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« Le Jeune Musulman » : Le témoignage du Docteur Ahmed Taleb-Ibrahimi

taleb el ibrahimiContacté par le président de l’association des Ulama  le Docteur Abderrazak Guessoum, le Docteur  Ahmed Taleb-Ibrahimi a tenu à livrer son témoignage concernant  la belle aventure que fut  les deux années du « Jeune Musulman » de 1952 à1954, en nous permettant de reprendre son long  passage  figurant dans ses mémoires , et dans lequel il revient avec  fierté sur cette expérience riche en enseignements.

Grand merci  à notre grand frère le Docteur  Ahmed Taleb-Ibrahimi

Le jour de mes vingt ans, le 5 janvier 1952, je dresse un premier constat. J’étouffe dans cette devais y rester et qu’il faut, tôt ou tard, prendre le large. Dans la capitale de mon pays, je me sens étranger. Mon horizon est plus que limite : une vie intellectuelle quasi-nulle et aucun loisir !

A l’université, je suis constamment sur mes gardes. Avec mes camarades algériens, nous formons une petite minorité noyée dans l’ensemble, minorité repliée sur elle-même, donc incapable de s’enrichir. Les réticences existent des deux cotes : nous nous heurtons certes à un mur d’indifférence et de mépris mais nous-mêmes ne sommes pas très liants. Il ne me souvient pas d’avoir approfondi un quelconque problème avec un camarade européen. D’ailleurs, les problèmes les plus intéressants – ceux qui ressortissent à l’ avenir du pays – sont tabous. Si j’étais moins timide, j’aurais peut-être pu m’introduire dans certains milieux français d’Algérie. Mais je suis de caractère réservé, je me délecte de ma solitude, j’ai quelques camarades parmi eux, mais pas d’amis.

En vérité, ce qui me préoccupe le plus, ce sont les jeunes de mon pays, ceux de mon âge, ceux que je côtoie. J’ai conscience d’une contradiction : je sens l’impérieux devoir qu’ils ont de s’instruire mais d’un autre cote, je sens douloureusement que ceux qui fréquentent l’école française s’éloignent progressivement de tout ce qui constitue la personnalité nationale.

C’est durant mes deux premières années a l’université que je constate que certains de mes camarades algériens incarnent l’aliénation idéologique (que je ne connaissais qu’a travers les livres) qui est le corollaire du phénomène colonial : ils souffrent d’un complexe d’étrangeté dans le milieu qui leur a donne naissance et au sein de leur peuple et de ses valeurs. Pour la première fois, les objectifs de l’enseignement colonial m’apparaissent clairement : déculturation et acculturation de « l’élite >> pour en faire un instrument de la domination coloniale. Devant ce paradoxe, j’estime de mon devoir d’élever la voix pour dire a nos « intellectuels » qu’ils font fausse route et qu’ils ne seront l’élite de la nation qu’autant qu’ils resteront fideles a leur peuple et a ses valeurs. Je commence a réfléchir sérieusement a la riposte et j’aboutis a la conclusion que la meilleure défense, c’est le lancement d’un journal en langue française qui soit, en revanche, un moyen d’enracinement et, partant, de libération.

En effet, la décolonisation parait de plus en plus inéluctable. La situation internationale avait été marquée en 1951 par deux revers significatifs de l’impérialisme occidental : la dénonciation par l’Egypte du traité de 1936, ce qui va préparer la nationalisation du canal de Suez, et la nationalisation par Mossadegh des richesses pétrolières de l’Iran par la liquidation de l’Anglo-iranien Oïl Company.

Je soumets le projet au trio qui dirige l’Association des Ulama en l’absence de mon père (Larbi Tebessi, Mohamed Kheireddine et Ahmed Tawfik Madani) et tous l’approuvent car ils y voient un prélude a la création d’un mouvement des jeunes de  l’Association. Une autre preuve de leur adhésion, c’est l’éditorial qu’accepte de rédiger Madani pour le premier numéro et qui va dans le même sens que les idées développées dans mon plaidoyer.

Parallèlement, j’essaye de constituer une équipe a la fois ferme et persévérante. Mon ami Atallah Soufari qui travaille déjà dans l’administration du journal de langue arabe « El Bassair », organe de l’Association, accepte d’assurer la direction du futur journal (imprimerie, abonnements, diffusion, courrier des lecteurs, etc.) et Ali Merad, étudiant a la faculté des lettres d’Alger sera, quant a lui, le pivot de la rédaction.

Une fois mes examens de deuxième année de médecine (réputée la plus ardue) passés, le premier numéro du « Jeune Musulman » parait le 6 juin 1952.

J’arrive à obtenir la collaboration d’ainés  prestigieux. D’abord Amar Ouzegane, auprès de qui j’apprends beaucoup. Ancien secrétaire général du Parti Communiste Algérien, il se rapproche des milieux nationalistes. D’ailleurs, j’avais fait sa connaissance lorsqu’il rendait régulièrement visite à mon père, au siège de 1’Association. C’est lui qui avait conduit certaines personnalités françaises de gauche (dont Roger Garaudy) auprès de mon père. Puis se joignent a nous, ceux que j’ai sollicites moi-même (Malek Bennabi, Abdelaziz Khaldi, Hachemi Tijani, Islam Madani) et ceux qui sont contactes par Ouzegane (Mohamed Cherif Sahli et Mostefa Lacheraf).

Ce modeste bimensuel va vivre, cahin-caha, deux années (1952-1954). Deux années durant lesquelles il marque incontestablement le paysage médiatique algérien a la veille du déclenchement de la révolution du 1er  novembre 1954. 11 est difficile aujourd’hui d’analyser son impact d’une manière exhaustive. Mais on peut dire que, des les premières livraisons, son tirage atteint les dix mille exemplaires et qu’il devient un notable renfort pour les autres hebdomadaires nationalistes francophones comme « L’Algérie libre » du MTLD et « La République algérienne » de 1’UDMA. Nous recevons un courrier substantiel de tous les coins d’Algérie, courrier qui nous aide dans l’orientation du journal comme dans l’élaboration de son contenu.

Les taches sont bien reparties : Merad a la charge de la rubrique « A la lumiere du Qoran et du Hadith » qu’il mène  de main de maitre ; Ouzegane traite essentiellement des manœuvres de la politique coloniale a travers l’action des « Peres Blancs » et du berbérisme. Je ne peux pas ne pas mentionner son article « Pourquoi le Djurdjura, la montagne de fer interdite à Jupiter accueille le message de Mohammed ? >>35 qui est un morceau d’anthologie ; Sahli explicite l’histoire de l’enseignement colonialiste et publie en « bonnes feuilles » son ouvrage « Abdelkader chevalier de la foi ». En outre, il critique Mouloud Mammeri après la parution de son roman « La colline oubliée », polémique à laquelle participe également Mostefa Lacheraf qui répond par ailleurs « aux détracteurs de l’Islam » ; le docteur Khaldi, avec son ironie mordante, commente l’actualité ; Bennabi réfléchit déjà sur le mouvement islamique en analysant la pensée de Hassan Al Banna, fondateur du mouvement des « Frères musulmans » en Egypte ; Hachemi Tijani livre ses réflexions sur la manière dont le jeune musulman vit sa foi dans un environnement hostile. Quant a moi, je me consacre aux éditoriaux, aux liens avec le monde musulman et à la collecte de témoignages d’écrivains occidentaux qui ont rendu justice a l’apport de nos ancêtres a la civilisation universelle.

En effet, depuis « Le Jeune Musulman », je n’ai cesse de pourfendre cette conception lacunaire de la pensée qui fait partie des « idées revues » en Occident : entre Platon et Aristote, d’une part, et Descartes et Spinoza, d’autre part, c’est le néant. Les siècles  où a brillé  la civilisation musulmane sont réduits à des zones désertiques où n’émergent que quelques silhouettes ou plutôt l’ombre de quelques penseurs !

Au cours de ces deux années, mon emploi du temps est règle comme une horloge : matinées a l’hôpital, après-midi a la faculté et tous mes instants de loisir sont réservés au journal, soit au siège de l’Association ou Soufari dispose d’un bureau, soit a l’imprimerie pour la mise en page et la correction.

Même mes lectures sont polarisées sur le journal : les diverses traductions françaises du Coran, les écrits traduits de Afghani, Mohamed Abdouh, Rachid Ridha, Mohamed Iqbal, Ahmed Riza constituent mes livres de chevet avec « La civilisation des arabes » de Gustave Le Bon, « Visages de l’Islam » de Haidar Bammate, « Introduction a l’étude de l’islam » de Abderrahmane Benelhaffaf. Et lorsque je me rends a la Bibliothèque nationale, c’est pour consulter «L’encyclopédie de l’islam » ou un article dans une revue spécialisée.

 

Je dois signaler qu’aucun collaborateur du «Jeune Musulman » ne perçoit un centime du journal et que Soufari éprouve toutes les peines du monde pour que le produit de la vente couvre les frais d’impression. Cela n’empêche  pas d’autres collaborateurs de venir renforcer  la rédaction : Mohamed Lebjaoui36 qui me confie des poèmes qu’il signe Yousef El Ghoffari, marque de son admiration conjointe, m’explique-t-il, pour Joseph Staline et pour Abu Dhar El Ghifari, compagnon du Prophète et grand défenseur du principe de justice sociale, Hocine Bouzaher et Ahmed Chami36a qui envoie d’Ain-Sefra poèmes et articles qui attirent l’attention sur les particularités du colonialisme dans le sud algérien avec l’institution des « territoires militaires » et la présence accrue des «Peres Blancs».

En novembre 1952, nous décidons de préparer un numéro spécial (consacre au Mawlid) qui sera tire à 20.000 exemplaires. A cette occasion, je sollicite la collaboration de plumes marocaines et tunisiennes afin de conférer au journal une dimension maghrébine. Mais seul le Marocain Abdelaziz Benabdellah répond a l’appel.

***

Les deux années du « Jeune Musulman » (1952-1954) sont entrecoupées par un intermède fort instructif. Au cours de l’été 1953, au terme de ma troisième année de médecine, je suis arrêté  chez moi à Kouba par la gendarmerie sous prétexte que je suis un « insoumis » n’ayant pas répondu à l’appel d’incorporation de l’armée française. La verite, c’est que je n’avais jamais reçu d’ordre d’appel, et que tout étudiant bénéficie automatiquement d’un sursis. Inculpation non dénuée d’arrière-pensées. Est ce une façon de faire cesser la parution du « Jeune Musulman » ? Veut-on m’empêcher de voler vers le Caire rendre visite a mon père, comme j’en exprime le vœu lors de ma demande de passeport a la préfecture d’Alger ?

35. « Le Jeune Musulman », n°10, 28 novembre 1952.

36. Qui deviendra membre du CNRA et l’auteur de deux ouvrages : «Writes sur la revolution algerienne », Gallimard, 1970, « Bataille d’Alger ou bataille d’Algerie ? », Gallimard, 1972.

36a. Qui deviendra apres l’Independance wali puis consul et qui publiera plusieurs recueils de poesie.

 

Ahmed Taleb-Ibrahimi

Mémoires d’un Algérien /Tome 1 :Rêves et épreuves (1932-1965) /PAGES 69-70-71-72-73

Edition Casbah.