Études et analyses

LES SOINS MEDICAUX ET L’ISLAM/Professeur Mustapha KHIATI

KHIATIComme pour ses autres besoins (boire, manger, s’habiller…) l’homme cherche à se soigner et à améliorer constamment ses possibilités de soins. Pour des raisons philosophiques ou surtout religieuses des personnes peuvent refuser tel ou tel soin, l’exemple le plus connu est peut être le refus par les témoins de Jéhovah du sang administré par transfusion.

Quel est l’avis de l’Islam?

L’Islam recommande à chacun la préservation de sa santé. Il est demandé d’être prudent dans la gestion de sa santé et d’éviter tout effort physique extrême ou tout surmenage pouvant mettre en danger la vie de l’individu. Cet aspect est même considéré comme une forme de suicide par le Coran : «Ne soyez pas vous-mêmes, la cause de votre propre perte» (Coran, 2 : 195). Selon Ayad (1997), « le Saint Coran oriente en toute douceur l’homme vers la recherche du traitement de ses maux et du soulagement de ses souffrances et lui recommande de ne jamais cesser d’avoir de l’espoir, de faire ses prières, de formuler des vœux, d’implorer le Seigneur aux moments difficiles. C’est d’ailleurs, Lui qui apprit à son serviteur de l’invoquer en disant : ‘’Et si je tombe malade, c’est Lui qui me guérit’’ (Coran, 26 : 80) ». La préservation de la santé est un bien précieux auquel il faut veiller. A un de ses compagnons qui avait fait le vœu de jeûner la jour- née et de prier toute la nuit, le prophète (Paix et Salut sur Lui) dit : «[…] Ton corps a un droit sur toi, tes yeux ont un droit sur toi, […]» (hadith rapporté par Mouslim). L’Islam a recommandé instamment aux musulmans de se soigner. On demanda au Prophète (Paix
et Salut sur Lui) s’il est permis de se soigner (médicalement ), il répondit par l’affirmative et dit : « Dieu a créé pour chaque maladie un remède à l’exception d’un seul mal : la vieillesse (El Khattabi). Le Prophète (Paix et Sa- lut sur Lui) a également dit : «Dieu n’a fait descendre aucune maladie sans faire descendre un traitement pour la guérir» (hadith rapporté par Mouslim). Dans un autre hadith, le Pro- phète (Paix et Salut sur Lui) dit : «Chaque maladie a un remède. En obtenant le remède de la maladie, ce sera la guérison par la grâce de Dieu le Puissant, le Glorifié». Le Prophète (Paix et Salut sur Lui) a demandé à son cousin et Compagnon Saâd Ibn Abi Wak- kas de consulter Hareth Ibn Kha- ladah, un médecin arabe célèbre de l’époque (Leclerc, T 2, p.7). Selon Aïcha, l’épouse du Prophète (Que Dieu l’agrée) : «Comme les maladies du Prophète (Paix et Salut sur Lui) sont devenues plus fréquentes, nous lui avons admi- nistré les remèdes prescrits par des médecins musulmans et non musulmans» (Cf Livre El Khilal). A la lumière de ces hadiths, on peut tirer trois enseignements : – toute maladie a son traitement, les médecins et les chercheurs doivent s’y employer à le re- chercher et à le mettre en œuvre pour lutter contre la maladie. – le malade doit se soigner ; – C’est Allah qui gué- rit, le remède est un moyen. Toutes les grandes Ecoles juridiques musulmanes (Hanafites, Malékites et Chaféites) sont unanimes pour af- firmer que la recherche de soins est licite. Les Hanbalites soutiennent même que cette recherche est for- tement recommandée. Pour l’Imam Ec Chaféi, les soins sont obliga- toires lorsqu’ils réalisent une ac- tion salvatrice tel le bandage d’une blessure. Toutes les Ecoles consi- dèrent comme obligatoires les soins prodigués dans les cas d’urgence. Ibn El Qayyim El Djouziya dit dans son livre Zad El Maâd (4/15) : «Des hadiths authentiques comportent l’ordre de se soigner et indiquent que le recours aux soins ne contredit pas la confiance en Allah, pas plus que l’effort déployé pour repousser la fin, la soif, la chaleur ou le froid. Bien plus, la plénitude du Tawhid (foi en l’unicité absolue en Allah) ne saurait être atteinte sans l’usage des causes dont Allah fait dépendre leurs conséquences par Son décret et sa Loi. La non utilisation des moyens infirme la confiance de l’intéressé en Allah comme elle constitue une remise en cause de l’ordre et de la sagesse divins». La maladie, en Islam, ne doit pas être considérée comme une malé- diction ou une punition divine, mais plutôt comme une épreuve. Le mu- sulman est évalué face à la maladie et sa foi est évaluée comme il est évalué dans d’autres circonstances : face à une bonne santé, à l’aisance, à l’opulence, à la pauvreté à la mi- sère, et au pouvoir… : «Nous vous éprouvons pour connaître ceux d’entre vous qui luttent, ceux qui sont constants […] » (Coran, 47 : 31). Aussi, le musulman est-il invi- té à s’exercer à supporter l’adversi- té sans lassitude et à savoir patien- ter car les résultats d’un traitement ne sont pas toujours immédiats. Certains refusent de se soigner sous prétexte qu’étant donné que la guérison est déterminée par Dieu, se soigner devient inutile. La démarche reste la même si la guérison n’est pas déterminée car la maladie est déterminée par Dieu et il n’est par utile de la combattre.

Le hadith du Prophète (Paix et Salut sur Lui) cité plus haut ré- pond à cette façon de voir. Comme le dit Ibn El Kayim El Djouzia dans son livre sur la médecine du Prophète, Dieu a mis à la disposition de l’homme divers remèdes et si la maladie est déterminée, la guérison est également déterminée grâce aux remèdes disponibles. L’Islam apprend aux musulmans la patience, l’endurance, le courage… Le musulman doit considérer la maladie comme une occasion pour expier ses péchés : «Tout ce que subit le musulman est une expiation en sa faveur, même l’égratignure et la piqûre d’une épine» (hadith rapporté par Mouslim). Le malade musulman bénéficie au cours de sa maladie d’un allègement de presque toutes les obligations religieuses : – les ablutions peuvent être rem- placées par le tayammum pour celui dont le contact de l’eau re- présente un risque d’aggraver sa maladie ou de retarder sa guérison, – la prière peut être accomplie en position assise ou même couchée, en cas d’incapacité à la faire debout, – L’obligation de jeûner le mois du Ramadhan est levée pour le malade, le malade peut restituer les jours lorsqu’il sera en bonne santé. Pour les diabétiques par exemple, le jeûne est remplacé par une aumône pour chaque jour manqué (Coran 2, 184), – Seules les personnes ayant une capacité physique et financière sont tenus de faire le pèlerinage à la Mecque (Coran 2, 196). Les soins ne peuvent être effectués qu’avec le consentement du malade. Si le malade n’est pas pleinement conscient ou responsable, l’autorisation de le soigner est donnée par son tuteur légal (suivant l’ordre établi par la loi musulmane). En cas de défaillance du tuteur ou suite à un préjudice avéré envers le malade, il est disqualifié et la tutelle confiée à un autre parent suivant le degré de lien de parenté ou à défaut à la puissance publique. Cette dernière peut en outre imposer les soins en cas de maladie contagieuse (exemple : décret de 1969 instituant le traitement obligatoire de la tuberculose en Algérie avec recours en cas de besoin à la force publique) ou dans le cadre de la prévention contre certaines maladies (exemple : vaccination contre la méningite pour les pèlerins). En cas de situation urgente mettant en danger la vie du malade, le consentement de ce dernier n’est pas requis.: L’obligation des soins Selon l’avis des spécialistes de l’Académie islamique du Figh, se faire soigner est en principe, chose permise. En témoignent les nombreux versets coraniques ainsi que les actes et paroles du Prophète (PSL) (La Sunnah). Les soins médicaux représentent également une protection de la personne, ce qui constitue l’une des finalités universelles de la législation. – Les soins sont obligatoires pour l’individu lorsque le fait de s’abstenir d’y recourir l’expose à un danger de mort, à la perte de l’un de ses membres ou organes ou à l’invalidité ou encore si le mal risque de faire contagion et de nuire à autrui (maladies contagieuses). – Ils sont souhaitables (les soins) lorsque leur omission conduit à un affaiblissement du corps sans engendrer les risques indiqués dans le premier cas. – Ils sont permis s’ils ne s’inscrivent pas dans le cadre des deux cas précédents. – Ils sont indésirables s’ils utilisent un moyen susceptible de provoquer des réactions autre- ment plus néfastes que la maladie qu’on cherche à soigner. Les traitements de cas désespérés Le musulman doit être convaincu, par sa foi, que la maladie et la guérison sont du ressort de Dieu Tout- Puissant et que les soins médicaux consistent à puiser dans les lois de la nature que Dieu a édictées à l’univers. Par conséquent, il ne faut jamais désespérer de la miséricorde divine. Au contraire, il faut toujours garder espoir en la guérison, par la grâce de Dieu. Les médecins et les parents doivent veiller à remonter le moral de leur patient, à continuer à s’occuper de lui, à alléger ses souffrances morales et physiques qu’il y ait espoir de guérison ou pas. Les médecins sont seuls habilités à décréter si l’état du malade est désespéré ou non, au moyen des possibilités dont dispose la médecine en tout temps et en tous lieux et en fonction des conditions du malade. Le consentement  du malade – Le malade doit donner son accord au traitement qui doit lui être administré lorsqu’il est en pleine possession de ses facultés mentales. S’il n’est pas totalement ou partiellement en mesure de le faire, l’autorisation du tuteur légal est prise en compte, conformément aux dispositions de la Charia qui limitent le champ d’action du tuteur à tout ce qui est dans l’intérêt du malade et à lui éviter tout préjudice. Toutefois, si le tuteur omet de donner l’ordre de soigner malgré l’état de santé manifestement alarmant, le droit de donner cet ordre est transféré aux autres tuteurs et en dernier lieu au représentant de la partie civile (l›autorité). – Dans certains cas, la partie ci- vile (l›autorité) peut contraindre le malade à se faire soigner (maladies contagieuses) et à prendre des mesures préventives.

– En cas d’urgence et lorsque la  vie de l’individu est en danger, l’autori- sation de soins n’est plus indispen- sable pour commencer le traitement. – Les recherches et analyses médicales sont subordonnées au consentement du malade, en pleine possession de ses facultés mentales, sans contrainte aucune (les détenus, par exemple) ou persuasion matérielle (les pauvres). En tous les cas, ces recherches et analyses ne doivent entraîner aucun préjudice. Il n’est pas permis d’entreprendre des recherches ou des analyses sur des personnes mineures ou entièrement ou partiellement in- capables de s’exprimer, même avec le consentement des tuteurs.  Le secret médical Premièrement : Un secret est tout ce qu’une personne confie à une autre personne, en lui demandant expressément, a priori ou a pos- teriori, de le garder secret. Ceci inclut aussi bien ce qui est commu- nément considéré, comme étant de nature confidentielle, que des ques- tions personnelles ou les défauts intimes d’une personne qu’elle ne voudrait pas rendre publics. Deuxièmement : Le secret est un dépôt entre les mains de la personne qui en est le dépositaire, confor- mément aux enseignements de la Chari›a islamique et aux règles de magnanimité et de bonne conduite. Troisièmement : En règle géné- rale, il est prohibé de divulguer un secret. Divulguer un secret sans raison valable qui puisse justifier cet acte est répréhen- sible aux yeux de la Chari’a. Garder un secret est encore plus un devoir pour les personnes exerçant des professions, telles que la méde- cine, où la divulgation des secrets a un effet négatif. Ces personnes sont consultées pour obtenir un conseil ou une assistance par des gens qui s’ouvrent à elles et leur laissent savoir tout ce qui pourrait les aider à mener à bien leur métier vital, y compris des informations que l’intéressé cache à tous les autres, et même à ceux qui lui sont les plus proches. Le devoir de discrétion peut être levé exceptionnellement dans les cas où le fait de garder le secret pourrait entraîner un préjudice plus grand que celui auquel s’expose- rait l’intéressé, ou quand le fait de dévoiler le secret favorise un intérêt public plus important que le risque de continuer à le gar- der. Ces cas sont de deux sortes : 1. Les cas où il faut trahir un secret afin de choisir le moindre mal et où, si besoin est, il vaut mieux porter préjudice à un individu pour sau- vegarder l’intérêt général. Ces cas se répartissent en deux catégories : – Ceux qui consistent à protéger la société contre un préjudice. – Ceux qui consistent à protéger un individu contre un préjudice. 2. Les cas où il est préférable de trahir un secret, en vue : – de protéger l’intérêt public – de prévenir un préjudice public. Tous ces cas doivent être rigou- reusement régis par les objec- tifs et les priorités établis par la Chari›a en vue de sauve- garder la foi, la vie humaine, la propriété et la descendance.  Les cas exceptionnels où le devoir de discrétion peut être levé doivent être stipulés dans les règlements et codes de déontologie régis- sant les professions médicales et autres. Ils doivent être clairement définis et énumérés dans tous leurs détails concernant la manière de divulguer le secret ainsi que les personnes à qui il doit être divulgué. Les autorités com- pétentes devront familiari- ser chacun à ces exceptions.
La législation en Algérie Le Code de déontologie médicale (décret n° 92-276 du 6/7/1992) souligne le libre choix du malade, lequel «constitue un principe fon- damental de la relation méde- cin-malade» (Art. 42). Chaque malade est libre de choisir son médecin ou son chirurgien dentiste. Le médecin est tenu de fournir toute information utile sur la né- cessité de l’acte médical (Art. 43). Il est également libre de recevoir des soins ou non. Le législateur a prévu dans ce dernier cas pour dégager la responsabilité du méde- cin, que le malade signe une décla- ration de refus de soins médicaux (Art. 49). En effet, «Si le malade est en péril ou incapable d’expri- mer son consentement, le médecin, le chirurgien dentiste, doit donner les soins nécessaires» (Art. 44). La loi algérienne réprime ‘’l’in- différence ‘’ du médecin qui ne prête pas assistance à un malade en danger (Code pénal, alinéa 2 de l’Art. 182). La sanction est un emprisonnement de trois mois à cinq ans et une amende de 500 à 15 000 dinars ou l’une de ces deux peines seulement. Porter secours à une personne en péril est une obli- gation. Même s’il n’est pas témoin immédiat, mais de par sa qualité de médecin, et s’il est informé par un tiers et sollicité «es qualité, sinon de lui porter assistance, du moins de vérifier la réalité du péril ou à en constater uniquement l’appa- rence… C’est pour lui l’obliga- tion de se déranger toujours et partant ne serait-ce que pour véri- fier qu’il ne s’agit pas de la farce d’un mauvais plaisant… »   (Han- nouz M.M. et Hakem A.R., 1993).

Le Pofesseur M.K.