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Songes et contrevérités de Belaid Abdeslem (1ère partie)- Par : Zeddour Mohamed Brahim

Tromper est un malheur pitoyable ; mais connaître la vérité et ne pas conformer ses actions à cela est un crime que le Ciel et la Terre condamne. Giuseppe Mazzini

Le titre de cet article est tiré d’une série de dessins réalisés par Pablo Picasso en dix-huit scènes, en même temps qu’il peignait Guernica (1937), intitulés « Sueño y mentira de Franco » (Songe et mensonge de Franco). Picasso s’est employé à stigmatiser par la caricature la tyrannie franquiste contre la justice, l’Humanité et la Culture.

Ce titre m’a été inspiré par l’entretien que m’a accordé Brahim Hasbellaoui, ancien député et cadre des ministères de l’Education, de l’Information et la Culture et des Affaires étrangères. L’idée directrice de l’entretien consistait à analyser le Mouvement estudiantin et son affiliation au Mouvement national. En effet, à écouter l’énumération des noms des principaux acteurs du Mouvement estudiantin, on retrouve de grands leaders du Mouvement national. On perçoit un sentiment de fierté chez cet ancien lycéen qui a répondu à l’Appel de la grève lancé par l’UGEMA, il a rejoint l’ALN où il a combattu dans les rangs de la Wilaya III jusqu’à sa blessure au combat et son évacuation à Tunis. Il évoque ses souvenirs tels qu’ils lui paraissent inscrits dans les chroniques des anciens étudiants nationalistes.

Mais son enthousiasme s’estompe quand il aborde le récit mémoriel de Belaid Abdesselam publié récemment à Alger . Le livre, truffé de mensonges, déroute celui qui a connu l’auteur et les personnages cités, qui a vécu les évènements relatés. Aussi, Brahim Hasbellaoui se voit obligé de dénoncer cette incurie et se propose de rétablir certaines vérités. Il se veut un porte-voix de tous ceux dont la mémoire s’est trouvée blessée. En tout état de cause, le livre de Belaid Abdesselam a été mal accueilli par la critique, provoquant une chaine de réactions qui y ont perçu un recueil de diffamations et d’outrages…

Dans sa critique du brûlot de Abdesselam, Brahim Hasbellaoui a focalisé son attention sur les attaques contre Ahmed Taleb Ibrahimi, en qui il a toujours apprécié l’homme de conviction, de dialogue et de fidélité. Ils se sont connus en 1962 lorsque Taleb arrive à Lausanne après sa libération pour préparer sa Thèse de Doctorat en médecine. Hasbellaoui a gardé de Taleb l’image d’un patriote intègre qui ne faisait pas état de son parcours et un croyant sincère qui ne faisait pas étalage de sa Foi. Aux mensonges de Abdesselam, il oppose quelques vérités, mais pas toutes les vérités, assure-t-il.

La Faculté de médecine d’Alger

Les souvenirs de Brahim Hasbellaoui remontent à la rentrée de l’année scolaire 1949-1950 au lycée technique d’Alger. L’Association des lycéens d’Algérie n’était pas encore fondée, aussi les liens avec les étudiants étaient étroits et fréquents, en vue d’une meilleure préparation à l’accès aux études universitaires.

La structure sociologique des étudiants de l’Université d’Alger en cette rentrée 1949-1950 ne diffère en rien des précédentes. Pour l’année 1947-1948, l’Université d’Alger comptait 263 étudiants algériens (sur un total de 4.500 étudiants), dont 92 à la Faculté de médecine (sur un total de 1.584 étudiants). Ils seront 250 étudiants algériens à l’Université d’Alger en 1949-1950. Parallèlement, les étudiants algériens seront plus nombreux en France et à l’étranger.

S’adressant à un prisonnier français, le colonel Amirouche eut cette réflexion : « Cela n’a aucune importance que nous mourions. Notre force, c’est notre jeune élite qui s’instruit actuellement en France ou à l’étranger. C’est pour eux que nous faisons la guerre, cette guerre d’hommes mûrs et de gens sans importance » .

Charles-Robert Ageron notera de son côté : « La présence active en France durant l’entre-deux-Guerres (et au-delà) d’un nombre faible mais croissant d’étudiants Nord-Africains est l’une des clés trop méconnue de l’évolution qui a conduit le Maghreb de la domination coloniale aux indépendances. Quiconque a eu la curiosité de s’intéresser à ces étudiants n’a pu manquer d’être frappé par l’intensité de leurs activités politiques qui devaient conduire beaucoup d’entre eux à devenir des leaders nationalistes . »

1949 est l’année de la création de l’Institut d’Etudes Politiques (I.E.P.) à Alger destiné à offrir une formation par l’acquisition d’une vaste culture générale moderne et à permettre aux étudiants de se présenter aux concours de la Fonction publique et de l’Administration algérienne. Le nombre d’étudiants algériens était infime, on ne dénombrait pas plus de deux ou trois par promotion. Or, presqu’à la même période, l’administration coloniale parvint à faire avorter le Projet du lycée arabe d’Alger, longtemps réclamé par les Algériens, avec la coopération du ministère égyptien de l’Education du temps de Taha Hussein.

La rentrée universitaire 1949-1950 s’est singularisée par la présence de deux étudiants algériens, condisciples à l’année préparatoire de médecine (P.C.B.) dont les destins ne se seraient peut-être jamais croisés : Ahmed Taleb-el-Ibrahim et Belaid Abdesselam.

Ahmed Taleb, fils du Cheikh Bachir el-Ibrahimi, est issu du courant constant du Mouvement national de l’affirmation de soi : permanence linguistique, culturelle et sociologique de l’Algérie et de l’ensemble maghrébin auquel elle appartient.

Le courant constant du Mouvement national est né d’une vision révolutionnaire originelle, définie par l’Emir Khaled et mise en œuvre par l’Etoile Nord-Africaine : affranchir les peuples maghrébins de la domination coloniale et les armes du combat devaient être forgées dans la Culture arabe et l’Islam.

Aussi y eut-il une division du travail entre l’action politique à travers le PPA et l’action éducative à travers l’Islah et l’Association des Oulémas. Telles sont l’identité et la vocation d’un processus révolutionnaire, qui est par essence constructif, il vise à remplacer un désordre par un ordre en opérant un juste retour au réel. « L’ordre naquit de la confusion ; on apprit à se respecter parce qu’on tombait à chaque instant sous la dépendance l’un de l’autre ; d’utiles terreurs soudainement répandues formaient l’esprit public et faisaient supporter le poids des armes et la fatigue des veilles » explique Saint-Just dans L’Esprit de la Révolution.

Belaid Abdesselam, fils d’un riche commerçant de Aïn El Kebira, est quant à lui issu du courant variable. L’émoi suscité par les massacres du 8 Mai 1945 a entrainé l’adhésion au Mouvement national des assimilationnistes, des communistes et autres adeptes de « l’Algérie française ». Mais sitôt la fièvre émotionnelle retombée, ils ne manquèrent pas de se heurter aux tenants de la ligne révolutionnaire…

En adhérant au Mouvement national, Belaid Abdesselam souffrait du lourd handicap de l’absence de références et d’antécédents…
A la Cité universitaire de la rue Robertsau où ils résidaient tous les deux, Ahmed Taleb et Belaid Abdesselam entretenaient des relations cordiales tout au long de la période 1949-1954. Ces liens ont été consolidés grâce à leur adhésion au Syndicat estudiantin l’A.E.M.A.N., l’Amicale des Etudiants Musulmans de l’Afrique du Nord, créée à Alger en 1919. Avec l’A.E.M.N.A., l’Association des Etudiants mMusulmans Nord-Africains, créée à Paris en 1928 à l’initiative de l’E.N.A. (l’Etoile Nord-Africaine), dont les objectifs dépassaient le cadre de l’entraide étudiante, c’est toute l’Histoire du Mouvement étudiant maghrébin et algérien autonome qui refait surface.

Mais que pouvait bien savoir Belaid Abdesselam de toutes les luttes de l’A.E.M.N.A. dans le domaine syndical, politique et culturel ? Un travail de fourmi a été mené par des générations d’étudiants nationalistes avec acharnement et efficacité, malgré l’indigence des moyens et le harcèlement de la police, en direction des étudiants, des lycéens, des ouvriers et de l’opinion publique sur la nécessité et la justesse du combat maghrébin anti colonial.

Un exemple au hasard dans le riche catalogue du combat et la détermination de l’A.E.M.N.A. et précisément à Tlemcen où se tient le 5e Congrès de l’Association du 6 au 8 Septembre 1935, avec la participation des Délégués algériens, marocains et tunisiens. Parmi les invités d’honneur, il y avait Cheikh Bachir Ibrahimi dont la présence était remarquée. Responsable régional de l’Association des Oulémas, il avait élu domicile à Tlemcen et supervisait les travaux de construction de Dar el Hadith, qui sera inaugurée deux ans plus tard, soit le 27 Septembre 1937. S’adressant aux congressistes dans une allocution qui a frappé les esprits, il a invité les étudiants à être les hommes de leur temps et de leur peuple : réussir les parcours universitaire et professionnel et stimuler les consciences des masses populaires…
Telle est la doctrine du courant constant où se reconnait Ahmed Taleb mais pour lequel Belaid Abdesselam n’éprouve aucune attraction ni aucun intérêt. En bon arriviste politique, Abdesselam ne pouvait être intéressé que par la progression hiérarchique dans l’Appareil des Organisations qu’il fréquentait.

Cet esprit est manifeste dans ses Mémoires. Il écrit en page 177 qu’on « ne remarquait pas la présence de Taleb dans aucune manifestation organisée par les étudiants musulmans d’Alger ». Mais Brahim Hasbellaoui trouve cette affirmation inexacte. Il confirme que non seulement Taleb assistait à toutes les réunions de l’A.E.M.N.A. mais sa présence ne passait pas inaperçue puisqu’il était sollicité à prononcer des discours de circonstance à l’occasion du Mawlid Ennabaoui ou de l’Anniversaire du 8 Mai 1945.

Bien plus, Abdesselam n’hésite pas à solliciter son aide pour éjecter les communistes de la présidence de l’A.E.M.N.A. afin de s’y installer. Or, Saber Chérif, étudiant affilié à l’UDMA présenta sa candidature contre Abdesselam. La tentative de conciliation de Taleb d’une présidence par alternance échoua. Il préféra alors se consacrer au lancement du Journal anticolonialiste « Le Jeune Musulman ».

Le Jeune Musulman

Avec sa légendaire mauvaise foi, Abdesselam ne manque pas de minimiser la portée de cet acte révolutionnaire, il écrit : « Le contenu et son objet se limitaient à traiter des problèmes relatifs à l’Islam… et des articles sur ce qu’on appelait alors la Nahda… Dans le contexte de l’époque, de tels sujets comportaient, pour leurs auteurs, l’avantage de ne pas déranger outre-mesure l’administration coloniale, plus sensible et plus attentive aux Publications traitant des problèmes politiques et des Thèmes concernant les formes de lutte contre la domination coloniale. On peut même dire que, dans les conditions prévalant dans notre pays pendant les années qui séparaient les Evènements du 8 Mai 1945 au 1er Novembre 1954, traiter des questions relatives à l’Islam, à la Culture arabe et à la Nahda, constituaient un dérivatif répondant aux vœux des autorités coloniales qui se réjouissaient de tout ce qui était susceptible de détourner la jeunesse algérienne de la lutte politique, de ce qu’elles appelaient, dans leur jargon, l’agitation nationaliste anti-française ».

Par ses affirmations, Belaid Abdesselam se dévoile comme n’ayant jamais été un lecteur assidu de la Presse nationaliste anticolonialiste en ce début des années 1950 qui s’exprimait à travers trois principaux Organes d’expression française : « L’Algérie libre » (MTLD), « La République algérienne » (UDMA) et « Le Jeune Musulman » (Oulémas).

On peut citer, à titre d’exemple, quelques articles parus dans différents numéros du Jeune Musulman :

– « Pour un Islam libre dans une Algérie indépendante » d’Amar Ouzegane
– « Histoire d’un enseignement colonialiste » de M. C. Sahli
– « Crimes colonialistes » de A. T. Madani
– « Charivari colonial » de Malek Bennabi
– « Les faux délivrés » d’Ahmed Taleb-Ibrahimi
– « Les croisés en pantoufles » d’Abdelaziz Khaldi
– « Les confréries au service du colonialisme » d’Ali Merad
– « L’impérialisme euharistique » d’Islam Madani
– « Réponse aux détracteurs de l’Islam » de Mostefa Lacheraf
– Les poèmes de Mohamed Lebjaoui

On ne peut prétendre que ces articles, de par leurs thématiques et l’ancrage politique de leurs auteurs, ne pouvaient constituer une source de préoccupation des autorités coloniales. C’est ainsi que l’animateur du Journal, en l’occurrence Ahmed Taleb-Ibrahimi, fut arrêté et emprisonné pendant un mois avant d’être traduit devant un tribunal militaire en 1953. Mais encore, peut-on soupçonner de complaisance ou d’ambivalence à l’égard du colonialisme, sous peine de tomber dans la plus aveugle des stupidités, des écrivains de la trempe de Sahli, Ouzegane, Lacheraf, Bennabi, Khadli ? En acceptant de collaborer au « Jeune Musulman », ils étaient convaincus de sa ligne éditoriale foncièrement nationaliste et anti colonialiste.

On retrouve aussi dans « Le jeune Musulman » des références au contexte international et notamment pour marquer la solidarité avec les autres pays dans leur lutte contre le colonialisme et l’impérialisme, à travers les Editoriaux de Ahmed Taleb dans la période 1952-1953 :

Lla condamnation de l’assassinat de Ferhat Hachad en Tunisie
L’exil du roi Mohamed V du Maroc
L’action de Mossadegh en Iran
– La victoire du Viet Kong sur l’armée française à Dien Bien Phu en Indochine
– etc.

Ce donneur de leçon de Belaid Abdesselam, en mal de reconnaissance, peut-il se prévaloir d’une quelconque contribution de la consistance des articles précités ? Peut-il nous exhiber un seul écrit de sa main avec la même hauteur de vue, la même rigueur intellectuelle et le même courage politique sur un de ces Thèmes et publié dans un des Journaux nationalistes ?

Ainsi s’achève la période pré révolution. Le 1er Novembre 1954 va faire évoluer le Mouvement national vers un Mouvement de Libération, passant de l’Idéal révolutionnaire à la stratégie révolutionnaire. En plus de l’Edifice institutionnel et pour assurer une meilleure mobilisation de la population algérienne autour des impératifs de la Guerre de Libération, les responsables ont veillé à restructurer la « Fédération de France » et à créer des Organisations syndicales des étudiants, des travailleurs et des commerçants. Les étudiants vont alors vivre des expériences inédites.
Z.M.B.