équipe a été transférée à Tunis avec Fanon, Rédha Malek, etc. Je suis resté à Tétouan en tant que responsable d’antenne du journal jusqu’à l’Indépendance. Le journal était édité et conçu à Tunis. On nous envoyait une copie et on refaisait la composition et l’impression à Tétouan pour ensuite le distribuer.
C.M.H. : Avez-vous continué à enseigner après l’indépendance ?
Z. Ihaddaden : Oui, je me suis remis à enseigner au lycée en 1962. Benyahia était un ami et quand il fut nommé ministre de l’Information et de la Culture en 1966, je suis allé le voir et il m’a « engagé » comme conseiller.
C.M.H. : Vous étiez donc uniquement enseignant durant toute la période de Ben Bella, vous n’étiez
plus militant au FLN ?
Z. Ihaddaden : Je me suis retiré. A son retour en 1963, Benyahia n’avait pas de bons rapports avec Ben Bella, mais il a cependant été nommé ambassadeur à Moscou. Il a alors pris contact avec moi car il souhai-*tait que je devienne conseiller. J’étais d’accord, mais avec l’évolution politique de l’époque, j’étais aussi inquiet. Je n’ai pas voulu prendre de risque et je ne suis pas allé avec lui. Mes inquiétudes se sont avérées être fondées parce que Ben Bella s’est rendu à Moscou et a ignoré Benyahia lors de sa visite. C’est ainsi que Benyahia a présenté sa démission. Après le coup d’Etat de Boumediene, il est revenu au gouvernement en tant que ministre de l’Information et de la Culture. J’ai travaillé avec lui comme conseiller pendant dix ans, d’abord au ministère de l’Information et ensuite au ministère de l’Enseignement supérieur où j’étais à la fois conseiller et directeur de l’école de journalisme. En 1976, j’ai eu un problème avec le recteur de l’université, Mohamed Touri, dont je ne partageais pas la politique basée essentiellement sur la bureaucratie.
C.M.H. : Messali disait qu’il fallait apprendre aux Algériens à conjuguer le verbe « organiser », car ilfallait de l’organisation.
Z. Ihaddaden : Absolument. On apprenait cela en tant que militants. On nous apprenait beaucoup sur l’organisation, sur la ponctualité, etc. L’organisation du PPA était sévère et nous étions habitués.
C.M.H. : Qu’avez-vous fait après ?
Z. Ihaddaden : En 1972, j’étais chargé au ministère de l’Enseignement supérieur de l’arabisation, un problème très difficile. Benyahia savait que j’étais partisan d’une arabisation organisée.
C.M.H. : Qui était à ce ministère avant Benyahia ?
Z. Ihaddaden : Taleb était ministre de l’Education nationale. L’Université d’Alger, notamment son recteur, Touri, était contre l’arabisation. Il y a derrière la langue arabe toute la civilisation arabe, les mathématiques, la physique, l’astronomie, etc. C’est une richesse extraordinaire.
C.M.H. : Le modèle que vous souhaitiez était celui qui a prévalu en Tunisie ou au Liban.
Z. Ihaddaden : Oui, exactement. C’était justement mon ambition : un véritable bilinguisme.
C.M.H. : Y a-t-il des exemples de réformes que vous avez entreprises ?
Z. Ihaddaden : J’ai dû faire face à ce problème d’arabisation. Certains étaient contre cela au niveau de l’enseignement supérieur. Quand je suis arrivé à la tête de l’école de journalisme, qui était une nouvelle école, créée après l’époque coloniale, il y avait deux sections : une en français et l’autre en arabe. Pour la section française, il y avait des professeurs de France. Et pour la section arabe, il y avait des professeurs d’Orient, particulièrement d’Egypte et du Liban. Je ne comprenais pas pourquoi nous étions arrivés à cette situation. J’ai d’abord essayé d’algérianiser les programmes, en fusionnant certains programmes, en organisant des séminaires, des voyages communs, des rapprochements entre étudiants et un journal de l’école auquel participaient tous les étudiants. Il me semble avoir réussi.
C.M.H. : Qu’en est-il des journaux d’aujourd’hui ?
Z. Ihaddaden : Dans l’ensemble, il y a deux catégories de journaux : ceux édités en langue arabe et ceux en langue française. C’est malheureux, car cette situation vient des politiciens et non des journalistes. Les journaux en langue française sont proches du pouvoir francophone et ceux en langue arabe, proches du pouvoir arabophone.
C.M.H. : S’agissant de la conduite des affaires militaires ou de la haute sphère, tout se fait-il toujours en français ?
Z. Ihaddaden : C’est exact. Sauf aux ministères de la Justice, de l’Education nationale et parfois de l’Intérieur, où les circulaires et arrêtés sont rédigés en arabe. Pour tout le reste, tout est écrit en français puis traduit en arabe.
C.M.H. : Peut-on envisager l’arabisation des finances par exemple ?
Z. Ihaddaden : Oui, c’est possible. En Egypte ou en Arabie Saoudite par exemple, ce domaine est géré en arabe.
C.M.H. : Et quelle est la situation en Tunisie ou au Maroc ?
Z. Ihaddaden : Je ne sais pas quelle est leur situation.
C.M.H. : Quelles leçons de toutes ces expériences militantes les jeunes d’aujourd’hui peuvent-ils retenir ?
Z. Ihaddaden : C’est compliqué. Les jeunes d’aujourd’hui sont incrédules, ils n’ont plus confiance, ce qui peut déboucher sur une catastrophe. La politique ne se met pas à leur niveau. Ils sont témoins du truquage systématique des élections, ils pensent que les choses ne changeront pas. Même quand vous leur parlez de la Révolution, ils sont également incrédules. Si on ne change pas les choses, en rendant la politique et les responsables crédibles, ce sera certainement une catastrophe. Et nous autres qui avons fait la Révolution, on vit une période de crise et on préfère ne pas s’exprimer.
C.M.H. : Vous avez été une des personnalités centrales dans l’appareil culturel…
Z. Ihaddaden : On m’a dit une fois que j’étais en train de former de mauvais journalistes. Je n’étais pas d’accord et j’ai expliqué qu’à l’école de journalisme, on ne faisait pas de politique, mais du bon travail journalistique sur les plans technique et scientifique. A la sortie de l’école, nos étudiants sont de bons journalistes et c’est après leur sortie qu’ils sont déformés. Nous avons formé des journalistes qui ont été récupérés par les grands organes de presse du monde comme BBC, Al
Jazzera…
C.M.H. : Jusqu’en 1990, c’était difficile pour les journaux d’aborder certaines questions.
Z. Ihaddaden : On pouvait parler des problèmes sociaux ou économiques, mais c’est sur le plan poli- tique que le problème se posait. Il n’y a pas dans le monde arabe une presse aussi libre que la presse algérienne. Le pouvoir tel qu’il est présenté à la télévision et à la radio ne sert pas le pouvoir. Au contraire, les politiciens donnent une mauvaise image de leurs politiques. Le pouvoir ne sait pas où se trouve son intérêt, car son intérêt serait de donner plus de liberté à la télévision, afin que celle-ci puisse présenter une bonne image du pouvoir… Il me semble que la grande difficulté est l’opposition.
L’opposition politique se contente de dire qu’on ne la laisse pas travailler. Il ne faut pas se contenter de critiquer. Il me semble que tout le problème vient de là.
S’il y avait une opposition combattante, les choses ne seraient pas ainsi.
C.M.H. : Est-ce un problème de génération ?
Z. Ihaddaden : Non. La jeune génération est même recrutée par le pouvoir. Elle est partout, dans l’armée, dans l’administration, etc. Il me semble vraiment que le problème résulte des partis politiques. ..
C.M.H. : Mais on n’a pas non plus laissé d’autonomie aux associations comme l’UGEMA.
Z. Ihaddaden : Non. Avec l’AEMAN ou l’UGEMA, les étudiants eux-mêmes voulaient l’appui d’un parti.
Ces organisations discutaient avec les partis. En tant qu’AEMAN, on avait besoin d’argent, vu qu’on n’en recevait pas du pouvoir colonial. Avec Abdesselam, on a décidé d’aller faire une tournée à travers l’Algérie pour présenter l’AEMAN et récolter un peu d’argent. On a demandé au Parti de nous aider. Le Parti étant installé un peu partout, on a demandé aux sections locales de créer des comités d’accueil pour nous recevoir. On s’est alors adressés aux anciens étudiants installés dans les villes qu’on allait traverser. Le PPA a trouvé l’idée formidable parce que cela l’arrangeait.
On a donc traversé toute l’Algérie, en 1953 il me semble. On a fait un grand travail et le Parti a profité de notre activité et nous avons profité de l’organisation du Parti pour faire notre travail. Il y avait une alliance et le Parti ne nous imposait rien. Et avec l’UGEMA, c’était aussi la même chose. L’UGEMA profitait du FLN, comme le FLN de l’UGEMA. Même au sein du FLN, il y avait une certaine forme de démocratie.
C.M.H. : Que peut-on suggérer aux jeunes d’aujourd’hui ?
Z. Ihaddaden : Nous, nous étions dans une situation donnée et nous avons essayé de nous y adapter. C’est aux jeunes d’aujourd’hui de s’adapter à la situation. Je leur dirai surtout de ne pas négliger leurs études.
C.M.H. : Mais la crise mondiale actuelle peut mener à une situation identique à celle des années 1980.
Z. Ihaddaden : Oui, c’est possible.