Études et analyses

Malek Bennabi et le journal « Le Jeune Musulman »/ Par Sifaoui Abdelatif

Cette étude « Malek Bennabi » et le journal « Le Jeune Musulman », s’inscrit dans la continuité de l’excellente étude du Professeur Mouloud Aouimeur intitulée « Malek Bennabi à travers le journal EL-Bassair ».
Plusieurs observations préliminaires peuvent être mises en exergue, afin de préciser la problématique sur laquelle se penchent ces deux études et les objectifs espérés.
La relation de l’association avec Malek Bennabi, est un sujet qui encore aujourd’hui suscite de nombreuses interrogations.
Il est établi et admis aujourd’hui , qu’elle fut une relation assez complexe , entachée d’un certain nombre de situations d’incompréhension , de malentendus, de reproches et de divergences , alors qu’ objectivement elle devait paraitre plus apaisée et plus tempérée .
Le Docteur Aouimeur conclut sa recherche en ces termes :
« Les divergences des points de vue vues de Benabi avec les Oulémas Algériens n’ont pas été un prétexte pour la mésentente, et la cause d’une lutte sur la scène culturelle et politique, bien au contraire l’Association des Oulémas a permis à Benabi d’exprimer ses convictions sur les pages de ses revues : El Bassair, le jeune Musulman, et dans ses clubs réformistes en Algérie et en France.
Et s i Malek Benabi a tiré profit de ces espaces qui sont nécessaires dans son parcours intellectuel, l’Association des Oulémas a sans aucun doute trouvé en Benabi un puissant allié qui a pris sa défense contre ses adversaires, et a fait connaitre ses idées et ses hommes à travers ses livres, conférences et articles publiés dans divers journaux » .
Cette conclusion, confirme d’une part l’existence avérée de divergences entre Bennabi et l’association et d’autre part affirme l’existence d’une grande complicité entre les deux parties, et d’une volonté mutuelle à s’aider et à collaborer.
Cet état de fait est corroboré par la collaboration remarquée de Bennabi avec le Jeune Musulman, avec la publication d’articles dans 19 sur l’ensemble des 36 numéros que le journal a édité en deux années d’existence.
A-Du Jeune Musulman
Le Jeune Musulman est un périodique bimensuel en langue française édité par l’association des Oulémas, en la période allant du 6 juin 1952 au 30 juillet 1954, avec une interruption qui a duré sept mois : du 26 juin 1953 au 22 janvier 1954.
L’initiative de la création du Journal revient au Dr Ahmed Taleb El Ibrahimi, à l’époque étudiant à l’université d’Alger, qui proposa le projet à la direction de l’Association qui l’accepta.
Le journal fut bien accueilli à l’intérieur et à l’extérieur du pays, et put s’assurer la collaboration de plusieurs plumes ayant une certaine renommée et une expérience dans le domaine de l’écrit.
Ces « Anciens » selon le qualificatif du JM, ont été d’un renfort déterminant pour la jeune équipe du Jeune musulman composé d’Ahmed Taleb EL Ibrahimi, Ali Merad et Attallah Soufari.
Ces derniers ayant aucune expérience dans le domaine journalistique mis à part Attallah Soufari , ont trouvé lors du lancement du projet, en Amar Ouzegane , l’aide conséquente qui contribua sans doute à sa réussite, et qui par son expérience et ses relations constitua un renfort inestimable à la l’équipe novice.
Le journal, étant publié sous l’égide de l’association des Oulémas, ayant une jeune équipe dynamique, entreprenante , et assistée par une personnalité politique d’une grande expérience, a pu captiver dès son lancement ,un bon nombre d’intellectuels d’expression ,essentiellement en langue française, tels Mohamed Cherif Sahli, Abdelaziz Khaldi, Malek Benabi , Mostafa Lacheraf , qui ont signés plusieurs articles dans le Jeune Musulman.
Bien que la composante de l’association étant dans son écrasante majorité arabisée et ne maitrisant pas la langue Française, le Jeune Musulman, a pu assurer une publication régulière et de qualité pendant ses deux années d’existence, grâce :
-Au dynamisme de sa jeune équipe dirigeante avec notamment Ali Merad qui signa incontestablement le plus grand nombre d’articles, et Ahmed Taleb EL Ibrahimi qui signa la majorité des éditoriaux du Journal.
-Aux contributions en français de certains dirigeants de l’association, tel qu’Ahmed Tewfik El Madani et Ali Mahdad, et surtout grâce à un grand effort de traduction de l’Arabe au Français, d’articles et de communiqués.
-l’apport « des anciens » , notamment d’Amar Ouzegane du premier numéro au 1 au 14e ,Mohamed Cherif Sahli, Abdelaziz Khaldi , et surtout Malek Bennabi qui fut sans conteste le plus prolifique d’entre eux en matière de publication , et de rester avec Khaldi ,l’auteur le plus constant jusqu’à la cessation du journal.
B/Malek Bennabi « L’écrivain » et le Jeune Musulman
Bien que Malek Bennabi ne signe son premier article dans le Jeune Musulman qu’à son dixième numéro consacré au « Mouloud », anniversaire de la naissance du prophète , son nom est cité à plusieurs reprises dés le premier numéro, et dans plusieurs autres avant et après cet article inaugurateur.
En effet, Bennabi en plus de sa présence remarquée, par ses dix huit articles publiés, il apparait comme une personnalité dont le nom revient d’une manière récurrente tout au long des deux années d’existence du journal :
-Dans son premier numéro, et dans la présentation d’une étude du docteur Draz « la morale du Coran » dont certains passages seront publiés, Ahmed Taleb El Ibrahimi, sous le pseudonyme d’Ibn El Hakim écrit « le Dr Draz, n’est pas un inconnu parmi nous. Ancien élève à la Sorbonne, professeur d’el Azhar au Caire, il est l’auteur, outre l’ouvrage précité, d’une excellente préface au « Phénomène coranique » de notre ami Malek Bennabi… » .
-Dans son quatrième numéro, qui se caractérise par l’entrée en lice de Abdelaziz Khaldi, en tant collaborateur fidèle du « JM », l’ami intime et confident de Bennabi ne manque pas l’occasion pour le citer et se référer dans son article à son livre « Les conditions de la renaissance ».
Sous le pseudonyme d’Omar Khaled, et dans article intitulé « L’Islam et la science », il écrira : « Bref, le mal est en nous-mêmes, c’est ce qu’appelle admirablement M.Bennabi « le facteur auto-régulateur… » ».
Dans ce même numéro, est publié une étude « Les Sources scripturaires de l’Islam » signé par un certain Hassan Ouroua , qui fera l’objet d’une mise au point du jeune musulman suite à une lettre adressée par Bennabi au journal , et dans laquelle il est dit : « Par ailleurs, il(Bennabi) nous fait remarquer que l’article intitulé «Les Sources scripturaires de l’Islam »…est extrait de son ouvrage « Le phénomène coranique ».
– Dans sa lettre adressée à la rédaction du « Jeune Musulman » citée plus haut, Bennabi, en plus sa remarque sur le plagiat dont il a fait l’objet, il s’excuse de ne pas pouvoir répondre favorablement au désir de la rédaction du « Jeune Musulman » de l’avoir parmi ses collaborateurs.
Le « Jeune Musulman » écrit « L’écrivain bien connu auteur de nombreux ouvrages dont « le phénomène coranique », « les conditions de la renaissance algérienne », nous écrit pour nous dire que des préoccupations ne lui permettent point de répondre à notre désir (collaborer au JM) » .
Cette mise au point du Jeune Musulman, et la lettre de Bennabi, sont intéressantes à plus d’un titre, elles prouvent que Bennabi suivait de prés les publications du JM, et que l’initiative pour la sa collaboration, venait de la rédaction du journal, qui tenait à le faire participer au projet, et enfin témoignent de la haute considération réservée à l’écrivain, qualifié d’ami et d’écrivain bien connu.
-dans le Jeune Musulman N°9 , soit 15 jours après l’annonce de la rédaction du journal , de la suite non favorable de Bennabi à leur sollicitation pour collaborer, une annonce stupéfiante et sans explication est faite : un numéro spécial consacré au « Mouloud » paraitra dans le prochain numéro ( N°10) , qualifié de numéro exceptionnel tant par le nombre de pages que par la qualité (articles sensationnels), ajoutant « dans ce numéro du Mouloud, vous lirez des études d’écrivains qui ne sont pas inconnus au peuple algérien : » et le journal cite en premier le nom de Benabi avant Tewfik El Madani , Abdelkader Mahdad, Amar Ouzegane, Chérif Sahli…
Cet article, sera effectivement publié, comme promis, dans le numéro 10 du 28 novembre 1952.
Ce rebondissement concernant la collaboration de Bennabi au JM, n’est pas expliqué.
Des hypothèses peuvent être émises, en se basant sur les mémoires de Benabi et sur lesquelles nous reviendrons, lorsque nous aborderons, la question du « Jeune Musulman dans les mémoires de Bennabi ».
Il est manifeste que l’équipe du JM, était ravi de voir Bennabi parmi ses collaborateurs, et que Bennabi avait pris la ferme décision de collaborer sérieusement avec le journal d’une manière continuelle et non occasionnelle.
– Par une lettre, du Dr Oscar Pfaus, publiée dans le numéro 8 du Jeune Musulman, du 31 octobre 1952, commence une longue et étroite collaboration, entre le journal avec cette personnalité musulmane présentée comme exceptionnelle.
Dans sa rubrique « les musulmans dans le monde » et sous le titre « un musulman d’Allemagne nous écrit », le « J.M » présente pour la première fois à ses lecteurs, celui qui sera plus tard qualifié de « l’ami et le collaborateur », le Dr Oscar Pfaus directeur du service de presse et de propagande de la communauté islamique de Hambourg ».
A partir de ce numéro, le nom du Dr Pfaus reparaitra régulièrement sur les colonnes du « J.M », jusqu’ à son avant dernier numéro, à savoir le numéro 35 daté du 2 juillet 1954.
Le Dr Pfaus, se révèlera aussi très soucieux à honorer l’Algérie sur le plan international en œuvrant à honorer ses écrivains et ses intellectuels.
Ainsi, dans un communiqué de la communauté islamique de Hambourg, publié le 26 mars 1954 dans le numéro 29 du « J.M », dans lequel est annoncé le décernement du prix de l’association des journalistes indiens pour 1954 au Dr Pfaus , pour son article « L’histoire du peuple abusé », il est fait mention de l’aimable suggestion de ce dernier aux organisateurs du prix à primer Malek Bennabi, -l’auteur du livre « phénomène coranique » – au titre de l’Algérie .
Bennabi, dans une mise au point parue, dans le numéro 30, reprenant les termes du communiqué, et tout en ayant des propos très aimables à l’égard du Dr Pfaus, il tiendra à préciser qu’il aurait voulu être au préalable informé « son intention avant qu’elles soit publique, afin de le dissuader de la démarche qu’il a faite », et qu’il ne saurait accepter le prix, ni pour le phénomène coranique , ni pour les conditions de renaissance, estimant, qu’ils n’ont pas été « originellement conçus, ni sur le plan des lettres , ni celui du journalisme, mais comme de simples devoirs » .
Nous reviendrons sur cette affaire aussi, lorsque nous aborderons, la question du « Jeune Musulman dans les mémoires de Bennabi ».

– A l’occasion du premier anniversaire de la parution du « J.M », dans le numéro 24 Mr Soufari rend hommage à l’ensemble des personnes ayant collaboré au journal, il écrit, dans son article ayant pour titre « Notre 1er Anniversaire » : « Je dois rendre hommage aux « Anciens »comme s’en qualifie- l’un deux-qui m’ont prodigués leurs conseils, et qui par leurs écrits, ont embelli notre journal. Ce sont Malek Bennabi, Amar Ouzegane, Mohammed-Cherif Sahli, Mostafa Lacheraf, le Dr. Khaldi, Mahdad ,Belhaffaf et Madani, sans oublier le Dr.O.C.Pfaus ».
A remarquer une fois de que Bennabi est cité en premier.
-Dans le numéro 19, un article de Bennabi sur Cheikh Ibn Badis est annoncé pour le prochain numéro à l’occasion du 16 avril 1940, date de la disparition du fondateur de l’Association des Oulémas.
Cet article, sera publié le 24 avril 1953, dans la page une.
-Le JM publie une lettre d’un certain B.Mohamed n dans laquelle il affirme qu’il lit le journal depuis son N°1, et qu’il est parfait. Il ajoute plus loin, vos articles sont judicieusement choisis et variés, surtout ceux de Malek Benabi, de Abou Djamil Taha (Ali Merad) …
Dans le même numéro (19) il est encore question de Bennabi, une lettre d’Abdelaziz Khaldi est publiée et dans laquelle, il s’excuse de ne pas pouvoir répondre favorablement à la demande de certains de ses amis de donner une relation de son pèlerinage aux lieux saints.
Cependant il conseille un livre d’Etienne Dinet sur le sujet, puis il cite le « Lebbeik » de Malek Bennabi qui selon lui « donne une heureuse idée de l’ambiance « Hadj » à bord du bateau.
Dans ce même numéro(19) aussi, il est question de la récente conversion à l’Islam, d’un français le Dr Benoist.
Dans un article(Lettre) signé par le Dr Benoist daté du 24 février 1954, il explique que « Maintes fois sollicité par des amis d’exprimer publiquement les raisons qui m’ont amené à devenir musulman, je suis heureux de pouvoir le faire aujourd’hui dans les colonnes de ce journal auquel j’exprime ici toute ma reconnaissance ».
Il ajoute plus loin « je dois à la lecture du magnifique ouvrage de Malek Bennabi « le phénomène coranique » la certitude du caractère divin de notre Koran.
Certaines pages, en particulier le chapitre intitulé « les coïncidences », où il démontre que le texte de certains versets du livre révélés à notre prophète il y a plus de 13 siècles, coïncident avec les données les plus modernes de la science, m’ont définitivement convaincu, me mettant en accord avec le deuxième terme de notre Chahada : « Mohamed Rassoul Allah » .
-Dans un article d’un certain Abdelmadjid, ayant pour titre le titre de Frontières ouvertes, publié dans le JM N°30, l’auteur revient sur cette conversion, il écrit « la preuve irréfutable de cette éclatante et éternelle vérité, la récente conversion du Dr Benoist de Paris qui embrassa la religion musulmane le 20 février 1953 à la mosquée de paris.
« Le phénomène coranique » toujours de notre frère Bennabi avait contribué pour une grande part à affermir sa foi en Dieu…Bénis soit le message Bennabien qui a ramené à la vérité éternelle une conscience humaine » .
Dans ce même article, il est beaucoup question du livre de Bennabi « les conditions de la renaissance », avec la publication de certains extraits courts.
-le 28 mai 1954, le jeune musulman lance un appel aux lecteurs et amis, les exhortant de soutenir les lettres Algériennes et la cause de l’Islam, en souscrivant à la bourse d’étude « de notre frère Bennabi ».
Le journal indique qu’i souscrit une somme de 10000 fr, en précisant, que « notre frère et collaborateur Malek Bennabi doit se rendre à Médine pour « compléter sa documentation au sujet d’une étude sur l’Islam ».
Le JM, précise que « L’auteur du phénomène coranique » et des « conditions de la renaissance Algérienne » est connu de nos lecteurs par ses brillantes études sur les problèmes du monde Musulman ».
Il ajoute « sa renommée s’étend au-delà de nos frontières et de nombreux témoignages affluent à notre journal, comme en témoigne cette lettre de Mr .A .Ghafour un des fondateurs du cercle islamique de Paris ».
Dans cette lettre, Mr A.Ghafour ne tari pas d’éloges Malek Bennabi, affirmant : « je viens de parcourir certains passages de votre livre « vocation de l’Islam » c’est un ouvrage magnifique…Vous êtes bien un compatriote d’Ibn Khaldoun comme théoricien de l’Islam…Nous avons peu ou presque pas de théoriciens s’occupant de la détresse de notre communauté dans l’univers contemporain ».
Concernant la bourse en question il précise « votre voyage est important pour le monde Musulman…j’ai vu le Cheikh Sobhi Salah …ainsi que le professeur Hamidoulliah(Hamidullah).nous avons parlé de votre projet de voyage.ils ont donné des adresses utiles » .
Il semble bien que cette lettre a été destinée à Malek Benabi et à la lecture de son contenu le jeune musulman a lancé son appel à la souscription.
Il est à souligner que dans ce même numéro (33) a été publié le contenu de la conférence de A.Ghafour « Frère Pakistanais »donné à l’occasion de la grande réunion organisée par la section des Oulémas à paris pour commémorer le 14e anniversaire de la mort du Cheikh Ibn Badis .
Il ressort de l’ensemble de ses indications, et avant d’aborder la série d’articles que Malek Bennabi a publié dans le Jeune Musulman, que Bennabi, par son nom et ses livres était relativement bien présent dans ce Journal, traité de la manière la plus respectueuse, mis en avant dans plusieurs situations.
Nous pouvons même affirmer que concernant le Jeune Musulman, il est difficile de soutenir à ce stade de notre étude que Bennabi soit considéré comme un adversaire par l’association des Oulémas.
C /Malek Bennabi collaborateur du JM
Bennabi, comme cité plus haut, a signé 19 articles dans le Jeune Musulman.
Il est après Ali Merad, l’auteur le plus prolifique du Journal.
Son premier article parait au 10e numéro et il s’efforcera de publier tous les quinze jours, c’est-à-dire dans chaque numéro.
Mais pour de raisons liées à la rédaction , cette périodicité n’a pas pu être assurée.
Cependant il est à remarquer qu’a partir de son premier article (N°10), à l’annonce de l’arrêt de la publication pour deux mois en raison des congés (l’arrêt a duré 7 mois), publié le 26 juin 1953 dans son numéro 24, Bennabi sur une série de 15 numéros successifs, a publié 13 articles.
-le premier article « Mohamed et la civilisation » a été écrit à l’occasion du « Mouloud », évènement pour lequel le Journal a consacré un numéro spécial.
– le Dix-neuvième « le contact Europe-Islam » est extrait du livre de Bennabi « vocation de l’Islam » et c’est son dernier article dans le Jeune musulman qui cessera de paraitre, un mois plus tard. Dans cet écrit Bennabi, fait le parallèle entre « le canevas originel de la vie européenne dans ce quelle a de plus profond » et qui n’a pas changé depuis des siècles, et le canevas originel du monde musulman.

Ainsi Bennabi, a trouvé dans le Jeune Musulman, une tribune inespérée pour diffuser ses idées, en toute liberté, reprenant des chapitres de son livre Vocation de l’Islam, qui ne pourra éditer qu’en l’année 1956,et en commentant l’actualité internationale en usant de ses concepts phares et en développant ses idées.
Le jeune musulman, semble être ravi de la collaboration régulière de Benabi, qui par sa notoriété et par ses écrits variés, d’actualité et soigneusement préparés, a contribué au succès du journal et à renforcer sa crédibilité.
C/Le JM dans les mémoires de Bennabi
Les mémoires de Bennabi, fournissent, des informations et indications intéressantes sur sa collaboration avec le « Jeune Musulman » et sur un certain nombre de détails qui peuvent concourir à une meilleure compréhension de certains points paraissant ambigus.
En premier lieu il est à préciser que pour la période en question, c’est-à-dire du 6 juin 1952 (date de lancement du JM) au 30 juillet 1954, les mémoires de Bennabi se caractérisent par :
Le 24 février 1952 Bennabi, avait arrêté d’écrire ses mémoires se croyant à la veille d’une arrestation , et il ne reprend la rédaction que le 22 septembre 1953, soit deux mois avant la publication de son premier article dans le jeune musulman.
Cependant il fait une rétrospective de la période dans laquelle il n’avait pas écrit, dans laquelle il apparait qu’elle fut éprouvante pour lui, avec une tentative d’évasion (sa hidjra) qui a duré un mois du 11 juillet à la mi aout environ, il ne commence à publier qu’en septembre avec un article publié dans la république algérienne le 26 septembre 1953, soit deux mois aussi avant celui publié dans le JM .
Nous ne savons pas la date précise à laquelle Bennabi a été approché par la rédaction du JM, pour collaborer, mais nous supposons qu’elle se situe en la période mouvementée de l’auteur.
Il est à noter qu’a partir du 17 décembre 1953, et jusqu’à sa mort, Bennabi, opte pour la prise de notes datées dans la rédaction de ses mémoires, en soulignant que les notes de la période allant de juin 1954(un mois avant la cessation du JM) à décembre 1957 ont été perdues .
Concernant, le livre vocation de l’islam, Bennabi, précise qu’il a terminé sa rédaction le mois de Mai 1950 , et ayant opté pour la souscription pour l’éditer, il ne put remettre le manuscrit à l’éditeur faute d’avoir reçu la somme attendue des souscripteurs .
C’est dans ces conditions que Bennabi décide de publier une « sorte de condensé » du livre sous formes d’articles dans la République Algérienne, précisant que « le lecteur de « la république Algérienne » qui alu de moi les quatre articles successifs qui ont paru au mois de mai 1951, se doutera-t-il jamais que j’avais voulu sauver ce qui me paraissait essentiel dans mon livre ? » .
Cette confession est intéressante à plus d’un titre : elle montre Bennabi, qui bataille pour diffuser ses idées contenues dans son livre vocation de l’Islam, en saisissant l’opportunité de publier des articles dans la République Algérienne en 1951, et plus tard dans le Jeune Musulman.
Donc il était anormal que Bennabi refuse l’offre du JM, bien au contraire, comme nous l’avons montré, il a essayé d’exploiter cette aubaine au maximum, en essayant de publier dans chaque numéro.
D’autre part cette confession explique le pourquoi de la publication de plusieurs chapitres entiers de « vocation de l’Islam » dans le Jeune Musulman, sachant que livre ne sortira qu’en 1956.
Il est à préciser que Bennabi ne s’est pas contenté dans ses publications dans les journaux à reprendre des extraits de son ouvrage , bien au contraire, les articles publiés dans le Jeune Musulman montrent que ces « Articles-extraits » n’ont pas dépassé le nombre de 4 sur 19.
-il est question du Jeune Musulman aussi dans les mémoires de Bennabi sur d’autres points à savoir, un article non publié, l’affaire du professeur Pfaus , et ses correspondances avec Larbi Tbéssi.
Concernant l’article de Bennabi, non publié par le Jeune Musulman, il s’agit en fait, d’une petite affaire, que Bennabi lui même ne donne pas une grande importance et pour preuve il inscrit cet « acte de censure » dans le cadre d’une « petite bataille » , ayant pour origine un article de l’épouse du Dr Abdlaziz Khaldi sur le théâtre Algérois qui a évolué en une polémique , jugée inopportune par la rédaction du Jeune Musulman.
Dans son article publié dans le JM N° 11, du 19 décembre 1952, Salima Khaldi considère que de la troupe théâtrale algéroise s’est « distinguée par la médiocrité de son ensemble et la carence de son sens artistique », s’en suit une virulente mise au point de Mustapha Kateb publiée dans le numéro 20 du 2 janvier 1953.
Le jeune musulman, introduit la mise au point en précisant que « la publication de l’article de Mme Khaldi a provoqué une vive émotion dans les milieux du théâtre arabe. Rappelons que nous avons pris le soin de la placer sous la rubrique « libres propos », pour bien marquer la réserve su « JM » sur certaines appréciations de notre correspondante occasionnelle ».
Bennabi écrira dans ses mémoires : « l’autre fait de la période digne d’être mentionné, c’est celui de cette petite bataille que la femme de Khaldi avait inauguré par un article critique paru au « Jeune Musulman » sur la qualité du théâtre algérois. L’article avait mis à vif le légitime orgueil des jeunes artistes comme Mustapha Kateb, et mis en péril l’intérêt sordide de quelques cabotins qui ont pour mission de dépraver le goût algérien à l’Opéra d’Alger.
Il y eut réplique à l’article…réplique à la réplique et bataille rangée entre les deux camps.
Je compris qu’il me fallait en quelque sorte tirer la conclusion de cette bataille afin qu’elle n’ait pas été de la simple fumée. J’envoyais en conséquence au « Jeune Musulman » un article dans lequel j’avais en quelque sorte complété la doctrine sur l’art que j’avais ébauchée dans « les conditions de la renaissance ».Vlan ! « Le Jeune Musulman » qui avait largement favorisé le débat l’arrêta net aussitôt mon papier lui état parvenu » .
Bennabi, était donc persuadé qu’il s’agissait d’une affaire de censure qui le visait personnellement, alors qu’objectivement ses publications ultérieures montrent qu’il était bien considéré par le Journal.
Sur l’affaire du Dr Pfaus, citée plus haut, Bennabi écrira dans ses mémoires « je reçois aujourd’hui le numéro du « Jeune Musulman » où on a pas inséré mon article « marchands de civilisation ». Par contre, on y donne un certain « communiqué de la communauté islamique de Hambourg » où un certain Dr Pfaus (mis en vedette depuis un an par « Le Jeune Musulman », et dont je saisi mieux le jeu depuis quelques semaines que j’ai reçu de lui la lettre que le professeur Hamidullah m’a traduite, veut me mettre en vedette comme quelqu’un qui « mériterait également » le prix de l’Association des Journalistes Indiens qui nous dit ce singulier communiqué, a été décerné à Mysore City par un certain M.Fekir Mohamed à Oscar Pfaus. C’est curieux qu’instantanément ma femme et moi nous ayons flairé là un air caractéristique de l’intelligence Service. Et c’est ma femme qui résume bien je crois notre opinion : On n’a pas pu nous avoir par la misère, on essaye maintenant de nous avoir par la « gloire » » .
Nous n’avons malheureusement pas assez d’informations sur le Dr Pfaus, pour savoir est ce que les doutes de Bennabi se sont révélés justes, ou bien tout simplement il a été victime d’un contexte historique complexe le rendant très suspicieux ?
Concernant sa correspondance avec Cheikh Tbéssi, en se limitant au sujet qui nous intéresse, c’est-à-dire, Bennabi et le Jeune Musulman, il ressort de la lettre adressée du Cheikh Tbéssi qu’il était question à un moment de lui confier la direction du « Jeune Musulman », il écrit à ce propos dans une note datée du 16 février 1954« Avant-hier, j’ai pris la parole à une réunion au « Cercle culturel islamique » pour souligner l’œuvre de l’Association des Oulémas. Et comme récompense, je trouve en rentrant de Paris une lettre où Larbi Tbéssi me dit par l’intermédiaire de Cheikh Chibane que l’Association sait que je suis « le plus qualifié pour la représenter en France, mais… ».comme la dite Association reconnait que je suis « le plus apte à diriger » « Le Jeune Musulman »…mais » .
Il est probable, que le nom de Bennabi, avait été suggéré pour diriger le JM, surtout après sa longue interruption, qui a duré sept mois, de fin juin 1953 à la fin de Janvier 1954, malheureusement nous n’avons pas plus d’informations sur ce sujet.
Enfin, il est étonnant que sur l’affaire de la conversion du Dr Benoit, Bennabi cite comme source première de l’information El Bassair, alors que journal El Bassair indique bien que la lettre publiée sur ses colonnes est une traduction de celle parue dans le Jeune Musulman.
Il écrit dans ses mémoires « un certain Dr Emmanuel Benoit, s’est converti à l’Islam à la mosquée de paris .Et sans la confession qu’il en donne à El Bassair, il note « le phénomène coranique » comme une des sources à laquelle il a puisé sa nouvelle conviction » .
Cette lettre du Dr Benoit a eu un retentissement énorme, et a contribué à faire connaitre d’avantage Benabi et son livre « le phénomène coranique ».
A remarquer que cet article publié par El Bassair, est l’un des deux articles seulement , repris du jeune musulman après celui du Dr Abdelaziz Khaldi , et que la conversion de Benoit a valu à Benabi d’être cité élogieusement par le poète Mohamed Laid Khalifa, qui dans un long poème publié dans le Journal El Bassair il s’adresse à Benoit le converti « le phénomène de Malek t’a ébloui, et ton obscurité s’éclaira par sa foudre enchantante » ( بهرتك (ظاهرة) بدت من مالك …فجلت دجاك ببرقها البسام).
Conclusion :
Cette étude confirme d’une manière perceptible les conclusions de l’étude du Professeur Aouimeur , à savoir « « Les divergences des points de vue vues de Benabi avec les Oulémas Algériens n’ont pas été un prétexte pour la mésentente, et la cause d’une lutte sur la scène culturelle et politique, bien au contraire l’Association des Oulémas a permis à Benabi d’exprimer ses convictions sur les pages de ses revues : El Bassair, le jeune Musulman… Et s i Malek Benabi a tiré profit de ces espaces qui sont nécessaires dans son parcours intellectuel, l’Association des Oulémas a sans aucun doute trouvé en Benabi un puissant allié …».
Concernant le Jeune Musulman, en particulier, nous pouvons même soutenir que Benabi, a trouvé en ce Journal un espace inespéré et efficace pour diffuser ses propres idées, et dans la langue qu’il maitrise le plus.
Dans le Jeune Musulman, il a écrit en toute liberté, ne consacrant qu’un article directement en rapport avec l’Association (article sur Cheikh Ben Badis).
Il est certain que le Jeune Musulman a beaucoup gagné de la collaboration constante de Benabi, et l’étude montre bien que son nom, était particulièrement présent dans ses colonnes par ses articles et en raison de la multitude d’occasions où sa personne s’est trouvé mêler.
S.A.