Études et analyses

LA « HOGRA »Et LA « HARGA » /NACER NADJI

NADJI« HOGRA » ( oppression, exclusion, abus de pouvoir ou littéralement mépris) terme par lequel les Algériens désignent l’arbitraire des décisions officielles ,les abus d’autorité qui se produisent à tous les niveaux ,et le fait que les agents de l’état n’ont pas de comptes à rendre et peuvent violer la loi et les droits des citoyens en toute impunité .La discrimination ,les passe-droits ,l’exclusion sociale de l’emploi ,du logement ,de la consommation, des loisirs notamment , constituent les principales causes à l’émigration clandestine ,la « HARGA » ou L’immolation par le feu, les tentatives de suicide dans toutes leurs formes, actes désespérés face à des horizons bouchés.
Ces actions choquantes et révoltantes que blâme généralement la société et qu’incrimine la religion sont devenues de nos jours des actes banalisés auxquels ont recours les jeunes et moins jeunes pour exprimer l’ultime stade du désespoir. Ceux qui font sacrifice de leur propre personne se tuent ou tentent de le faire par manque d’espoir et de perspectives. A cause de la hogra, de l’injustice et de la désinvolture avec laquelle leurs innombrables problèmes sont traités. Parce qu’ils sont au chômage, parce qu’on leur refuse un logement ou un dossier de porteur de projet au niveau de l’une des structures d’appui à l’issue d’une longue attente, parce qu’ils ont faim avec leurs parents ou leur progéniture ou parce qu’ils ont été humiliés dans les couloirs d’une administration ou carrément dans la rue. Les femmes, quant à elles, sacrifient leurs vies pour mettre fin aux mauvais traitements que leur font subir leur mari ou leur belle-famille.
Harga, l’autre suicide
La notion de harga est étroitement liée à celle de frontière. Ce sont les frontières, comme barrières qui aiguisent cette volonté des harragas à les transgresser ou du moins à les contourner. Pour cela, ils multiplient les méthodes et se donnent tous les moyens possibles pour atteindre leur objectif et réussir cette entreprise. Ainsi , les harragas algériens sont passés de l’embarquement clandestin à bord des navires commerciaux, à la falsification de visa et de passeport pour arriver aujourd’hui à la méthode la plus autonome « par rapport à l’Etat » à celle de l’achat d’une embarcation et rejoindre les côtes européennes à son bord, en groupe, sans passer par les institutions étatiques, pour franchir les eaux nationales.
La harga s’est multipliée par ces temps de grand désespoir. Ils sont nombreux ces jeunes dont la mer s’est « rassasiée ».Les harragas,« brûlent » les frontières et empruntent entassés, des embarcations de fortune. Ces gens qui bradent leur vie contre une chimère même s’ils savent que la mort les guette dans les flots de la Méditerranée. Cette tragédie se déroule et se répète dans  l’indifférence la plus totale des pouvoirs publics
L’islam à propos du suicide
 Les enseignements islamiques nous indiquent que celui qui se suicide encourt la colère de Dieu dans la mesure où après la mort, il subira une punition éternelle.« La personne qui se sera suicidée recommencera dans l’au-delà sans cesse son acte avec les mêmes moyens utilisés pour se tuer », nous disent nos imams.  Si le Paradis est interdit à celui qui se suicide à cause d’une douleur insupportable, quel sera le châtiment de celui qui se tue à cause d’une affaire plus ou moins perdue, à cause de son échec à un examen, ou à cause d’une fille qui a refusé de l’épouser ? « L’islam interdit le suicide. Quiconque commet cet acte, par excès et par iniquité, quelles que soient les pressions psychologiques, quelle que soit la gravité des soucis auxquels le musulman est confronté, il ne peut pas se résoudre à se tuer puisqu’il sait que cet acte le conduira en enfer où il subira le châtiment éternel », ajoutent nos interlocuteurs. Comment un musulman qui croit en Dieu et au jour du Jugement dernier peut-il chercher à échapper aux douleurs d’ici-bas en s’exposant à un châtiment plus sévère et plus durable : celui de l’au-delà. « L’islam exige du musulman d’être patient et plein de volonté devant les dures épreuves. Il ne lui permet en aucun cas de fuir la vie et de rejeter ses responsabilités à cause d’une épreuve qui le touche ou d’un espoir déçu. Le croyant a été créé pour la lutte et non pour rester oisif, pour le combat et non pour la fuite. Personne ne traverse cette vie sans éprouver un quelconque type de problème ». Le Prophète (bénédiction et salut soient sur lui) a dit : « Tout ce que subit le musulman est une expiation en sa faveur, même l’égratignure et la piqûre d’une épine. » Dieu nous dit : « Après chaque difficulté vient la facilité », ainsi aucune situation n’est permanente.
Attitude des pouvoirs publiques face à ces fléaux
Désignant le fait de sortir du territoire national officieusement, ou plus exactement , bruler les frontières sans papiers, al harga pose aujourd’hui un grand problème au sein de la société algérienne. Des milliers de disparus sont comptés parmi les harraga, et aussi des centaines de détenus dans différentes prisons du pays. L’état aussi se voit dans l’incapacité de gérer un situation qui perdure depuis des années, et n’arrivent pas à dissuader  des jeunes qui ne croient plus au changement ni à cet Etat. Pour faire face à ce phénomène, l’Etat a enfin pris conscience que al harga est un phénomène social et national à prendre en considération. Après les longs discours sur la jeunesse qui ne veut pas servir son pays, et la main étrangère qui agit de la sorte pour ébranler l’Etat en poussant ses jeunes à se jeter dans la mer, le gouvernement Algérien a enfin proposé une loi pour réguler cette conjoncture, et combler le vide juridique sur la question  Cette nouvelle loi incrimine le harrag et le met au même rang que n’importe quel criminel, ainsi il écope d’une peine de prison ferme et d’une amende. Incapable de trouver une solution à travers l’amélioration des conditions de vie, et la révision du plan socio économique, le gouvernement a changé d’optique envers le phénomène, qui était jusque là un délit répréhensible. Cette mesure est une sorte d’interruption politique notoire où tout marche avec la répression. L’Etat algérien infantilise ses sujets  et opte à chaque fois pour le châtiment à des degrés différents.
Pathologie personnelle ou sociale ?
En Egypte, comme en Algérie, les autorités ont évoqué des troubles psychiatriques pour expliquer le geste de certains immolés. «  l’immolation par le feu est celle qui a la plus petite composante personnelle ,Autrement dit, la multiplication des cas d’immolation par le feu est avant tout révélatrice d’une pathologie de la société dans son ensemble. Ils ont lieu dans des pays où on est au stade zéro de l’être. C’est même difficile de parler d’individus. La population est obligée de faire ce que les dictateurs lui imposent », expliquent encore les psychiatres. Ils évoquent aussi des facteurs économiques et sociaux : le chômage, les inégalités sociales, la corruption des élites. C’est le monde dans son ensemble qui devient de plus en plus dur, matérialiste et hostile. Il y a un véritable désenchantement propice à l’accroissement du nombre de suicides ou de tentatives. C’est la façon la plus patente de protester quand on ne peut ni parler ni être entendu. C’est le cri des opprimés de toute nature . Et ce dernier geste ne peut être ni caché ni oublié. Parler de troubles mentaux est l’ultime tentative des autorités de cacher la réalité.  Ces actes sont très porteurs de sens. C’est trop facile de dire que ce sont des fous. C’est une manière de cacher le message, de le discréditer, pour faire taire ce cri .

Citons ,enfin pour terminer ,l’éditorial de Taoufik El Madani ,paru le 6 juin 1952 dans le numéro 1 du « Jeune musulman » . « Jeunes musulmans Algériens !Partons à la conquête de l’avenir comme nos ancêtres ont conquis le passé ! »
                                                                                                                                          NACER NADJI